‹ Nos théatres de 1800 a 1880; la tragédie... la pantomimeChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'opéra français.

La musique vieillit vite au Théâtre et résiste moins à l'action du temps que les autres arts. Elle a passé par des phases diverses depuis le commencement du siècle et les œuvres représentées dans cet espace de temps sur la scène de notre Opéra font bien connaître ces modifications successives. Présentant plutôt des différences de manière que de mérite, elles établissent avec netteté des lignes de démarcation.

D'abord c'est le chant sévère, sans ornement, sans roulades, se rapprochant de la musique d'église. En 1804 les Bardes de Lesueur eurent un grand succès. Pourtant je lis dans les feuilletons du temps

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qu'on s'amusa peu. Ce fut de l'admiration mêlée d'ennui.

En 1807 Spontini obtint un véritable triomphe avec la Vestale, partition qui mérite de figurer parmi les chefs-d'œuvre. Je n'ai pas oublié l'effet produit aux concerts du Conservatoire par le final magnifique du second acte de la Vestale, Puis parut en 1809 Fernand Corte{, encore une œuvre admirable. Cherubini en 181 3 donna les Abencérages, et Aladin ou la Lampe jnerveilleuse de Nicolo vint un peu après. Dans ce dernier ouvrage la danse l'emporta sur le chant et le succès fut dû surtout au talent de M'" Bigottini.

Vers 1820 le public désertait l'Opéra.

Les ballets le soutenaient péniblement.

Des œuvres nouvelles de Méhul, de Catel et de Kreutzer ne réussissaient qu à demi et l'ancien répertoire représenté par

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V Orphée, VIphigénie en Tauride de Gluck, {Œdipe à Colonne de Sacchini et la Cara^ vane du Caire de Grétry, ne faisait pas recette, même avec l'appoint d'un ballet nouveau. Le réveil de notre première scène lyrique ne devait pas tarder, réveil auquel Tavènement de Rossini donna le plus vif éclat.

Ce fut le 9 octobre 1826 qu'eut lieu la première représentation du Siège de Corinthe. Rossini avait fait cet opéra avec son Mao7netto II auquel il avait ajouté plusieurs morceaux, une ouverture, un divertissement et surtout le beau final du second acte, la bénédiction des drapeaux. Rossini comptait de nombreux admirateurs, mais aussi beaucoup d'ennemis.

La musique italienne avec ses fioritures et ses roulades à TOpéra, quelle profanation! La tragédie lyrique était indignée. Les

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premiers sujets eux-mêmes, Adolphe Nourrit, Dérivis, peu familiarisés jusque-là avec les vocalises, durent se livrer à des études nouvelles pour se faire à la manière du jeune maître. On parlait à l'avance d'un orchestre à tout casser.

Les cuivres ne suffisant pas, on y verrait un canon, disaient de lourds plaisants.

Une victoire éclatante réduisit au silence toutes ces petites hostilités.

Le Siège de Corinthe fit révolution et commença une ère nouvelle. Un an après Rossini donna Moïse. C'était sa partition de Mosé^ à laquelle il avait ajouté de magnifiques morceaux, entre autres, une inspiration sublime, la prière du troisième acte. Le Comte Ory^ une perle de la plus belle eau, fut joué en 1828, et Guillaume Tell, un incomparable chefd'œuvre, le 3 août 1829. Rossini avait alors 38 ans. Il parvint à un âge avancé et n'écrivit plus rien pour le théâtre. Plusieurs raisons le déterminèrent sans doute. Xos vifs regrets nous disent qu'il

ne pouvait pas en avoir une seule qui fût bonne.

L'année 1828 vit paraître la Muette de Portici, le plus beau fleuron de la couronne musicale d'Auber. Le public fut ravi et la foule accourut longtemps aux représentations de ce délicieux ouvrage.

Quel beau titre de gloire pour notre compositeur français d'avoir ainsi triomphé après Rossini, après Timmense effet produit par le Siège de Corinthe, Moïse et le Comte Ory ! L'exécution de la Muette de Portici fut excellente. Adolphe Nourrit fut admirable dans le rôle de Mazaniello. La mise en scène était splendide et je n'ai jamais rien vu de mieux réussi en ce genre que la scène du marché qui ouvre le troisième acte.

Un changement important allait s'opérer et le génie d'un maître allemand devait bientôt prendre à l'Opéra une place, presque la première, qu'il occupe encore glorieusement aujourd'hui. En i83i le Docteur Véron, directeur de notre Académie royale de musique, obtint de Meyerbeer la partition de Robert-le- Diable et l'ouvrage fut mis aussitôt en répétition. Mais on ne tarda pas à être effrayé.

Cette musique, moitié allemande, moitié italienne, plutôt allemande toutefois, parut étrange et fit douter du succès. Meyerbeer très difficile à contenter exigeait des frais énormes de mise en scène. Le Docteur 'Véron se crut ruiné. Son entreprise allait s'écrouler sous les formidables accents de Bertram, comme autrefois, au son des trompettes, les murs de Jéricho.

Il n'en fut rien. Bien au contraire, d'unanimes bravos accueillirent la pre-

mière représentation de Robert-le-Diable qui fut donnée le 21 novembre i83i.

Adolphe Nourrit, Levasseur, M^'Damoreau etTaglioni en eurent une grande part. Levasseur fît du rôle de Bertram une création tout exceptionnelle. Il s'y incarna pour ainsi dire, et n'y a jamais été remplacé. Telles sont les surprises si fréquentes au théâtre. On craignait une chute. Ce fut un triomphe. Robert-le-Diable où M. Véron voyait sa ruine, fit sa fortune.

De i83o à i833 Auber donna trois opéras, le Dieu et la Bayadère, le Philtre et Gustave III. Le Dieu et la Bayadère est un opéra-ballet dont M'"^ Taglioni fit le succès. Le Philtre.^ charmante partition, offrit à Adolphe Nourrit un de ses meilleurs rôles. Gustave III^ froidement accueilli, ne conserva plus bientôt de ses cinq actes que le dernier

qui, de temps en temps, pour terminer le spectacle, figurait sur Taffiche sous ce titre : le Bal de Gustave, Passe encore pour Gustave III. Mais à cette même époque on ne fit pas mieux pour Guillaume Tell et Ton ne donnait plus que le second acte pour servir de lever de rideau. Cette mutilation qui mérite un blâme sévère, fut une des causes du silence si regrettable de Rossini.

La direction du docteur Véron était en pleine prospérité, lorsqu'en i836 le répertoire s'enrichit d'un nouveau chefd'œvre, les Huguenots^ que je serais tenté de préférer à Robert. Jamais Meyerbéer ne s'éleva plus haut. Ce fut le point culminant de son génie et le Prophète^ r Africaine, malgré de grandes beautés, restèrent au-dessous.

Après la révolution de Juillet, Adolphe Nourrit se fatigua la voix à chanter la Parisienne. Chaque fois qu'il jouait, le public la lui demandait et c'était des bravos, des acclamations à ne pas finir. Du reste, notre premier ténor y allait de bon cœur. Un drapeau tricolore à la main, souvent même en uniforme de garde national, il ne se ménageait pas et prodiguait les notes les plus éclatantes à ces paroles si parfaitement oubliées aujourd'hui:

Peuple français, peuple de braves, La Liberté vous tend les bras.

On nous disait : soyez esclaves.

Nous avons dit : soyons soldats

J'ai remarqué en ce temps que la voix de Nourrit en avait subi une légère altération. En vérité Tair et la chanson n'en valaient pas la peine.

Continuant notre revue chronologique, parlons maintenant de deux noms qui brillèrent avec éclat sur notre première scène lyrique, Halévy et Donizetti.

Après la Juive^ son chef-d'œuvre, Halévy donna en i838, la Reine de Chypre qui a été reprise il y a peu de temps sans grand succès. A part quelques morceaux remarquables, un très beau duo surtout avec un admirable andante, c'est long et ennuyeux. Charles VI réussit. Halévy y fut bien secondé par Baroilhet et M-"* Stoltz. En 1852 le Juif Errant eut peu de succès et, en i858, la Magicienne encore moins.

Gaëtano Donizetti fit représenter les Martyrs en 1840 et la même année la Favorite, puis en 1848 Don Sébastien de Portugal. Les Martyrs disparurent assez promptement de Taffiche. Etait-ce Juste ? Je ne le crois pas et le 3"'* acte

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renferme de grandes beautés. La Favorite eut une meilleure destinée. Elle est restée au répertoire et longtemps encore on écoutera avec plaisir cette musique tendre et pleine de mélodie. On y applaudit justement Duprez^ Baroilhet et M""^ Stolz.

La demi-chute de Don Sébastien de Portugal causa une surprise très pénible à Donizetti qui comptait beaucoup sur cet opéra et il en conçut un véritable chagrin. On sait qu'il mourut fou peu de temps après. Je ne veux pas dire que rinsuccès de Don Sébastien fut cause de cette fin déplorable. Mais on peut croire qu il y a contribué, quand on songe à la nature impressionnable des hommes de génie. Or, à mon avis, le grand compositeur à qui nous devons Lucie, la Favorite^ Don Pasquale, l'Elixir d'amour et tant d'autres charmantes partitions est un homme de génie.

Verdi, si haut placé sur les scènes italiennes, n a pas été heureux à notre Opéra avec les Vêpres siciliennes et Don Carlos. VHamlet d'Ambroise Thomas doit beaucoup à Faure qui s'y est fait singulièrement remarquer comme chanteur et comme comédien. Le Faust de Gounod, œuvre inégale, mais souvent élevée, s'est solidement maintenu au répertoire. Quant à son Polyeiicte^ j'aurais sans doute tort de dire que j'ai eu plus de plaisir autrefois à entendre le Poliuto de Donizetti chanté par Tamberlick. Il faut bien admettre que nous sommes à une époque de transition, peut-être même de transformation. La mélopée^ toujours empreinte d'une certaine monotonie, tend à devenir maîtresse souveraine. Aucun motif développé ne se détache. On attend, on cherche, on espère. Une phrase commence, puis elle s'arrête. C'est comme un long récitatif et Ton se fatigue vite à écouter.

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Pour moi, je ne me soucie nullement de brûler les dieux que j'ai adorés. Je veux bien croire que le Roi de Lahore est la merveille des merveilles ; je veux bien croire à la musique de F avenir, à Wagner, à tout ce qu'on voudra. Mais pour juger, c'est différent. Il est trop tard.

Je laisse la place aux jeunes et je me tais.

Je désire ajouter quelques mots à ce que j'ai dit des chanteurs et des cantatrices qui dans le courant du siècle où nous sommes, ont occupé les premiers rangs à TOpéra. Il faut bien convenir que l'ancienne salle de la rue Lepelletier brûlée en 1873 et splendidement remplacée par le magnifique édifice de l'architecte Garnier, nous a laissé, sous le rapport de l'exécution musicale, des souvenirs qui ne s'effaceront pas de longtemps. Ce que nous avons entendu

depuis quelques années dans la nouvelle salle ne peut que les transformer en regrets. Chose fâcheuse à dire et c'est pourtant vrai, ce qui a fait la fortune de M.

Halanzier, qui vient d'être remplacé par M. Vaucorbeil, c'est un escalier ! Mais cet escalier est un des plus beaux motifs d'architecture qui existent au monde. Il est grandiose, éblouissant. On a voulu le voir. On est venu de partout l'admirer. Cela dure encore, avec moins d'empressement toutefois. Voilà donc la principale cause des grosses recettes encaissées par le nouvel Opéra ! Sans doute on y a entendu Faure et une virtuose incomparable, M"'^ Carvalho qui en est, hélas ! à ses derniers beaux jours. IVl"' Krauss est une cantatrice de style, mais pas de ténors, pas une seule basse, même passable, pas un seul contralto. Il a fallu se contenter d'honnêtes médiocrités.

Ainsi l'a voulu M. Halanzier, disent les mauvaises langues. Pouvant se passer d'étoiles, grâce à son escalier, il a voulu

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éviter les engagements à 2000 et 3ooo francs par représentation. Cela se conçoit. Mais quel brillant retour vers le passé quand on se rappelle Robert^ les Huguenots, la Juive avec Nourrit et M^^^ Falcon ! Avec quelle voix délicieuse et quelle parfaite méthode chantait M""* Damoreau dans la Muette, le Comte Ory, le Dieu et la Bayadère, le Philtre et le Serment ! Et les débuts de Duprez dans Guillaume Tell ! Quel succès d'enthousiasme après Tair : Asile héréditaire ! Je pourrais citer encore Mario, Sophie Cruvelli, M""' Bosio, Alboni, Christine Nilsson qui ne firent qu un court, mais brillant séjour à rOpéra. Contentons-nous aujourd'hui d'avoir le plus beau théâtre qui existe en Europe et souhaitons qu'un jour ou l'autre, en admirant la cage, on puisse aussi admirer les oiseaux.

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Le théâtre de Topera vers 1825 cessa d'avoir le monopole des grandes partitions. L'Odéon dirigé alors par M. Bernard et réunissant avec succès les trois genres, la tragédie, la comédie et Topera, donna des œuvres de maître traduites, Robin des bois qui eut la vogue, le éMmiage de Figaro, Don Juan^ le Barbier de Séville, la Pie voleuse^ la Dame du Lac, Marguerite d'Anjou^ de Meyerbeer, alors, peu connu à Paris. Ces beaux ouvrages contribuèrent à propager le goût de la grande musique en France. J'ai conservé un bon souvenir de ces spectacles variés donnés à TOdéon sous la direction Bernard. Ainsi après une tragédie en cinq actes, toujours un peu longue, comme par exemple, V Againemnon de Lemercier qu'on avait alors en haute estime, j'avais grand plaisir à voir une soixantaine de jeunes musiciens envahir l'orchestre et à les entendre exécuter à

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merveille Touverture de la Pie Voleuse.

C'était ferme, bien d'ensemble, plein de vigueur et de brio. J'étais ravi rien qu'aux premières mesures. L'attention froide et silencieuse que je venais de prêter, non sans quelque effort, à cinq actes d'honorables mais soporifiques alexandrins, était soudainement réveillée par ces brillants motifs qui formaient le plus heureux contraste. Il me semblait passer de l'ombre au soleil.

L'exécution des œuvres musicales à rOdéon était satisfaisante. Je trouvais les chanteurs très bons. J'ai été plus difficile depuis. Il y avait réellement des sujets distingués. M"'' Schutz^ cantatrice d'un grand talent^ Mondonville, excellent baryton, Duprez qui débutait alors et chantait délicieusement dans Don Juan l'air d'// mio tesoro, un des triomphes de Rubini. Enfin j'allais volontiers à rOdéon et j'étais loin de regretter les trente sols que coûtait alors le parterre. J'étais encore au collège et mon budget

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ne me permettait guère d'aborder la stalle d'orchestre.

Beaucoup plus tard M. Carvalho a bien mérité de Tart musical en faisant représenter sur le Théâtre lyrique Orphée avec M'°* Viardot, Oberon^ Freyschut{, les Noces de Figaro^ la Flûte enchantée, Mireille^ Faust et le joli opéra de Flotow, Martha avec Christine Nilsson.

C'est ainsi que le public s'est habitué peu à peu à entendre des œuvres de grande valeur et à les apprécier. Son éducation s'est faite, son goût s'est formé et le terrain a été préparé pour ces concerts populaires où la musique des maîtres attire la foule et qui, il y a trente ans, n'auraient eu aucune chance de succès. Cet incontestable progrès fait honneur au public parisien. On aime à voir au Cirque d'hiver tous ces jeunes artisans se pressant sur lesgradins, applau-

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dir avec enthousiasme les symphonies de Beethoven et d'Haydn. Les arts élèvent le niveau intellectuel et la musique y contribue pour sa bonne part. Seulement tout se modifie, tout change avec le temps. On ne peut toujours faire entendre les mêmes symphonies et les mêmes opéras, même quand ces symphonies et ces opéras sont des chefs-d'œuvre. Il faut faire autre chose au risque de faire moins bien. Je doute que Beethoven, Mozart, Rossini, Meyerbeer puissent être dépassés. Mais dans cet art charmant auquel je dois les plus vives jouissances, j'appartiens trop au passé pour qu'il me soit permis d'avoir la moindre opinion sur l'avenir.

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