‹ Nos théatres de 1800 a 1880; la tragédie... la pantomimeChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

En parcourant les chapitres qui précèdent, il est facile de reconnaître que de profonds changements sont survenus successivement dans les théâtres de Paris depuis le commencement du siècle. Le titre même de quelques-uns n'a aujourd'hui aucun rapport avec les pièces qu'on y représente. Le Vaudeville, par exemple, ne joue plus de vaudevilles. Il y a bien des années qu'on n'y a entendu un seul couplet. Il en sera de même avant peu de temps de T Opéra-Comique, dont le titre n'appartiendra plus qu'au passé, quand on se lassera de donner des opéras comiques nouveaux qui^ sans être mauvais^ n'attirent plus personne après dix représentations.

Donc le couplet est mort, bien mort^ et par suite tout se trouve changé aux Variétés, au Gymnase, non moins qu'au Vaudeville. Aux Variétés^ dans les pièces du bon vieux temps on comptait pour un acte jusqu'à vingt couplets sur des timbres différents. C'était Tair de Lantara^ de Partie et revanche^ du Charlatanisme^ de la Famille de l'Apothicaire^ de la Robe et les Bottes^ etc., etc. A chaque instant Torchestre procédait à la ritournelle. Le public était ainsi tenu en éveil et souvent demandait bis. Il y avait les couplets de facture^ et surtout le vaudeville final où chacun des personnages de la pièce chantait un couplet fait à sa taille. On avait ainsi le couplet sentimental^ le couplet comique, le couplet patriotique où la gloire de nos armes avait sa part, le couplet politique, autant que le permettait la censure, où les hommes du jour étaient légèrement égratignés. Celui-là,

on ne manquait jamais de le redemander. Cela finissait par l'indispensable couplet au public (i). C'était presque toujours la jeune première qui le lui adressait en le ponctuant de ses plus gracieux sourires. D'ordinaire les couplets du vaudeville final se terminaient tous par le même mot. Ainsi c'est Quarantaine dans la Quarantaine^ Charlatanisme dans le Charlatanisme^ Testament dans rHéritière^ Premières amours dans les Premières Amours. Ce sont les mots pécher par ignorance dans la Famille de r Apothicaire de Duvert et Varin, et Arnal dis.iit très drcMement le couplet suivant:

Pour me distraire, un beau matin, En promenant ma rêverie.

Au fond du Canal Saint-Martin Je tombai par étourderie.

(i) Aujourd'hui encore le couplet au public fleurit en province, et quand les acteurs de Paris vont y donner des représentations, il leur faut le couplet au public. Ils le demandent aux auteurs pour les pièces qui n'en ont pas.

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Après avoir fait maint plongeon, On me repêche, et quelle chance!

Dans ma poche se trouve un goujon; J'avais péché par ignorance.

On reconnaît bien là Tesprit fantaisiste de Du vert î

Aujourd'hui il n'est plus question de cela. On n'a pas seulement supprimé les couplets ; on supprime les musiciens et leur place, dans plusieurs théâtres, est livrée au public, pour peu qu'une pièce ait du succès.

Je ne dis pas que la suppression du couplet soit blâmable et je signale un changement plutôt que je n'exprime un regret. Mais n'aurait-on pas quelque raison de dire que si l'on ne fait plus de vaudevilles, on ne fait pas davantage de comédies, même au Théâtre-Français ?

Sans doute la comédie n'est pas tout à fait morte^ comme le vaudeville ; mais

elle ne peut guère marcher seule pendant plus dun acte ou deux. Au delà elle a besoin de s'appuyer sur le drame. C'est peut-être de la faute du public. Pour lui plaire, pour captiver son attention, il semble devenu nécessaire dans les ouvrages en cinq actes, de recourir, après les premiers actes, aux grosses situations et de quitter le ton de la comédie pour prendre celui du drame. Je pourrais en fournir de nombreux exemples. Sans cet alliage^ point de succès de cent représentations et plus. Or c'est là ce que veulent nos auteurs. En conscience on ne saurait les blâmer.

Il est un point sur lequel le présent a sur le passé un incontestable avantage ; je veux parler de nos orchestres qui, en très grand nombre, sont excellents aujourd'hui. Il n'en était pas de môme il y a trente ^t quarante ans et je me souviens d'avoir plus d'une fois trouvé par trop

médiocre Torchestre de rOpéra-Comique.

L'exécution musicale a fait depuis de grands progrès. Nous n'avons pas aujourd'hui un théâtre d'opérettes où l'orchestre ne soit très bon, jusqu'à celui des Folies- Bergère. Il est vrai qu'il était fort bien dirigé il y a quelques années par Olivier Métra. En dehors du théâtre, je pourrais citer avec éloge les concerts des Champs- Elysées, du Jardin d'Acclimatation, mais surtout les concerts Pasdeloup qui^ je le répète, font véritablement honneur au temps où nous sommes.

Nous reconnaissons donc volontiers que sur cette partie de l'art musical le niveau s'est considérablement élevé. C'est incontestable. Nous avons maintenant cent musiciens de talent pour un qu'on avait autrefois. Il en résulte que la bonne exécution instrumentale s'est généralisée et nous ne saurions trop applaudir à un tel état de choses. Mais ce qui est vrai aussi, c'est qu'autrefois l'excellent existait; il n'a pas été, il ne pouvait pas être dé-

passé. L'orchestre des concerts du Conservatoire, celui de TOpéra sont restés ce qu'ils étaient il y a cinquante ans, la perfection même ; seulement le nombre des bons exécutants est tout à l'avantage du temps présent et il lui est permis de s'en faire gloire.

Nous avons toujours eu des peintresdécorateurs de beaucoup de talent et sous ce rapport je ne vois aucune différence appréciable entre le passé et le présent. Les successeurs des Ciceri, des Philastre et des Cambon nous font admirer aujourd'hui de très beaux décors. Mais cela n'est pas supérieur à ce qui a été fait pour la Muette de Portici^ Robert le Diable et la Sylphide. J'aime médiocrement les effets qu'on obtient avec la lumière électrique. Ils ne peuvent donner que des aspects faux. C'est bon pour les féeries; mais il est juste de dire que nos

salles de spectacle sont beaucoup mieux éclairées qu'autrefois. Au XVIIP siècle on avait des chandelles. L'éclairage à Fhuile qui en 1784 les a remplacées avantageusement a duré jusqu'en 1822 et^ à son tour, a cédé la place à la lumière éclatante du gaz. Ce fut à la première du du Mariage de Figaro^ le 27 avril 1784^ qu'au Théâtre Français les chandelles de la rampe furent remplacées par des quinquets. Ce fut à la première d'Aladin^ ou la Lampe Merveilleuse, le 6 février 1822, que la salle de TOpéra fut pour la première fois éclairée au gaz. Les autres théâtres ne tardèrent pas à faire comme rOpéra.

Toutefois je me souviens qu'on avait peur du gaz alors. On craignait les accidents. On citait de terribles explosions. Comme toute invention qui crée une industrie au préjudice d'une autre, le gaz avait ses détracteurs qui faisaient courir de mauvais bruits sur son compte. Il a fait son chemin depuis ; mais c'est à son

tour à redouter une puissante rivale^ la lumière électrique. Bien qu'elle nous éblouisse passablement les yeux et qu'elle passe un peu trop vite du rouge au blanc et du bleu au jaune, ce n'est plus pour elle qu'une question de perfectionnement. Aussi n'est-il pas impossible qu'avant la fin du siècle des appareils électriques éclairent nos salles de spectacle qui, depuis 1780, se seraient servies de quatre modes d'éclairac^c: la chandelle, Ihuile, le gaz et la lumière électrique.

Ces améliorations successives ont profité à la mise en scène. Elle a fait de sensibles progrès au Gymnase, au Vaudeville, un peu partout, et notamment aux Français. L'illusion y gagne beaucoup.

Elle se rapproche de la vérité à ce point qu'on en viendrait à oublier qu'on est au théâtre et à croire que ce qui se passe sur la scène n'est pas une imitation, mais la réalité môme.

Voilà donc quelques points de comparaison où le présent l'emporte sur le passé. Ajoutons que depuis quelques années, Paris est justement fier de montrer son théâtre de TOpéra, le plus beau qui soit dans le monde entier. Seulement pour y entrer c'est un peu cher. Il en est de même pour les autres théâtres où le prix des places a doublé depuis soixante ans. Il est vrai que la valeur de l'argent a diminué dans la même proportion. Si encore on était commodément placé! Mais non. Nos salles de spectacle sont magnifiquement dorées. Elles resplendissent de lumière. Des huissiers à la chaîne d'argent se promènent dans les couloirs. L'ancien type de l'ouvreuse de loge a complètement disparu. Mais dans ces belles salles à colonnes corinthiennes, où sur les avant-scènes, sur les balcons^ sur les galeries, tant d'or, comme dit Trissotin^ se relève en bosse^ on a négligé

une seule chose, c'est de ménager la place rigoureusement nécessaire à chaque spectateur. Messieurs les Directeurs ont pensé sans doute qu'au spectacle nous n'avons besoin que de nos yeux et de nos oreilles et ne se sont pas occupés du reste. La recette s'en trouve bien. Le public n'est pas content ; mais il vient, c'est l'essentiel.

En effet, depuis quelques années surtoutj nos théâtres ont, pour la plupart, réalisé de belles recettes. Ainsi je lis dans le Bulletin de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques qu'en treize années, du r'' mai 1 865 au 3i mars 1878, les droits d'auteur se sont élevés pour les théâtres de Paris, à 18,771,245 francs. Or comme ils représentent le dixième de la recette brute, cela forme le total de 187,712,450 à répartir entre les vingt théâtres qui, chaque soir, ouvrent leurs portes au public; c'est une moyenne d'en-

viron 14,500,000 francs par année sur lesquels toutefois il faut déduire vingt pour cent, d'abord dix pour cent pour droits d'auteur, puis même somme pour le droit des pauvres que les directeurs trouvent naturellement trop élevé. Reste donc un chiffre très respectable de 1 1 millions 600,000 francs.

Quelle différence avec ce qui se passait vers 18 10! Tout est plus que doublé depuis ce temps. Paris avait alors 800,000 habitants. Il en a aujourd'hui 1,900,000. Paris avait dix ou douze théâtres; il en a plus de vingt. On va bien plus au spectacle qu'autrefois et l'affluence qui s'y porte est en grande partie causéô par les chemins de fer amenant chaque jour, de la province et de l'étranger des milliers de personnes qui, pour la plupart, vont chercher dans nos théâtres l'emploi de leur soirée. Cela compose un public peu difficile à contenter. La grande affaire pour une pièce, c'est d'avoir les feuilletons pour elle. Sans être des meil-

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leures, elle fera recette, à moins que la neige ne couvre les rues ou que le thermomètre ne monte au-dessus de 20 degrés. C'est une question de température. Et je ne compte pas tous ceux qui vont au spectacle, quoi qu'on donne, et qui ne regardent pas même l'affiche! Autrefois chaque théâtre avait son public. C'était presque autant de juges qu'il fallait satisfaire, et non, comme aujourd'hui^ des désœuvrés qui veulent qu'on les amuse et ne sont pas exigeants sur le choix des moyens.

Nous n'avons pas besoin de consulter l'histoire pour bien savoir que sous beaucoup d'aspects, la seconde moitié d'un siècle ne ressemble jamais à la première. C'est la conséquence "inévitable de l'action du temps. Notre théâtre ne pouvait y échapper et je ne saurais dire si les arts qui en font le charme y ont perdu ou gagné. Maisce qui est certain, c'est que les théâtres

de Paris seront toujours le point de mire du monde entier; c'est qu'il s'y fera toujours une grande dépense d'esprit; c'est qu'on y aura toujours, pour le faire valoir, des interprètes de talent. Que le niveau do Tart s'élève ou s'abaisse, Paris n'a rien à craindre. Il continuera à .occuper la première place, quelle que soit la situation que nous fera un avenir inconnu.

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