RUE DUROC, PARIS
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commencement de la suivante et marque ainsi l’endroit précis oii l’on doit continuer la lecture.... Quand on est devenu très habile, on peut lire avec promptitude dans toutes les positions, et même en marchant et en n’employant qu’une seule main. »
La même aisance et la même rapidité peuvent s’acquérir pour l’écriture. « Le pointage des caractères est, sans doute, un peu lent, et il faut beaucoup de papier pour contenir peu de texte, puisque chaque point, par son creux et par son relief, occupe les deux faces du feuillet. Pour y remédier, on a inventé des méthodes permettant d’économiser le temps cl l’espace; c’est ce qu’on appelle les abrégés. Il y en a deux qui méritent d’être spécialement recommandés, parce qu’ils sont très connus et qu’ils rendent de très grands services, à savoir : l’abrégé orthographique de M. de la Sizeranne cl la sténographie de M. Ballu.... Le premier est presque indispensable à tout aveugle possédant un peu d'instruction. Simple, facile et
méthodique, il est le complément et le perfectionnement naturel du système Braille, dont il ne change pas les bases elles dispositions essentielles. Il est répandu partout et on s’en sert le plus souvent pour la correspondance. »
Il va sans dire que le système Braille est applicableà la musique et qu’il permet d’écrire les morceaux les plus compliqués. Ajoutons qu'un professeur de mathématiques à l’Institution nationale des jeunes aveugles de Paris a trouvé le moyen de faire, avec la tablette et le poinçon, toutes les opérations de l’arithmétique, depuis l’addition jusqu’à l’extraction de la racine cubique. Enfin, le commandant Barazer expose dans sa brochure une manière de tenir les comptes en Braille utilisable pour toutes les comptabilités.
Il existe aussi, à l’usage des aveugles, des appareils pour exécuter des dessins en relief, des caries de géographie, un système de cartes à jouer dont Louis Braille est l’inventeur, des jeux de dames et d’échecs, des mètres permet-
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tant île mesurer les longueurs avec une assez grande précision. Par une transformation peu coûteuse (5 francs environ) applicable à presque toutes les montres, les aveugles lisent l’heure sans peine et avec beaucoup d’exactitude.
11 est clair que tous les aveugles n’obtiendront pas la même aisance dans la pratique de ces divers instruments. Il en est même que l’âge ou le métier empêcheront d’acquérir la légèreté de main cl la sensibilité tactile nécessaires pour écrire ou lire le Braille. D’autres manqueront d’instruction première. Un grand nombre, cependant, parviendront à manier le Braille avec plus ou moins de facilité et de promptitude. Ils pourront correspondre avec d’autres aveugles, se distraire, de temps en temps, par la lecture de quelques-uns des innombrables ouvrages transcrits en Braille. Les plus cultivés, enfin, et les plus habiles iront jusqu’à prendre des noLes à tel cours de la Sorbonne ou du Collège de France, ou bien ils feront eux-
mêmes des conférences, avec un dossier devant eux, des documents en Braille, statistiques, détails précis, citations d’auteurs..., cl tout cela sera exposé ou lu textuellement pour l'auditoire avec la même rapidité que par un clairvoyant *.
On pourrait mentionner d’innombrables exemples des bienfaits inappréciables assurés aux aveugles par le système Braille, soit des services pratiques qu’ils en tirent, soit du véritable soulagement moral qu’il leur apporte. Nous ne retiendrons qu’un seul cas particulièrement démonstratif, puisqu’il s’agit d’un aveugle sourd.
Un Iranciscain, le Père Joseph-Célestin, faisait construire une église aux îles Seychelles,
1. Pour les cas où l’aveugle doit ou veut se servir de l’écriture ordinaire, il existe de nombreux appareils qui lui permettent de tracer les mots sur le môme alignement et de maintenir les distances entre les lignes. L’un des plus simples et des meilleurs de ces guide-mains est le guide Wagner. Rappelons que l’aveugle peut aussi apprendre aisément à se servir de la machine à écrire.
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où il était missionnaire depuis près de vingt ans. Un éclat de granit, parti sous le marteau d'un ouvrier, vient lui briser l’œil gauche. Un mois après, il perd l’autre œil et l’ouïe. Ramené en France, il est conduit à la clinique du docteur de Wecker, où on l’appelait le martyr. Il y suit, pendant vingt jours, un traitement spécial, mais tout est inutile. Il vient alors à Chambéry, où il passe dans sa famille, puis dans son couvent, le peu d’années qui lui restait à vivre. Sa cécité et sa surdité sont complètes : « Je n’entends, dit-il, ni tonnerre, ni canon, pas même le son d'une cloche lancée à toute volée au-dessus de ma tête ».
Il n’a plus pour communiquer avec les personnes de son entourage qu’un instrument bien rudimentaire. C’est un alphabet dont les lettres sont fixées sur un petit carton. On conduit ses doigts sur chacune des lettres du mol qu’on veut lui dire, moyen bien primitif, mais à la portée de tout le monde et que la force de l’habitude a rendu praticable.
Ce qu’est sa souffrance, on le devine par cetle lettre qu'il écrit un jour à une correspondante, aveugle comme lui, mais non sourde : « Jesuisheureux que votre santé vous aitpermis de faire votre séjour à Meylan. Vous avez donc respiré cet air si pur, mais hélas! vous n’avez pu admirer les belles montagnes que vous aimiez tant. Vous souffrez.... Et cependant, Dieu vous a encore ménagé bien des joies. N’avez-vous pas la consolation d'entendre la voix sympathique de vos amies, le bruit de la nature, le chant des oiseaux? Vous comptez donc Lout cela pour rien? Oh! quand le souvenir des beaux jours d’autrefois fera naître des regrets dans votre cœur, pensez qu'il est une prison plus sombre et plus silencieuse que la vôtre, où le soleil ne pénètre jamais et où nulle voix humaine ne peut se faire entendre. »
Quand il écrit, celte lettre, le Père Céleslin est initié au système Braille. On peut juger de ce qu’il éprouvait durant les deux ans et demi
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qui s'écoulèrent entre son accident cl cette initiation.
Un matin, il laisse échapper vers la Vierge ce cri de détresse : « Ne m’accordez-vous donc plus rien? Je ne puis plus y tenir dans celte prison sans ouverture. » Le soir même, le supérieur de son couvent recevait une feuille d'alphabet Braille envoyée par un Père du couvent de Paris. On ignorait l’existence du système.
« C’est bien difficile, dit le supérieur, voyez si cette méthode peut vous être utile. Je ferai venir un Père du couvent de Thonon pour vous accompagner à Lausanne. »
Le Père Célestin dévore l’alphabet en quelques heures. Trois jours après il arrive à Lausanne.
« J’étais à la porte de l’asile des aveugles, logé dans une pension, et je devais, le lendemain, prendre ma première leçon à huit heures ; mais personne ne vint. Je dis à mon compagnon : « Allez voir M. le Directeur; on m’aura
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« oublié ». Le portier de l’asile, un peu parleur com me lous les poi l icrs, confia au Père qu’aucun des professeurs n’acceptail de me donner des leçons à cause de ma surdité. M. le Directeur promet pourtant d’envoyer quelqu’un à onze heures. Ce fut un jeune aveugle; on ne lui avait pas dit que j’étais sourd; je le croyais clairvoyant; je lui parlais, je lui montrais mon carton interprète; il le palpait avec ses doigts en le retournant dans tous les sens. C'est alors que mon compagnon, n’ayant pas le carton, me dit par signes que ce monsieurétait aveugle aussi. Je lui dis alors : « Je vais d’abord vous « dire ce que j’ai compris, et le Père qui est là «me donnera vos réponses ». Ilavait apporté un alphabet Draille, mais avant même de le toucher, je lui fis l’énumération de lous les signes et de leurs rapports entre eux. Très surpris, il alla chercher un livre et une tablette; mais, comme il me l’a avoué plus tard, il était persuadé que j’étais un farceur. Je ne pus lire tout d’abord les premières lignes : les signes
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se confondaienl sous mon doigt. Il m’expliqua, en me la faisant toucher, la tablette; j’écrivis ensuite de mémoire tous les signes sans me tromper. A la troisième leçon, je lui remis une grande lettre d’une page pour le remercier de sa bonté pour moi et lui annoncer mon départ pour le lendemain.
« Je revins à Chambéry après cinq jours d absence ; j’avais une tablette, du papier et des livres. Je me mis à travailler. L’ouverture pour éclairer ma prison avait été faite par Notre-Dame de Lourdes; je le dis hautement, car le plus surpris de tous fut moi-mèmc. Je fus aussi le plus heureux. Les deux ans et demi de ma réclusion me rendent douce cette vie nouvelle où l’intelligence n’est plus captive. » Ecoutons encore ce véritable chant de délivrance : « Comment pourrais-je exprimer le bonheur que j'éprouve de pouvoir lire et écrire en Braille! Ma vie est toute changée : j’ai des livres; chaque dimanche, la Revue Braille m apporte une agréable distraction ; j’échange
déjà quelques correspondances, j'oublie mon malheur; je me sens revivre. Ce n’esl plus cel affreux isolement, celle longue nuit décourageante, ce silence de mort, voisin du tombeau, mais c'est la résurrection, c'est le retour à la vie , à la lumière , à la liberté de V intelligence ; c'est la joie du captif qui voit tomber ses fers! » Le Père Céleslin copie des livres en Braille; il correspond avec des personnes aveugles, dont l’une est sourde comme lui. C'est, comme il le dit, une vie toute nouvelle. Il serait facile de citer nombre d’autres exemples; on n'en saurait trouver de plus éloquent que le sien.
PREMIER ÉDUCATEUR DES AVEUGLES, GRACE A QUI LA FRANCE A PRÉCÉDÉ TOUS LES AUTRES PAYS DANS CETTE OEUVRE DE RÉÉDUCATION ET DE RÉGÉNÉRATION
L’Association Valentin Haiiy.
Réadapté au monde extérieur et redevenu capable d'accomplir seul beaucoup d’actes de la vie courante, pourvu d’un métier qui suffit, au moins en partie, à ses besoins matériels, et qui l'arrache au sentiment pénible de son inutilité, initié au système Braille qui lui permet d’occuper son esprit, et, dans certains cas, de participer aux joies de la plus haute culture intellectuelle, l’aveugle tend à se rapprocher d’une existence normale. Tel doit être son but. Ce n’est pas à dire qu’il puisse arriver à vivre comme les clairvoyants, et, pour reprendre le
mol de M. de la Sizeranne, qu’il n’ait rien perdu en perdant la vue. Ce serait un cruel manque de lad si l’on paraissait ignorer son infortune; mais il ne faut pas que la sympathie qu’il inspire se traduise par une compassion inactive. Il faut étudier les ressources que la cécité lui laisse, les lui révéler, et le mettre à même d’en profiter. Ce n’est pas traiter à la légère son épreuve que de vouloir en atténuer pour lui les conséquences. A cet égard, il n’est pas d’efforts plus louables, plus méthodiques et plus persévérants, que ceux qui, depuis un quart de siècle, sont tentés par l’Association Valentin Ilaiiy.
Fondée en 1889 par M. Maurice de la Sizeranne, reconnue en 1891 d’utilité publique, elle embrasse, dans son activité multiple, toute la question des aveugles. Ils sont trente mille en France, cl, contrairement à l’opinion reçue, l’État ne les assiste que dans une faible mesure. L’Association Valentin Haüy est entre les groupes et les œuvres locales qui font un bien
L'Association Valentin Nain/.
réel aux catégories dont, elles s’occupent., mais restreignent leur action à ces catégories, le lien vivant, le fil de transmission qui permet un constant échange des idées, des efforts de tous au profit de tous. Elle est auxiliaire et non rivale des œuvres ayant le même but; au lieu de créer des établissements analogues à ceux qui existent déjà, c’est vers ceux-ci qu’elle dirige ses patronnés. Elle coordonne, elle centralise toutes les bonnes volontés, toutes les compétences, tous les travaux, tous les projets qui tendent à l’amélioration du sort des aveugles. Elle y parvient grâce au concours actif de ceux de ses membres qui consacrent une part de leur temps et de leurs facultés au service de l’œuvre. Pour se faire quelque idée de son immense labeur, il suffira de savoir qu’elle a un mouvement annuel de près de cinquante mille lettres, reçues ou écrites dans l’intérêt des aveugles. Quant à ses ressources matérielles, c’est par la générosité de ses membres qu’elles sont alimentées. Le Conseil
JYu.s Soldais Aveuglas.
qui l'administre su compose en parties égales de clairvoyants el d’aveugles, et il a pour secrétaire général M. Maurice de la Sizeranne luimême. Il se partage en trois commissions qui se réunissent périodiquement : administration el propagande, études el publications, patronage.
La commission d’études et publications est formée de spécialistes qui étudient en commun toutes les questions relatives aux aveugles, qui se tiennent au courant de toutes les inventions, de toutes les méthodes proposées eu France ou à l’étranger. Systèmes d'enseignement intellectuel et professionnel; unification de ees systèmes et coordination des efforts; expérimentation des procédés et des appareils nouveaux; perfectionnement et vulgarisation du matériel scolaire et de l’outillage spécial; impression et vente à bon marché des livres en relief, afin de diminuer l’écart énorme existant entre le prix de ces livres el les ressources des aveugles; choix des ouvrages à publier;
L’ Association Valentin Hniiy.
organisation de concours pédagogiques et autres : tel est le champ d’étude de cette commission qui est le groupe technique de l’Association Valentin Haiiy,
C’est par ses soins que s’accroît l’immense bibliothèque Braille réunie au siège de l’œuvre. Fondée en 1884, cette bibliothèque renferme actuellement cinquante mille volumes (lettres et musique) imprimés ou manuscrits en points saillants. Elle est alimentée par les dons des établissements qui impriment à l’usage des aveugles et surtout par le travail bénévole de plus de mille personnes qui se sont familiarisées avec ce système d’écriture en relief et transcrivent des livres destinés aux aveugles. Il en est de tous les genres : religion, philosophie, histoire, littérature, pédagogie.... Saint Augustin, Racine, Molière, Beaumarchais, Xavier de Maistre, Hugo, Coppée, etc., figurent au catalogue. Les livres une fois transcrits sont reliés par des aveugles et mis en circulation. Le service est confié à des biblio-
No. s Soldats Aveugles.
thécaires non moins aveugles que les lecteurs qui viennent eux-mêmes faire leur choix. Les volumes circulent par toute la France cl à l’étranger; ils sont envoyés en colis postaux à des aveugles isolés, ou expédiés périodiquement, sous forme de bibliothèques roulantes, dans une soixantaine de localités, pour l’usage d’un certain nombre d’aveugles instruits, dont ils constituent souvent l’outil professionnel de première nécessité. Quand la lecture a usé les manuscrits, ils sont recopiés par des aveugles qui, n’ayant pas de travail plus lucratif, gagnent ainsi quelques centimes par heure. La bibliothèque Braille compte aujourd’hui près de deux mille lecteurs et son mouvement annuel dépasse cinquante mille volumes.
La commission d’études assure encore la publication de plusieurs revues. Le Louis Draille , recueil bi-mensuel, imprimé en relief, a été fondé en 1883. C’est une revue d’utilité pratique, destinée aux aveugles instruits. Elle fournit l’explication des systèmes, des appa-
LA rsiBLIOTIlÈQUE BRAILLE, A L’ASSOCIATION VALENTIN IIAÜY, QUI CONTIENT 50 000 VOLUMES DIFFÉRENTS ET 10 000 PARTI¬ TIONS MUSICALES A LA DISPOSITION DES SOLDATS AVEUGLES, 9, RUE DUliOC, PARIS.
L’Association Valentin Haiti/.
reils nouveaux ou perfectionnés, reconnus bons et utilisables par les gens compétents; elle donne des biographies d’aveugles remarquables, dont les exemples peuvent être salutaires, des articles sur des questions spéciales intéressant directement les aveugles, des catalogues des livres et des œuvres musicales publiés en Braille; elle répond aux questions des abonnés, les renseigne sûr les emplois obtenus par des aveugles ou sur les fondations d’établissements spéciaux, etc.
La Revue Braille, imprimée également en relief et fondée en 1884, informe chaque semaine ses lecteurs de ce qui se passe dans le monde littéraire, scientifique, musical, politique, en France et à l’étranger. Rédigée par des écrivains d’une véritable valeur, elle lient l’aveugle intelligent au courant de tout ce qui préoccupe les esprits cultivés et lui permet de prendre part à leur conversation. Lràce au Louis Braille, l’aveugle n’est plus isolé au milieu des aveugles; grâce à la Revue Braille,
Nos Soldais Aveugles.
il n’esl plus isole au milieu des clairvoyants.
Enfin, le Valentin IJaüij, fondé en 1883 cl imprimé à l’ usage; des clairvoyants, a pour but de faciliter la lâche à tous ceux qui s'occupenl des aveugles. Celle revue universelle des questions relatives à la cécité est, en même temps, le bulletin mensuel de l’Association Valentin llaüy. Elle s’adresse aux directeurs et aux professeurs des établissements consacrés aux aveugles, à tous les « lyphlopli iles » français et étrangers. Elle répand, dans le monde entier, une immense quantité défaits et d’informations pouvant les intéresser; elle centralise les -renseignements les plus utiles et les plus divers et publie aussi des études approfondies sur tous les sujets qui préoccupent ou doivent préoccuper les spécialistes.
La commission de patronage est formée de membres du conseil d'administration, auxquels sont adjointes, comme auxiliaires, de nombreuses palronnesses. Elle a déjà constitué, depuis la fondation de l’Association Valentin
L' 'Association Valentin Haiiy.
Haüy, près de onze mille dossiers d’aveugles. Elle assure à ces aveugles le secours moral cl matériel sous toutes les formes. Ils sont répartis, suivant leur âge et leur situation, en quatre catégories : enfants, apprentis, travailleurs, vieillards ou impotents, et la commission de patronage se fractionne en autant de sections.
Elle veille sur les premières années de l'enfanl privé de la vue et, parfois, doit l’arracher à des parents indignes qui le maltraitent ou l’exploitent. Dans certains cas, elle obtient son admission à l'école primaire, en attendant son entrée à l’école spéciale; elle dirige, par ses conseils, l’instituteur et les parenLs dans cette première éducation si importante. Elle facilite, enfin, l’accès de l’école spéciale; bref, elle procure à l’enfant le bienfait d’une éducation religieuse, intellectuelle et professionnelle.
Elle vient en aide aux aveugles désireux et capables d’apprendre un métier; elle les guide,
suivant les circonstances et leurs aptitudes, dans le choix de ce métier; elle obtient pour eux des bourses des conseils généraux cl municipaux, des secours des particuliers ou des institutions charitables et en accorde ellemême dans la mesure de ses ressources.
La plus grande difficulté n’est pas d'apprendre aux aveugles à gagner leur vie, mais bien de la leur faire gagner. Tout conspire pour les empêcher d’utiliser leur profession. Le publie ne leur refuse jamais sa sympathie; mais il se défie trop souvent de la qualité de leur travail ; il aimera mieux leur faire l’aumône que de leur donner sa clientèle. L’Association Valentin Il a ü y luttera pour eux et avec eux; travail et clientèle, elle s’emploiera à les leur trouver; démarches, recommandations, conseils, elle ne ménagera rien; elle donnera ou prêtera l’outillage et les matières premières, s’il s'agit d’ouvriers, les livres et les instruments de musique, s’il s’agit d’organistes, de professeurs ou d'accordeurs.
L’Association Valentin Haüy.
Quant à ceux que leur âge ou leur état de santé rendent incapables de pourvoir à leur subsistance, l’Association Valentin Haüy les visite, les secourt chez eux, principalement par des dons en nature : comestibles, charbon, meubles, vêtements. Elle s’occupe de les faire hospitaliser ou de leur obtenir des secours de l'Assistance publique et des institutions charitables créées pour tous les indigents.
Mentionnons encore de nombreuses créations annexes : une école pour les fillettes aveugles et arriérées physiquement ou intellectuellement, un cours de massage, un atelier d’apprentissage de brosserie pour les femmes, un atelier pour la fabrication des sacs en papier, l’œuvre des mères de famille aveugles, un magasin de vente où sont exposés tous les objets fabriqués par des aveugles, à qui l'Association les commande et les paie comptant pour les écouler ensuite à ses risques cl périls, un vestiaire et un garde-meubles formés par des dons en nature, une caisse
des loyers, des consultations juridiques gratuites l.
On voit, par ce qui précède, que l'Association Valentin Haüy s’intéresse à tous les âges et à toutes les situations. Ce qu’elle entend pratiquer avant tout et dans la plus large mesure possible, c'est l'assistance par le travail et/’ aide morale. L)e l'argent, certes, elle en distribue autant et du mieux qu elle peut. Il est des misères noires et pressantes que l’aumône seule peut atténuer. Ceux qui sont familiers avec les intérieurs pauvres, où l'on vit au jour le jour, savent la puissance presque merveilleuse d'une pièce de dix francs arrivée à temps; mais l’Association Valentin Haüy n’en proclame pas moins, avec une énergie inlassable, que le but final de son œuvre, c’est, autant que possible, de rendre l’aveugle
1 . Les détails qui précèdent sont empruntés à une notice intitulée : L’ Association Valentin Haüy pour le bien des aveugles.
U Association Valentin Haihj.
capable de gagner sa vie. Les aveugles peuvent travailler ; ce que les aveugles demandent, c’est du travail, voilà ce que M. de la Sizeranne répète sans cesse dans ses ouvrages.
Les aveugles demandent aussi qu’on les aime, qu’on s’associe à leurs joies ou à leurs peines, qu’on les encourage, et qu’on les console. Les patronnés de l’Association Valentin Ilaüy ne sont pas de simples administrés, des numéros de dossiers dont elle se désintéresse dès qu’elle a fait pour eux certaines démarches, ou ratifié une demande de secours. Ils sont des êtres qui luttent et qui peinent, dont elle suit affectueusement les étapes, les progrès ou les reculs. Elle est pour eux comme une grande famille. On écoute ou on lit avec intérêt les confidences qu’ils font de leurs espoirs ou de leurs craintes, les menus détails de leur existence. On les félicite, s’ils réussissent; on les relève, s'ils sont abattus. On les visite ou on leur écrit. On s’enquiert, auprès de leur curé ou de leur maire, de ce qu’ils deviennent.
Beaucoup écrivent de longues lettres, qui s’insèrent dans leurs dossiers entre les pièces administratives. L’Association Valentin llaüy, si avare de son temps, ne dédaigne pas ces lettres naïves, où ses patronnés aiment à se raconter. Tous les sentiments s’y trouvent, depuis le désespoir de l'homme qui songe au suicide, jusqu’à la joie virile de celui qui récolte le fruit de ses efforts et de son travail. Et que de remerciements exprimés parfois avec une effusion touchante 1 A l’époque du jour de l’an, c’est comme une avalanche de souhaits qui, de tous les coins de la France, vient s’abattre sur l’Association. Ce n’est point là du style officiel, le formulaire dont on use pour solliciter telle ou telle faveur d’une administration. C’est de la vie toute palpitante, et l’Association Valentin llaüy encourage ces expansions, sachant bien que le meilleur de sa tâche est de se faire la confidente de ses protégés.
VeuL-on sentir avec quelle sollicitude, quelle
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tendresse clairvoyante, elle devine leurs impressions, elle s’identifie à eux? Qu’on lise cette page si vécue de M. de la Sizcranne :
« C’est un jour d’été, à onze heures du matin. Voici un jeune homme qui arrive dans une petite ville où il doit s’établir et exercer tel ou tel métier ; il est envoyé par l’école qui l’a élevé et doit trouver des personnes qui s’intéressent à lui. — Oui, l’une d’elles est venue l’attendre à la gare; on le conduit à travers les petites rues de la petite ville, rues où le soleil darde perpendiculairement ses rayons. Tout est silencieux; c’est l’heure du dîner, de la sieste, la chaleur est écrasante et bien faite pour émousser les volontés. Lejeune homme prend possession de la chambrette toute meublée à dix lrancs par mois qu’on lui a retenue. On y a monté son mince bagage. La personne qui le protège lui dit ce qu’on appelle quelques bonnes paroles : « Vous réussirez, mon ami, ayez cou- « rage, etc. » et elle se retire. La portese referme; notre jeune ami se trouve en face de lui-même.
C’est peu ... Eh bien, pensez-vous que si, le lendemain, une lettre lui arrive, venant de l’Association Valentin Haüy, lui demandant où il en est, quelles sont les difficultés qu'il rencontre, et qu’une correspondance s’engage, pensez-vous que cela ne sera pas, pour le débutant, un vrai bienfaiL? Il y a, dans le monde, tant de personnes qui ont besoin d’èLre encouragées, conseillées, aidées moralement; les aveugles n’échappent pas à ce besoin, au contraire, car, pour eux, les difficultés de la vie sont cent fois plus nombreuses. »
Mieux que toutes les descriptions, une visite, faite de préférence le mercredi, au siège même de l’Association Valentin Haüy, à cette « maison des aveugles » installée rue Duroc, donnera l'impression concrète de son immense acLivité. Ce sera une véritable leçon de choses. Tous les détails convergeront vers une démonstration unique, celle des résultats que l’aveugle peut obtenir en travaillant.
Dès l’entrée, au rez-de-chaussée, vous trou vez
L’Association Valentin llaüy.
une cabine téléphonique, vitrée, toute retentissante d’appels de sonneries ou de conversations, où un employé très calme,, mais très rapide et précis, met en communication les 45 postes de la maison et la maison avec l’extérieur. Approchez-vous : c’est un soldat aveugle, qui inaugure ainsi, à la satisfaction générale, une nouvelle profession utile, lucrative.
A côté, la grande salle de vente, où sont réunis de nombreux articles de brosserie, vannerie, tricot, etc.
A tous les murs, des notices et des images de propagande attirent vos regards : voici, rapprochés dans une saisissante antithèse, l’aveugle d’autrefois, mendiant pitoyable, et l’aveugle d’aujourd’hui, entouré d’une famille qu’il soutient de son propre travail.
En débouchant sur le palier, au premier étage, vous allez à la salle du musée Valentin Haiiy, meublée par une généreuse bienfaitrice de l’Association, et ce sont les œuvres d’un sculpteur
aveugle, Vidal, qui, dès la porte, accrochent vos regards : trois bronzes représentant un lion, un taureau. et un cerf. Vous passez devant les étagères vitrées où sont exposés tous les objets fabriqués à l’usage des aveugles : tablettes Braille de modèles français et étrangers, montres, mappemondes et caries en relief, etc. Ailleurs, ce sont des dentelles faites par des aveugles. A travers la vaste salle bien éclairée, quelqu’un circule avec aisance et sans bruit. C’est le conservateur du musée, aveugle luimême. A votre démarche hésitante, il devine que vous n’ôtes pas un habitué de la maison et, fort obligeamment, il vous demande si vous désirez voir quelqu’un. Vous revenez dans le corridor au long duquel se succèdent différents bureaux, patronage, secrétariat particulier, secrétariat général, et la salle de la bibliothèque Valentin Ilaüy, où se trouve réuni tout ce qui a été publié et se publie concernant les aveugles. Partout, sur les murs, des appels aux visiteurs, des notices : l'une d’elles, répandue à des mil-
UN SOLDAT AVEUGLE RÉADAPTÉ. LE TÉLÉPHONISTE DE l’aSSO- CIATION VALENTIN IIAÜY RÉPONDANT A 45 POSTES, 9, RUE DUROC, PARIS.
L’Association Valentin Haüy.
liers d’exemplaires par l’Associalion Valenlin Haüy, indique les soins urgents à prendre, dans l'attente du médecin, pour les nouveau-nés menacés d’ophtalmie purulente. Qui sait combien d’enfants celle notice aura préservés de la cécité? Vous croisez des gens affairés qui vont el viennent, clairvoyants et aveugles. Ces derniers, sans aucun secours, d’un pas à peine plus hésitant, s’arrêtent juste devant la porte à laquelle ils veulent frapper. Vous voilà sur leur chemin, vous vous apprêtez à leur faire place, mais un je ne sais quoi les a déjà avertis de votre présence, et, d’eux-mêmes, ils s’effacent ou tournent l’obstacle. Cependant, les sonneries électriques, les « allô, allô » des téléphones retentissent et les apprentis-accordeurs font résonner les pianos d’étude.
Ce n'est pas la tin de vos surprises. Montez au second étage et entrez à la bibliothèque. Braille. Vous y verrez ses milliers de volumes qui s’alignent sur des rayons installés conformément aux principes les plus modernes de
l’hygiène des livres, avec toutes les précautions nécessaires contre leur grande ennemie, l’humidité. Le bibliothécaire aveugle vous fera les honneurs de son domaine avec la plus parfaite bonne grâce. 11 ira droit au volume que vous lui demandez au hasard et, debout, appuyant sur son corps, de la main gauche, le livre ouvert, il effleurera les signes de sa main droite, pour vous lire un paragraphe aussi vite qu’un clairvoyant.
En sortant de la maison, vous trouverez dans les annexes, les ateliers de brosserie, de vannerie et de chaiserie, où travaillent des soldats aveugles, souvent en chantant, toujours avec courage et bonne humeur.
On remarque, parmi eux, des hommes doublement éprouvés : le même coup, qui leur a ôté la vue entièrement, les a privés d’un de leurs bras, les réduisant, tout d’abord, à 1 inaction absolue. Ils ont voulu travailler cependant : ils travaillent, et grâce à un ingénieux appareil inventé pour eux par M. Lolz,
L’ Association Valentin Haiïy. 9i
administrateur de l’Association Valentin Haüy (un crochet-griffe s’adaptant à ce qui leur reste du membre amputé), ils peuvent manœuvrer le couteau de brossier, comme les camarades.
C’est ainsi que l’Association Valentin Haüy remplit ses devoirs envers les aveugles de la guerre. Elle en a patronné, conseillé ou encouragé environ douze cents.. Ses filiales ont organisé des ateliers, comme celui de la rue Duroc, dans des locaux parfois beaucoup plus importants, tels ceux de l’École Général- Maunoury, à Caluire (Rhône), près de Lyon. De môme à Marseille, à Montpellier, à Montluçon. Ainsi une centaine de soldats aveugles à la fois, reçoivent, par roulement, un enseignement professionnel très sérieux. Enfin, appliquant, à propos, l'idée de décentralisation, l’Association Valentin Haüy a organisé, à Montluçon, une école d’accordeurs aveugles, oii plusieurs soldats apprennent, méthodiquement et à fond, une
profession qui a fuit ses preuves depuis longtemps, celle d’accordeur de pianos. Après leur apprentissage, elle s’occupera de leur installation et suivra leur existence. Elle demande à tous les gens de cœur de l’y aider.
LE SOLDAT AVEUGLE DERVITTE, AMPUTÉ DE L’AVANT-BRAS DROIT, MANIANT LE COUTEAU DE BROSSIER GRACE AU CROCHET-GRIFFE INVENTÉ PAR M. LORTZ DE L’ASSOCIATION VALENTIN H AU Y.
(Groupe do Lyon, Écolo générale Maunoury à Caluiro, lihône.)
L’Ame de nos Soldats Aveugles.
Il y a quelque temps, le général Niox, remettant la médaille militaire, clans la cour d'honneur de l'Ilùtel-Dieu, à quatre soldais aveugles, leur disait : « Vous êtes les plus éprouvés, vous serez les plus aimés, les plus respectés ». Epreuve écrasante, en effet, sous laquelle, Lout d’abord, les plus vaillants eux-mêmes fléchissent. Plusieurs avouent que, dans les premiers temps, ils étaient désespérés, qu’ils auraient préféré mourir. Il en est même qu’on a dû surveiller pour qu’ils n'attentent pas à leurs jours.
Un grand nombre, cependant, se ressaisissent et certains même très rapidement. C’esL l’effet de leur vaillance innée; c’est aussi le travail qui, bien vite, porte ses fruits. Les officiers donnent l’exemple. Un commandant et un capitaine, en traitement au Val-de-Grâce, ont déjà appris à lire le Braille. Un capitaine, à Caen, instruit par un professeur aveugle de la Faculté des lettres, sait également lire le Braille et collabore à l’éducation de scs enfants. De Chalon-sur-Saône, un autre écrit à l’Association Valentin Haüy pour se faire envoyer divers ouvrages en Braille, du papier pour écrire le Braille, un précis de lecture et d’écriture, de la' musique en Braille. Un lieutenant., à Fontainebleau, a été de même initié à la méthode par des membres de l’Association. On en pourrait citer d’autres.
Même volonté courageuse chez les soldats. En voici un, tout jeune, qui a perdu ses yeux et le bras droit. 11 a si bien étudié le Braille, qu’en peu de temps, il a pu le lire et l’écrire
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de sa seule main gauche. Il veut apprendre la musique et le cornet à piston, le seul instrument, lui a-l-on dit, dont il puisse jouer.
Tel autre, sans se plaindre jamais de son sort, se rongeait silencieusement de tristesse. Il sourit, pour la première fois, le jour où on lui fait entrevoir la possibilité d’apprendre dès maintenant la brosserie. Huit jours plus tard, on revient lui dire que tout est prêt, qu’il peut commencer le lendemain, qu’il trouvera un camarade qui vend déjà des brosses; ce n’est plus alors un sourire, mais un vrai rire de contentement, et ce garçon, si renfermé jusqu'alors, devient expansif.
L’héroïsme de ces hommes se révèle dans leurs propos. Voici un père de famille, un cultivateur des Ardennes, dont la tète a été si abîmée, qu'il est aveugle, dur d’oreilles, avec la mâchoire déplacée : « Je ne me trouve pas malheureux, dit-il, j’ai mes parents, j’ai ma femme, ma petite fille ; j’aurais pu être tué et je vis.... Non, je ne suis pas un des plus malheu-
veux.... Je ne regrette rien; j'ai fait le sacrifice de ma vue pour le pays, pour vous, pour garder nos biens.... Je ne sais pas si, un jour, j’y verrai un peu, mais j’aime mieux me persuader dès maintenant que je suis aveugle et m’habituer à cette pensée. Si j’y vois, tant mieux; si je n’y vois plus, je n’aurai pas de déception. » Un autre, âgé de vingt-huit ans, raconte les circonstances clans lesquelles il a été blessé. Les Allemands approchaient; tous blessés ou morts, les officiers ne donnaient plus d’ordres; sans hésiter, il crie lui-même : « Baïonnette au canon! » Les Allemands n’étaient plus qu’à quelques mètres. Les camarades obéissent; il prépare son arme et se soulève pour bondir lorsqu’il est atteint par une balle. Tranquillement, il conclut : « Malgré ce qui m’est arrivé, si c’était à recommencer, je recommencerais. » Celui-ci a doux enfants, dont un né depuis la guerre. Il habitait Paris. Que va-t-il faire maintenant? Il s’installera à la campagne avec sa petite famille, pour y vivre plus économi-
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quement. Dès maintenant, il va commencer son métier de brossier; il entrevoit la possibilité de travailler pour telle maison de son pays, et il espère ouvrir un petit commerce d’épicerie que tiendra sa femme. Celui-là ne s’est pas découragé un seul jour.
Cet autre, un Breton, décoré de la médaille militaire, s’est sacrifié pour sauver la vie do plusieurs camarades. Ils sont dans une tranchée, au Four-de-Paris; les Allemands leur jettent des bombes, dont la plupart n’éclatent qu’au bout de deux minutes. L’une tombe sur un groupe de soldats. Si on ne la ramasse, elle va éclater et les tuer tous. Notre Breton la prend sans hésiter pour la relancer dans le camp ennemi. Il est trop tard. La bombe éclate dans sa main, la lui arrache, lui brûle la figure et les yeux. Il a terriblement souffert; il a dû être trépané. Ses blessures l’ont privé de sa main, rendu aveugle, el, circonstance particulièrement aggravante, dur d’oreilles. Néanmoins, il esL resté calme, affable, souriant. On
lui a indiqué le Braille comme occupation possible; il s’y est mis avec ardeur
Un cultivateur écrit à quelqu’un qui s’est intéressé à lui : « Je viens d’étre souffrant ces jours-ci, plusieurs éclats m’ont sorti dans la bouche; mais je vais mieux. Je connais bientôt le travail; je commence à me rendre utile dans les ménages, aux soins des bestiaux. Je préfère rester dans ce métier.... Je porte ma croix toujours avec grand courage. Je reçois tous les jours plusieurs lettres de Paris; je vois que personne ne m’ont pas oublié — »
Et de quel charme juvénile se pare l’héroïsme d’Albert Pagenel! Ouvrier ébéniste à Paris, avant la guerre, il a vingt et un ans et paraît en avoir dix-huit. La guerre le trouve brigadier au 3e chasseurs à cheval. Le 1er septembre, ii Anglemont, près de Rambervillers,
I. Les divers traits qui précèdent ont été recueillis pur l’une des visiteuses les plus dévouées de nos soldats aveugles, dont les notes ont été publiées, en partie, par l’Association Valentin Ilaüy.
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il est envoyé en reconnaissance avec quelques hommes de son peloton. En revenant, au détour d’un bois, la petite patrouille est saluée d’une vive fusillade. Pagenel est frappé à la partie supérieure de la joue par une balle qui lui traverse les deux yeux. Ramené à son escadron, il refuse de se laisser panser avant d'avoir dicté son rapport sur la reconnaissance dont il avait été chargé. Il est décoré de la médaille militaire.
Dès qu’il est transportable, il est évacué sur l’hôpital de Valence où sa navrante infortune attire l’attention de Mlles T..., dont nous citions plus haut les conseils si judicieux à l’adresse de tous ceux qui s’intéressent aux aveugles. Grâce à elles, il sait déjà lire et écrire en Braille. 11 se prépare à apprendre un métier qui le fera vivre, le cannage des chaises. Sa jeunesse, sa bonne grâce et sa modestie ne, s’expriment-elles pas avec un bien joli tour dans cette lettre émue et délicate qu’il écrit à ses protectrices?
« Mes chères amies,
« J’ai reçu votre longue et charmante lettre qui fait lant plaisir, car, après sa lecture, en pensant à ce que renfermaient ces pages, j’ai revécu pendant de longues heures à Valence, que j'ai bien souvent regretté, et parfois, lorsque je me trouve un instant seul, ma pensée vous revient. Je revois tout ce (pie vous avez fait pour moi depuis ce premier jour de septembre oii vous m’avez vu pour la première fois. J’étais alors dans un étal physique et moral bien lamentable, et vous vous ôtes si gentiment occupées de moi; et il a bien fallu toute la bonté d’Ame dont vous êtes douées, pour venir, ainsi que trois grandes sœurs — car je n’oublie pas MUo 'i vonne — passer l’après-midi de visite auprès de mon chevet; car, la première fois, je devais vous lairc un bien triste accueil, et vous m’avez fait entrevoir le côté rose de mon malheur; et après, M. T...
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a fini de me convaincre par ses conseils bien paternels. Enfin, si j’ai la vaillance dont vous me qualifiez bien souvent, vous en ôtes les auteurs et je vous en garderai toujours une profonde reconnaissance.
« J’ai bien reçu toutes les correspondances que vous m’avez adressées; j’ai reçu aussi Pages de gloire.
« Mes parents ont été bien contents et ils sont fiers de voir que leur fils est un héros. Que les apparences sont trompeuses !...
« Je suis obligé de terminer, faute de place, en vous priant de vouloir excuser mon style décousu et toutes les fautes que j'ai faites.
«Je vous envoie mon meilleur souvenir à tous.
« Albert Pagenel. »
Dans une autre lettre, Pagenel envoie un billet de cinq francs pour qu’il soit joint au produit d’une vente faite par ses protectrices
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au prolit d'un aveugle. « C'est, dit-il, la première dépense que je tais aux dépens de mon allocation. »
Pour terminer par un exemple où se trouvent réunis tous les traits caractéristiques du courage à la française, délicatesse de cœur, gaieté, simplicité et bonhomie, nous citerons le récit pittoresque et ému que, d'une plume si alerte, une patronnesse de l’Association Valentin Ilaiiy a tracé de sa première visite au sergent René-Claude Panterne.
« En arrivant, le matin du 1er mai, à Angers, pour y visiter surtout les soldats aveugles hospitalisés dans cette ville qui paraissaient susceptibles d'être dirigés vers le massage, j'apprenais des charitables typhlophiles venues au devant de moi qu'elles avaient, tout récemment, entendu parler de la cérémonie de la décoration de la médaille militaire conférée à Angers à un soldai aveugle qui n'v était point hospitalisé, mais régulièrement domicilié, chez lui, qu'elles savaient vaguement porter un nom
•smva •;*oh.ui .1 üi y, ’vivu miviiyv souviaossv/i \ anr.-issosiu \ 1 a \ i\y uia.iv i.»0> - i la i n\ s.ivmos s ia suai i.i.n
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dans le genre cle Panthère (!) et être un ancien menuisier.
« Naturellement, je me précipitais chez ce brave garçon, dont Mme L..., mon aimable guide, s’était procuré l’adresse. Chemin faisant, je répétais à cette dernière : « Oh ! s'il pouvait « se remettre à la menuiserie! » C’est toujours le rêve de l’Association Valentin Haüy que les aveugles conservent leur ancien métier, lorsqu’il n'y a point à cela d’obstacle insurmontable.
« Nous arrivons 3i> rue Savary, en face d’une boutique au seuil de laquelle un jeune ouvrier menuisier s’informe poliment de ce que nous désirons. En lui répondant, j’explorais, pardessus son épaule, un alclier où j’apercevais tout d’abord un homme d’une trentaine d’années, dont les yeux s’abritaient, ou se cachaient, derrière des lunettes noires, et qui rabotait avec entrain. Mon soldat !. c'était lui ! il rabotait... il était sauvé.
« En apprenant (pie nous le demandions
parce que nous nous intéressions à ceux qui ont laissé leurs yeux sur le champ de bataille, il appelait sa femme et nous faisait entrer dans une jolie petite arrière-boutique, très proprette, très soignée, où nous avions, avec le jeune ménage, 1 une des conversations les plus réconfortantes que j’aie eues de ma vie. Claude Panterne (et non Panthère!) est un patron menuisier, passionnément attaché a sa profession. « Oh '.Mademoiselle, j’aime leboisl » me disait-il avec conviction. Il s’est marié, en novembre 1913, avec une jeune femme qui m a paru pleine de cœur et d’énergie. La guerre déclarée, il est parti avec le 23i2° d’infanterie. Le 17 octobre, à Bernécourt, près Pont-a- Mousson, une balle par ricochet lui a crevé l’œil gauche. L’œil droit n’a point tardé 4 se perdre. On a engagé sa femme à venir le chercher à Toul, où il était soigné. Elle a cru qu'elle pourrait le ramener tout de suite; mais, lorsqu’après beaucoup de difficultés, elle l'a rejoint, elle l'a trouvé tellement malade
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(jue bien des semaines ont dû s’écouler avant qu'il fût transportable. EL le manque de ressources a terriblement compliqué pour elle cette prolongation de voyage. « Je suis arrivée « près de lui pour célébrer l'anniversaire de « notre mariage », nous disait-elle. — « Bien « tristement, pauvre petite 1 » — « Bien Lriste- « ment?... oui et non. Sans doute, ce n’était « pas gai de le retrouver aveugle; mais c’eût « été tellement plus affreux de ne pas le « retrouver du tout que, par comparaison, je « m’estimais très heureuse. »
« Panterne a souffert longtemps de ses yeux. C’est vers le milieu d’avril que cela a cessé. Alors, il a tout de suite cherché à se remettre à l’ouvrage. 11 se figurait qu'il ne serait plus capable de presque rien, etç’a été pour lui une délicieuse surprise de découvrir tout ce qu’il pouvait encore faire sans y voir. Oue sera-ce lorsqu’au lieu de quinze jours de rééducation, son toucher se sera perfectionné durant plusieurs moisi
« Sa femme, son contremaître, ses ouvriers, se montrent parfaits pour lui. Il bénit cet entourage qui facilile son adaptation à une vie nouvelle. Il est plus que probable qu'il s’était montré très bon le premier envers ceux qui, maintenant, sont si bons à son égard.
« Le guide Wagner l’a immédiatement enthousiasmé. Mais le Braille ne lui disait pas grand’chose. Il savait qu’on le lisait; il ne se doutait pas qu’on l’écrivit; et la lecture ne jouait qu’un rôle assez accessoire dans son existence, de bonnes âmes surtout se chargeant de lui lire le journal. L’idée de pouvoir prendre lui-même une commande, d’inscrire un compte ou une adresse sur une tablette de poche commençait à l’ébranler, quand sa jeune femme a achevé de le conquérir à l’étude du Braille en lui disant gaiement : « Tiens, Claude, vois lu, « nous allons l’apprendre ensemble, à qui ira le « plus vite. Ce sera très amusant. El puis, tu « aimes bien, de temps en temps, aller passer « trois ou quatre jours chez ta mère, en me
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« laissant la garde de la boutique. Pendant ce « temps, nous nous écrirons tous les jours sans « être obligés de mettre personne en tiers dans « notre correspondance. C’est ça qui sera gen- « til ! » Claude souriait, je battais des mains, une larme au coin de l’œil, et j’avais bien envie d’embrasser sa vaillante petite compagne.
« Un petit faible que nous lui avons découvert, ç’a été celui de taquiner en famille la dame de pique. Il croyait bien y avoir renoncé pour toujours. La perspective de reprendre sa manille ou son piquet, avec nos cartes pointées, a achevé de le mettre en liesse.
« Cher brave Lanterne 1 il nous remerciait avec effusion du si peu que nous faisions pour adoucir son épreuve, alors que c’est nous qui aurions dû nous mettre à genoux pour le remercier de ce qu’il avait fait pour nous. Nous nous rappellerons toujours quelques lignes tracées par lui le jour où il avait éLé décoré de la médaille militaire. Sa main hésitait peut-être
un peu, mais point son cœur, quand il ratifiait
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le sacrifice fait à la patrie et écrivait : « Vive la France! »
N’est-on pas frappé, dans tous les exemples qui précèdent, du naturel, de la mesure que gardent nos soldats en s’exprimant? Nulle grandiloquence, nulle emphase. 11 semble qu’ils ignorent volontairement leur héroïsme et qu'ils évitent de s’en faire accroire à eux-mèmes cl aux autres. C’est avec de telles ressources d’énergie, avec celle vaillance souriante et simple, que ceux qui ont perdu la vue s’efforcent de se réadapter à la vie. Si, parfois, ils écoulaient les confidences de beaucoup de leurs frères en infortune, qui, depuis de longues années déjà, ont refait leur existence, ils y trouveraient de puissants motifs d’encouragement. Et que de clairvoyants seraient surpris de ces confidences! Quel étonnement d’entendre certains aveugles parler de résignation presque joyeuse !
C’est un fait d’expérience, cependant, que cette sérénité d’âme chez beaucoup d’aveugles.
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Isolés du monde extérieur, ils se replient sur eux-mêmes et acquièrent une grande force de méditation et d’intuition. Obligés, plus que les clairvoyants, à se contenter d’eux-mêmes, ils cherchent et trouvent au fond de leur âme toutes les richesses morales que Dieu y a déposées, toutes les raisons de croire, d’espérer et d’agir; ils s’élèvent à une conception de la vie toujours plus généreuse et plus idéaliste. Ecoutons l’un des plus distingués d’entre eux parler de « la joie très spéciale de l’aveugle qui a réalise une tâche d i I fi ci le, qui a dû, pour édifier son œuvre, supporter dans le silence des peines de toute nature, grandes et petites, réduisant une à une chaque difficulté, avançant malgré 1 entrave, mais avançant toujours, faisant de l’entrave même une sorte d’aide. Familier avec l'obstacle, l’obligation de le maîtriser lui fait prendre des habitudes d’ordfe, de prévoyance, de discipline, (pii vivifient son action et la rendent plus efficace. Enfin, il est parvenu, il a mis debout une chose ayant
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quelque grandeur; alors, à la fois humble el fort, il bénit Dieu, cl toutes les peines souffertes se transforment en une joie d’autant plus précieuse qu’elle est cachée, qu'elle est à soi seul; il la recueille dans un repli secret de son être, comme une de ces joies que nul ne peut ravir. Heureux l’homme qui possède un pareil trésor! »
C’est le même qui constate que « nul n’est plus naturellement accessible que l’aveugle au sentiment religieux, qu’en effet, son instinctif besoin de lumière le pousse à jouir des clartés invisibles, el que cet attrait pour les biens de l’au-delà explique, en grande partie, pourquoi presque toujours, il sait voir dans les choses un côté qui ressemble au bonheur ». Ce sont là des phrases qu’un clairvoyant n’oserait pas écrire, tant il craindrait de paraître odieux en prenant trop aisément son parti de l’infortune des autres; mais c’est un aveugle qui parle, et qui cite, à l’appui de son expérience, d’autres témoignages d’aveugles :
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« Ma vie, dit l'un, esl plus difficile, plus âpre, parce que j’ai manqué de dons naturels; mais la religion l’éclaire, la rend supportable, méritoire; elle m’aide à accepter toute chose avec une résignation qui touche de bien près à la joie. »
« La cécité, dit un autre, qui m’a privé de voir le monde, m’a donné tous les moyens d’admirer le ciel. »
Ainsi, Milton, le grand poèteaveugle, s’écriait magnifiquement : « Brille donc d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière! Oue toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de les rayons, mets des yeux à mon âme, disperse et dissipe loin d’elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l’œil mortel. »
Mais ne demeurons pas sur ces hautes cimes, d’oii nous pourrions perdre de vue des réalités plus humbles et plus poignantes. Tous nos soldats aveugles n’y atteindront peut-être pas, et ceux-là mômes qui s’élèveront à ces
A 1ns Soldat* Aveugles.
hauteurs, connaîtront, au para vaut, bien des heures difficiles. Ils auront à subir, dans leur lente ascension, ces rafales de tristesse et de découragement qui s’abattent parfois sur les volontés les plus fermes et les fonL ployer un instant. Brusquement, sous l’effet d’une circonstance fortuite, insignifiante parfois, la conscience de leur épreuve, de leurs ténèbres, qui paraissait assoupie, se réveillera. Ils sentiront comme la morsure d'un fer rouge sur une plaie mal guérie. La vie, avec scs joies et scs tris! esses, les avait repris; ils avaient presque oublié, quand, tout à coup, ils se rappellent ce que leur destin a d’irrévocable, et, comme Millon, ils songent douloureusement que la lumière ne revient plus « visiter ces yeux qui roulent en vain pour rencontrer son rayon perçant el ne trouvent point d’aurore », ils songent qu’ils ne reverront plus « les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme ».