LA MODE
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L est de mise d'en médire, comme de TAcadémie, ce qui ne l'empêche pas d'être, malgré tout, la maî- ^ tresse du monde.
Elle est la fée charmante dont le bâton magique transforme tout, le caprice léger et gracieux qui embellit les plus belles et la livrée de bon goût de cette aristocratie: rélégance. Elle est la femme aimée qui commande, opprime, caresse ou tyrannise, dont le Joug est doux, qu'on sert à genoux et en dehors de laquelle rien n'est beau ni bon.
Elle est fantastique comme celles qu'on écoute ou qu'on gâte trop; ses lubies font loi, les humains n'ont pas de recours contre les arrêts de sa bizarrerie et de sa versatilité.
Lui plaît-il de vous laisser grelotter en hiver en des habits étriqués, de vous emprisonner en des fourreaux ou de vous noyer dans l'ampleur de vêtements flottants; a-t-elle l'idée d'affubler votre tête d'un plat à salade ou d'une coquille de noix, le mieux est encore de se soumettre.
Eien d'ailleurs n'est si facile et si universellement pratiqué. Jamais puissance ne fut mieux ni plus spontanément obéie que la Mode.
Quelques savants ont placé son origine dans les âges les plus reculés. Les plus spirituels d'entre eux ont même prétendu que, née avec la femme, elle affecta d'abord une forme toute simple et très primitive, singulièrement développée et compliquée depuis. Erreur.
Issue d'un mariage entre le Caprice et la Amanite, elle naquit, il y a très longtemps avec la civilisation, c'est-
LA MUDI-:
A-diiT, (lès riiivt'iition des goussets aux liai)its des maris. Klle loge coiinne Calyj^so dans une île mystérieuse avee sii sœur la (Vxjuetterie. l^t voilà tout ce (jue l'on sait de la divinité dont l'empire sur le genre humain est ])n>f()nd et terrible. Plus ])rofon(l et plus terrihk' (pU' lU' le croient en général ses servilcs vasseaux.
Sans parler de ses empiétements dans le domaiiu' iiioial et de son intluenee sur la littérature et les arts ((ue son despotisme n'éj)argne pas, elle fait de sérieux ravages ])ai"mi une certaine classe d'hommes.
Pour (pudtpies êtres instiiu-tifs en nuitière de ((eui* ra])parencc l'ait tout: l'iic jolie ligui-c. une taille pai*l'aite, uiu' tournure gi'acieuse leur jettent un sort. Clic/, eux, ré|)icuri.-me (pli })arle jjIus fort (pie la raison et la sagesse ne laisse pas (ro])tion sur les sujets (pi'il impose.
(^ue de victimes de la Mode, cette jettatura anonylU', n'a-t-on |)as vu gémir — mais troj) tard — sur les l'atales séductions aux(pU'lles leui- co iir se prit comme l'innocente mouche dans les lacets de l'araignée, de n'exîigère rien en révélant cette tyrannie du beau envers un sexe ébloui et s<ins dél'cMise. l'ille alla assez loin à diverses époques et notamment à la lin du siècle derni(T, ])()ur motiver des décrets sévères défendant cei'tains atours (pii mettaient décidément en désarroi le libre arbitre de ces messieurs.
Devant la .-ouveraine grâce féminine atteignant, paraît-il, des sommets éminemment dangei'eux, ils se tordaient les mains de désespoir et demandaient nuM'ci.
IMus de re])()s, ])lus de ))aix, |)lus de bonheur ici-bas l)our les barbus enfants d'Adam avec ces trop délicieu- >es créatures partout oH'ertes à leurs regards é]ierdus et (pli telles (pu» des sphynxs souriants se dressaient où «pi'ils essayassent de fuir avec leur clinrme impétueux, obsédant, acharné.
Kn Angleterre h^ parlenu-nt s'émut d'un tel état de choses et dicta cette loi paternelle:
56 NOS TKAVKllS
" Toute femme de tout âge, de tout rang, de Loule " profession ou condition, vierge, fille ou veuve, qui, à '^ dater du dit acte, trompera, séduira ou entraînera au *• mariage quelqu'un des sujets de Sa Mejesté, à l'aide de " parfums, faux cheveux, crépon d'Espagne (sorte d'é- '^ toffe de laine imprégnée de carmin, employée comme '• rouge) et d'autres cosmétiques, buses d'acier, paniers, '^ souliers à talons et fausses hanches, encourra les pei- " nés établies par la loi actuellement en vigueur contre " la sorcellerie et autres manœuvres; et le mariage sera " déclaré nul et de nul effet." (Arrêt du parlement d'Angleterre.)
Et les pauvres contemporaines de cette génération de tartuffes durent se faire aussi laides que possible afin de ne pas excéder la capacité d'admiration de leurs trop impressionnables compatriotes, afin aussi de rendre un peu de calme à ces malheureux, haletants à force de danser à la musique endiablée de leurs charmes.
Quoique de nos jours on ne soit plus farouche à ce point, on voit encore je le répète, de ces cas de subornation par la fée prestigieuse qu'est la Mode; mais, outre qu'on est parvenu à posséder le secret de guérir très vite des blessures du cœur, les ensorcelés d'aujourd'hui plus courageux ou plus résistants ne se plaignent pas si fort que les Anglais d'il y a cent ans et se passent assez bien de l'intervention parlementaire.
Si Ton faisait tant que de s'occuper ostensiblement de cete matière aujourd'hui, ce ne serait probablement que pour stimuler encore le dilettantisme avancé de notre société superchic.
Nos poëtes referaient avec une méthode rajeunie " l'Art d'aimer " d'Ovide où ils préconiseraient les artifices de la toilette et répéteraient après le galant écrivain de l'an 4 avant Jésus-Christ:
" Apprenez, jeunes filles, quels sont les soins qui em- " bellissent le visage, et par quels moyens vous pouvez " conserver votre beauté ... La culture adoucit l'âpreté '" des fruits. . . L'art embellit tout." #