LES ÉMANCIPÉES
Avec quiconque l'aborde, elle prend Tinitiative d\ine conversation légère, badine, nioqueusement sentimentale,— c'est ce (qu'elle apiH'llc flirter — (pii déconcerte les sentiments sérieux.
Le flirt entre dans son système. P^lle ne s'en cache ])as. " Cela m'amuse " avoue-t-elle avec une certaine candeur. A clia(|ue saison, aux eaux, à la ville, aux endroits où elle passe, on lui voit nouer de ces relations éphémères, romans «loiit elh* hrCde les étapes et qui même, dans les cas de promenades trop courtes n'offrent ])as ])liis de dével()])))einent ([u'une Table des Matières.
l*as un chapitre U'y iiian(|ue ccjx'ndant : Coup de foudre au commencement, adoration per])étuelle. entretiens éternels, promenades S(ditaires, tristesse au départ, pronu'sse de s'écrire, larnu' ])eut-étre, oh! la larme v est ([uelquefois.
Kt elle reconuneiu'e ailleurs le h-ndemain; c'est sa manière d'affirmer son empire. A chaque conquête, à chaque genou additionnel (pii ploie devant ses charmes, elle ressent la joie de l'Indien attachant à sa ceinture la chevelure d'un eniu-nii nouveau.
Mais cela ne peut pas toujours durer, l^t que vaudront dans l'avenir toutes ces marguerites elîeuillées, tous ces lauriers flétris? Des regrets, des re])roc]ies, des remords peut-être.
Je propose à la méditation des amateurs d'un sport plus innocent qu'inofîensif, la fable dans laquelle le bon Lafontaine s'est occu])é d'elles:
La rij^alf ayant rliaiitc tonl r»'tc... fie.
Le monde est dur dans son jugement des émancipées.
Avec la détesta])l(^ logi<|iu' f|ui est à son usage, il n'é-
])nrgiu» aucune de ses séductions pnur attirer dans le
piège d'innocentes victimcH, ce qui ne le gène en rien pour n'admettre ensuite aucune circonstance atténuante dans l'arrêt qui les condamne.
Apprendrai-je aux per.sonnes mal guidées qui ajoutent sans cesse au code reconnu de la bienséance des exceptions par trop hardies^ que les mêmes jeunes gens qui ont été le mobile ou les instigateurs de leur conduite audacieuse, seront justement les témoins compromettants dont le sourire énigmatique et plein de fatuité insinuera plus que la vérité.
Car le sexe protecteur de notre faiblesse féminine commence toujours par être son ennemi. 8a protection débute au point où ses tentations échouent; elle s'accorde à qui a eu l'héroïsme d'éviter ses embûches.
Si un homme trouve sur son chemin des innocentes imprudemment lâchées, des étourdies livrées à ellesmêmes, ou des coquettes trop amoureuses du flirt, le monde l'exonérera toujours d'avoir contribué à compromettre ces inconscientes désarmées.
— Qu'elles ne s'exposent pas, dit sa justice inexorable. Que les parents qui ont le souci de la réputation de leurs filles les gardent et les protègent. On n'est pas tenu d'avoir des égards pour ce qui traîne partout sans paraître appartenir à personne.
Comprenez-vous, les parents ayant l'expérience de ces choses, connaissant la vie, et qui lancent leurs enfants sans guides dans le monde où elles ne rencontrent que dangers, hostilité et rarement un bon conseil.
La première fois qu'une jeune fille va en soirée, sa mère trouve au retour plus d'une observation à lui faire, ou sur son maintien ou au sujet de quelqu'enfantine étourderie qui pour être le fruit d'une ignorancje candide n'en doit pas moins être strictement réprimée.
Elle se sera laissé accaparer une partie de la soirée par quelque joli garçon, ou n'aura trouvé aucun incon-
LKS H.MANCll'ÉKS Sj
véiîienl à s'établir avec un partenaire ayant la réputation d'un Flirt consoninié, derrière un rideau ; elle se sera, au s()U})er, emparée de la eonvorsation et n'aura pas craint peut-être de tenir tête à un groupe d'hommes s'amusant perfidement à la l'aire causer; il arrivera mênu' (|ue d'espiègleries en extravagances elle ait lini par allumer la cigarette de (|Ucl(|U*agréal)le fat qui aura eu l'audace de le lui dcnumdcr.
(^)ue sais-je encore tout ce (pie peut l'aire de folies analogues ou pires, une ingénue dont personne ne contient l'exubérante vivacité, (pie les sourires approbateurs et l'apparente admiration des hommes encouragent au contraire.
On a vu trop souvent le résultat d'un ))areil entraînement car nos salons contiennent un certain nond)re de ces émancipées au verbe haut, aux fat^-ons désinvoltes.
Pour ces victimes de notre amirchie sociale je ne puis l'cssentir i\iw de la pitié et de la sympathie, car je réserve toute mon indignation poui- les pères et les mères imprévoyants qui ne les ont pas suffisamment gardés.
Aux jeunes canadiennes de la génération actuelle on peut fort heureusement aj)proprier cette ])einture de la i)ourgeoisie de ITîh; en l-'rance faite |»ai- un romancier de nos jours.
" La liberté dont jouissait les jeunes Hlles les exposait A des aventures et à des tentations, * et leur cœur inexpérimenté sentait trop vivement pour so conlonir toujours ; mais contre le danger *pi'elleH affrontaient sans crainte, elles étaient défendues par une iionnéto nature transmiso de mère en lille depuis des siècles, ainsi (pi'nne noblesse qui se transmettrait par les femmes et devenue inviue.ble comme une habitude, infaillible comme un instinct."
11 lu' serait pas rai.^onnable toutefois de se reposer imi(piement sur cet atavisme bienheureux (jui fait nos compatriotes honnêtes comme leurs mères le furent.
I/habitude de la vertu est un héritage (pi'il faut cul-
88 NOS TRAVEHS
tiver; une moralité instinctive ne résiste pas éternellement au nombre et à la violence des tentations.
Notre système tout entier est à refaire. l*rétextant ] 'exiguïté des maisons dans les villes, on a pris l'habitude d'inviter pour les bals les jeunes filles sans leurs mères. Cette transgression exceptionnelle a suffi à établir le principe; l'on voit maintenant des excursions en bateau ou en voiture, ainsi que des parties de campagne auxquelles la grande nature donne un caractère de liberté absolue, où une vingtaine de jeunesses sont placées sous la direction d'une ou deux chaperonnes bien peu imposantes parfois. C'est une mère intéressée et vigilante et non une étrangère sans autorité qu'il faut dans ce dernier cas, pour avertir son enfant que les circonstances lui imposent une conduite toute particulière et lui interdisent comme une inconvenance des plus graves de disparaître un seul instant, en compagnie d'un jeune homme, de la vue des autres.
Ce sont de ces précédents regrettables, de ces coutumes démoralisatrices que certains parents s'inspirent pour laisser leurs filles revenir la nuit au retour d'une soirée, escortées par des jeunes gens, ou aller en même compagnie à des théâtres dont on peut dire des merveilles mais qu'eux, en somme, ils ne connaissent pas.
C'est aussi une inconséquence impardonnable que de permettre à ses enfants d'aller sans une escorte sérieuse — une sœur mariée à défaut du père ou de la mère, un frère dévoué qui s'interdit toute distraction pour rester entièrement à la disposition de ses sœurs — recevoir l'hospitalité dans les cercles masculins, (militaires ou de sport), et à bord des frégates étrangères qui visitent nos ports.
Les cas sont rares où une femme peut accepter l'hospitalité masculine; quand elle le fait ce doit être avec une réserve et une prudence extrêmes, non pas (jue l'on doive trop mettre en sus])icion la loyauté d'amphy trions de nos amis les hommes, mais parce que,
LES EMANCIPEES
peut-ôtre, la iioiivi-auté et l'étrangeté de la situation mettent en éveil la malveillance du monde.
On m'a raconté (ju'il y a deux ou trois ans une jeune lille avait été invitée à déjeuner à l)ord d'un vaisseau de «i^uerre. On n\'\j)li(|ue |)as ])()ur(|Uoi sou i)ère et sa mère lui ))ermirent de se rendre sans eux à la jirière des calants mai-ins, nuiis les autres convives survenant un moment après elle, remarijuèrent en entrant dans le carré des officiers, le chapeau de cette émancij)ée qu'elle avait déjmsé sur le piano et que recouvraient en ])artie les coiffures «j^alonnées de ses hôtes. Ti'irrévél'cnce était ])eut-étre involontaire, mais elle était flagrante, de me figure (pie si le gentil couvre-girouette de la demoiselle s'était abrité à rond)re des ailes en dentelle noire d'une ca})ote maf/^rnelle, les casquettes marines se seraient maintenues à une distance respectueuse.
L faudrait corriger chez certains jeunes lioninies l'audace et la familiarité dans leur manière d'être avec leurs compagnes, pour n'avoir plus à l^lâmer chez celles-ci la tolérance qui semble encourager les impertinents.
On est surpris de voir avec quelle placidité et quelle indulgence des jeunes filles bien élevées accueillent les hardiesses de paroles ou d'actions des garçons de leur société.
Une ingénue souffrira avec résignation ([u'on lui tienne des propos inconvenants par ignorance de ce qu'il faut dire pour remettre à sa place leur insolent auteur. D'aucunes se croient même obligées en pareille occurrence d'accorder un petit sourire entendu que combat heureusement la rougeur du front, en guise de réponse.
Il y a pourtant un nioj^en de faire aux étourdis, sans trop les humilier, la petite leçon qu'ils méritent.
Dans la manière de se lever doucement, avec un air ni trop fâché ni trop badin, de la place où leur turbulence est venue vous déranger; dans le ton sérieux sans raideur avec lequel vous répondrez, en parlant d'autre chose, aux paroles déplacées qu'il faut feindre de n'avoir pas entendues, l'imprudent comprendra qu'on l'inv^ite poliment à ne plus recommencer.
Ces conseils préventifs ne s'appliquent pas à celles qui, aguerries au feu, ne craignent pas de riposter à des saillies égrillardes, ni même de les provoquer. De ces C^s désespérés nous n'avons que faire. Nous les abc^n-
LKs ii{|{i:si'()nsahij:s 91
donnons au niépiis de la société et à la honte des parents coupables qui n'ont pas su ])réserver la ])U(l('ur de leui"> ('iilants.
Ce n'est pas, de l'ait, im exeès de eandcui- (pToii reprochera à ces dernières, tandis (pfau contraire la plénitude de cette qualité constitue* précisément le péril i\vs pauvres irresponsables jetées toutes pures, toutes naïves et sans a\icune défense dans la fosse aux lions.
Je ne m'an'cterai ))as à <|ualifier le caractéi-e des ^vulilshoninies (pli se })laisent à tlétrir d'un soutVle impur le lis blanc des âmes vir^^inales, comme à faire rougir le front des adolescentes. Je me bornerai à ra})peler aux mères endormies dans une commode sécurité (pie cette en«i('aiU'e existe.
La jeune lille canadienne est un spécimen peut-être uni(pie dans la (-ivilisation moderne. Sa condition sociale otlre une bien curieuse anomalie.
Comme à la citoyenne de la ré])ul)li([ue voisine aucune liberté ne lui est refusée, tandis que rien dans son éducation ne justifie une aussi complète émancipation et ne la garantit contre les dangers (qu'elle comporte.
Dès leur sortie du couvent nos filles sont considérées comme des petites femmes, maîtresses de leurs actes. Mlles vont et viennent à leur gré et aux lunires qu'il leur })laît ; elles choisissent selon leur fantaisie les amis, les relations (pii com])osei'()nt leur société; nulle entrave sérieuse n'est mise à leur faculté de correspondj'c avec (pli bon leur semble; elles achètent elles-mêmes leurs toilettes et s'habillent comme elles l'entendent. C'est leur propre autorité (pii décide de faire tel voyage, telle ])romenade, et, dans leurs affaires de C(pur, les parents ne sont favoi-isés de confidences (pie s'ils ont su par leui' honin' cnn(hii/r con.<erver la sympathie de leurs enfants.
'^Pelle est en somme, avec un |)eu plus ou un peu moins de tolérance, selon les familles, l'esprit (pli préside au goiivernctnent de la jeunesse féniinine en ce
pays. L'autre partie, il n'en faut pas parler. Tout gamin (le quinze ans qui n'a pas reçu déjà la clef des e]iam})s avec celle de la maison paternelle lui permettant de rentrer à toutes les heures de la nuit, est un phénomène.
Dieu sait pourtant comhien peu nos filles sont faites pour cette grande indépendance. L'éducation presque virile que reçoivent les Américaines, la connaissance pratique de la vie qu'elles acquièrent de bonne heure, sont au moins une préparation logique à l'usage de leurs privilèges. L'expérience en détruisant chez elles la candide ignorance qui fait le charme angélique des adolescentes, la remplace par un utile bouclier.
Il n'en va pas de même pour nos ingénues. On laisse à ces anges leurs ailes, sans les prémunir contre les éclaboussures.
L'excessive lil)erté que nos mœurs confèrent à la pensionnaire à peine échappée de son couvent, le jour où elle revêt sa première robe longue est un hochet dangereux entre ses mains innocentes. Il est impossible quelle n'en mésuse pas.
On sait qu'en général dans nos familles, les parents n'éprouvent pas trop de répugnance à laisser partir leur enfant, seule ou avec une amie, pour un voyage quelquefois assez long. Je me trompe. Une opposition instinctive s'élève presque toujours du côté des autorités contre de tels projets. Mais les plaidoiries éloquentes des intéressées, accompagnées des citations de noubreux précédents, la crainte aussi de pousser la sévérité jusqu'à l'injustice, ont vite fait d'étouffer cette vague conscience de leur devoir chez une mère ou un père trop faciles.
Un obscur sentiment de leur responsabilité conduira encore ceux-ci à un suprême acte de prudence. Cette dernière précaution consistera à accompagner son enfant à la gare ou au bateau pour la " confier aux soins du conducteur/^ du commandant ou de quelque cou-
naissance amenée là par le hasard. L'accomplissement de cette formalité n le don de soulager la plupart des paj)as et des mamans (pii s'en retournent ensuite le conir léger avec la conviction ({u'ils ont l'ait le nécessaire.
D'abord, pour les accidents d'un ordre nuitériel, dans le cas d'un naufrage par e\em))le, je me figure que cette tutelle honoraire tlu commaiulant ne serait pas d'un })ien grand secours à sa protégée, — le devoir dans cette extrémité, lui imposant des obligations plus im]x''rieuses que de veiller exclusivenu*nt au sauvetage particulier d'une passagère.
(^uant aux éventualités d'une autre nature et pour le moins aussi sérieuses, sa ])r()tection est tout aussi inefficace. 11 est des circonstances que la sagacité d'un vieux loup de mer est impuissante à prévoir et certains dangers moraux qu'une sim]>l(^ connaissance se voit dans l'impossibilité de pouvoir empêcher ou prévenir.
Quel autre qu'un ami intime en effet, osera mettre la naïve fillette en garde contre la complaisance obstinée do tel jeune et séduisant compagnon de voyage? Quel étranger })ourra se croire en droit de l'avertir de se méfier de tel vénérable monsieur aux façons paternelles ou même de cette dame aimable et pleine de prévenances qui vous cause, vous offre des livres, vous fait parler?
Et même, une fois arrivée au terme du voyage, une fois rendue sous le toit des amis de ses parents ou chez <|uel(]ue camarade de couvent dont la famille peut-être lui est inconnue, qui donc protégera la jeune visiteuse contre tout ce qui, dans le monde, menace l'innocence. Que d'inconvenances flagrantes, que de fautes involontaires commettra cette douce irresponsable avant qu'on se résigne à lui faire la moindre observation. Devant son insondable candeur, les plus sages mêmes et les plus charitables hésiteront, jugeant que la tache délicate de porter le soupçon dans cette Ame pure appartient à d'autres.
(J'osl (jii'il l'aiil un tact indiii et les procauiioiis (rime tendresse pieuse poiii' ouvrir j)etit à petit les intelligences enfantines aux cruelles et laides vérités de notre inonde. Heureuses celles qu'une vigilance tutélaire préserve des brutales désillusions et des révélations foudroyantes.
Rien n'est comparable à l'angoisse morale d'une innocente subitement éclairée. Certaines mères sur ce chapitre ont une conduite singulière. Elles regardent leurs chères enfants cheminer avec insouciance, et le front serein sous un ciel d'orage, se disant: La foudre tout-àcoup tombera à leurs pieds et alors elles sauront. . .
Mais quand toutes frémissantes et éplorées elles viendront se réfugier entre vos bras, ne seront-elles pas justifiables de vous reprocher l'aveuglement dans lequel vous les entreteniez. Aussi bien, la foudre pouvait les frapper elles-mêmes en pleine joyeuse sécurité.
Il n'est pas rare qu'on entende dire : — " Le caractère de cette enfant est complètement changé." Depuis son retour de X, ma fille n'est plus la même. C'est extraordinaire ce qu'elle a vieilli depuis un an."
Ne serait-ce pas que loin de l'égide maternelle qui l'eut garantie d'une aussi cruelle expérience, la pauvre enfant aura vu soudain son heureuse crédulité se changer en la plus amère désespérance.
N'aurait-elle pas reconnu par elle-même à la faveur de quelque scélératesse dont la société ne ménage pas les exemples, qu'une excessive confiance en l'honnêteté, en l'honneur, en l'amitié est une chose absurde et nuisible?
Sa gravité un peu caustique n'est alors que l'eiïet d'un froissement intime. Elle en voudra pendant quelque temps à tout le monde, aux innocents comme aux coupables, pour cette triste découverte que le diable se cache partout: sous les traits du séduisant Adonis empressé à vous compromettre agréablement, tandis que vous subissez sans défiance le charme de son magnétis-
lut'; dans lr> driiMHist rat ions (ruiic aiiiic inuivcllr «|iii j>a!'iit (i'alxu-d très intéressante et finit i)ar h- devcniili()|»; sous la couverture d'un livre inconnu, et jus(|U(' <Ians la sollicitude d'un bon ami de son j)ère!. . .
Le miracle est (|ue sur tant d'aveu«z:les poussées dans un cliemin boi-dé de |)réei])ices, la pres(|ue totalité en récha))j)e. Il serait d'un optimisnu' e\'a«:éré de prétendre toutefois (|ue nos irresponsables sortent parfaitement indemnes de l'épreuve périlleuse.
Car l'éducation maladroite qu'elles ont re(,'ue, en émoussant leur sens moral, ])rodnit ce résultat, (|ue devenues mères à leur tour et ayant pi-is rang au nond)re (les iidluences (liri«:eantes de li société, elles élèvent leurs enfants comme elles l'ont été, et contril)uent à ])erpétuer un malbeureux état de chose.
()u vous voulez faire de votre enfant une de ces "filles fortes" itjnorées dans rMvangile, mais fort prisées par les fils du XI Xe siècle et dont la Toui-iste du tour du inonde, nous ofl're le modèle;
( hi vous êtes jaloux de conserver intact en votre fille cette ex(|uise fraîcheur de l'Anie qui se reflète dans son franc retrnrd et nind)e son front de la virjiinale clarté des aubes blanches;
Dans le premier cas: coupez les ailes à votre ange et armez pour le cond)at le petit cuirassier (pli s*en va affronter la nu^lée. Instruisez-le des dan»rers (]u'il courra afin (pi'il sache les éviter et que sa confiance absolue au sein du royaume de l'hypocrite égoïsme. ne cause l^as sa ])erte.
Acceptant au contraire la seconde by})Othèse pour la- (pielle je ne veux pas vous exprimer toute ma prédilection: Gardez soigneusenuMit votre trésor. Il ne s'agit pas d'enfouir sous terre ce joyau vivant, et bien vivant, niais il importe de ne le pas perdre de vue. Si vous avez, malgré tout, le courage de vous en séparer, ne le confiez à d'autres qu'avec la plus scrupuleuse circonspection.
A ce prix seulement, vous préserverez Ja cliannanle naïveté de votre fille et vous conserverez dans sa pureté intégrale ce dépôt sacré jusqu'au jour où quelqu'heureux mortel, digne de votre confiance et de son amour, viendra vous le demander à genoux.
LES DESŒUVREES
iOYoNï>, là, rriiiiL'ht'iiiciU, mes jeunes amies, cToyez-vous (jne c'est une vie (jue celle ([ue vous menez? ^'olls (|ui subissez, inertes, inditlerentes, récoulement des jours, savez-vous (jue ce n'est pas exister (jue de se lever à une heure (|Uelcon(jue de la matJJiée, ne se pi-oposaut aiiciiii l)iit. ne caressant nulle anil)ition, et ne sachant comment on usera les heures jus- (ju'au coucher du soleil, et de remplir ensuite cet intervalle de paroles vides, de mouvements inutiles, d'une fiévreuse hâte à tuer le temps: de s'endormir cnlin le soir sans avoir rien fait (pii compte.
l^niorez-vous (pie cette vie dont vous laites si })eu decas est un trésor tpii nous est confié à la condition de l'employer utilement, et (pie tout le crime de l'homme devant la justice de Dieu sera d'avoir — ou ])ar né<2:li- ^'eiice ou ])ar malice — gas|)illé ce trésor? Ces journées, dont la fuite si rapide ne l'est i»as encore assez à votre .uré, sont. |)our ainsi dire, la menue monnaie du capital pn'M'ieux (pi'il vous est enjoint de l'aire fructiiier.
Les moments perdus le sont irréparablement, et toutes ces heures vides (pu» votre nonchalance continue de jeter dans le «roufVre du j)assé vont ^rrossir le nombre de celles dont vous aurez à rendre compte.
Personne n'a le droit d'exister s'il n'est bon à (juel- (pi'un ou à (|uel(|ue chose. Kt, de fait, dans la s(jciété, les membres inutiles sont le plus souvent malfaisants.
L'empereur romain, (pie l'on cite encore aj)rès tant de siècles, devîiit sentir vivement celte nécessité d'user d'une manière i)rofitable de la vie. lui (pii voulait quo chacun de ses j(mr< contînt an moins une bonne action.
Le paresseux est dans la création un être anormal comme le figuier improductif que le Christ condamne à être coupé et jeté au feu. La nature toute entière donne à rJiomme l'exemple de Tobéissance à la loi du travail. Autour de lui l'herbe croît, les rivières courent à leur fin, les arbres attachés à la terre, comme Pénélope font et défont leur parure, les oiseaux embesognés et jo3^eux vaquent aux devoirs de leur état, les fleurs s'épanouissent, meurent et renaissent, l'insecte infime comme l'animal féroce, accomplissent docilement, qui dans sa retraite, qui dans son invisible cachette, le rôle particulier qui leur est assigné; dans le firmament, fourmillière infinie, les étoiles évoluent sans relâcher; notre terre infatigable tourne elle-même éternellement et vous seule dans cet engrenage universel, chère et élégante lectrice, vous vous croiriez permis de rester inerte et désœuvrée!
Le Bon Dieu ne vous prête pas en vain sa lumière, et il ne fait pas lever tous les matins son soleil pour Id rendre témoin de votre oisiveté.
La jeunesse elle-même ne vous est accordée comme le printemps à la nature qu'à la seule fin de préparer vos forces pour la saison laborieuse qui la doit suivre. A cette époque où se déterminent les vocations, quelque gâtée que vous ayez été auparavant par vos parents et par la fortune, il vous faudra, bon gré mal gré, participer au mouvement qui entraîne l'humanité et tenir vorte rôle dans le drame universel ; la position que vous serez appelée à remplir dans la société et surtout les devoirs de la maternité vous fourniront d'impérieuses occupations.
Fussiez-vous même l'un de ces accessoirs, réputés superflus, de la famille humaine, qu'on appelle une " vieille fille ", vous sentirez comme les autres l'impitoyable force qui commande à chacun d'agir, d'aider de quelque façon à la manœuvre. Celles qui, arrivées
LES DESŒUVREES
à un âgc! scrioux, s'ijisui'^^'iit conlrc cuttc nécessité de se dévouer, et s'attardent dans l'insouciance heureuse de l'adolescence sont punies de leur frivolité ])ar la dérision et le mépris dn monde.
Ivien, vous dis-je, n'est iinitile dans Tceuvre de Dieu. 11 faut se mettre dans l'idée (|Uc chacun en particulier, nons somnu's un instrument ini|)()rtant dans le t,n*and rouage et (pie nous avons notre mission à remplir.
Le moyen dont nous disposons ])our acconij)lir m)tre lâche, le précieux outil (pie hi Providence nous prête à cette fin, c'est le Tem])s.
Le Temps est toute la iortune du jKiuvre; pour les désœuvrées, la plus helle des charités serait de donner à ceux qui n'ont pour tout hien cpie les heures de clarté remplies par un travail fiévreux, (pud(|ues-unes des minutes, (pi'en entants ju-oditrues, elles gaspillent sans remords.
Le Tenij)s est le collaborateur indisj)ensal)le (pii aide le genre humain à accomplir des ])rodiges; il est la mine ])récieuse où l'art puise le plus important de ses matériaux pour créer des chel's-d'ceuvres — il est pour le savant, ])our le philoso])he et l'homme de lettres le trésor ménagé avec un soin et une dévotion d'avare.
8i la Providence daignait matériali>er sous nos yeux tout le bien cpii aurait ])U tenir dans nos instants ])erdus et les onivres innoud>rablcs (|ue certaine période vide et stérile de notre vie eut i)roduites si nous l'avions voulu, la IVayeur et lc> i-cniords en\iiliii'iiicnt notre conscieiu'e.
('ond)ien dv l'ois une mèi'c di' raniiUe accablée de Ira vail, (U's enfants dénués de tout, un petit vagabond croupissant dans l'ignoraiu»', un pauvre malade abandonné, un talent mainlenu sous le boisseau faute d'un secours intelligent et généreux se sont-ils otTerts à notre attention sans (pu- nos nuiins et notre esprit oisifs aient secoué leur torpeur ])our venir en aide à notre »«omblable infortuné?
lOO NOS TRAVEllS
11 est curieux de constater (ju'en ce pays, où le travail et le mérite sont pour ainsi dire les seuls moyens d'arriver à quelque chose, la jeunesse soit aussi indolente et peu cultivée.
C'est au moment précis où les enfants, au sortii* des couvents et des collèges dans lesquels ils ont appris les rudiments des principales sciences, pourraient commencer à étudier avec plus de profit, qu'ils se mettent — les garçons, à vivre en rentiers aux dépens des parents, tout en traversant vaille que vaille les phases (l'une cléricature menée haut la main — les filles, à traîner les salons, à la recherche ou dans l'attente inavouée d'un mari.
Peu de jeunes filles en général se doutent qu'il y a une autre manière d'attendre et de gagner cet important chaland, que le fastidieux postulat des salons. Qu'on approfondisse un peu le proverbe : " C'est quand nos filles sont mariées qu'on trouve des gendres ".
Pourquoi le gibier se présente-il alors qu'on n'en a plus besoin? C'est qu'on ne le cherche pas. La vie offre souvent de ces bizarreries. La certitude d'être accueilli avec enthousiasme éteint du coup Tardeur d'un soupirant.
Voici ce que, pour ma part, je conseillerais à mes filles: ne perdez pas votre temps dans une chasse décevante sinon stérile. Organisez tout de suite votre vie comme si vous n'attendiez que de vous seules votre indépendance et votre bonheur. Faites-vous des occupations sérieuses, adoptez quelqu'étude conforme à votre goût, que ce soit celle de la musique, de la peinture, de l'histoire, des langues étrangères, peu importe pourvu que vous vous y intéressiez ; voyagez si vous le pouvez, procurez-vous surtout des distractions intellectuelles; adoptez une œuvre de bienfaisance.
Votre détachement à l'endroit des épouseurs, la facilité de s'en ])asser que vous aurez acquise auront pour effet de vous rendre plus experte, partant plus difficile
LKS DKSŒUVREKS lOI
dans le clioix h faifc ci elle iiiiill ipliorn les occasions de choisir.
Car, en cH'ct, votre iiiéi-itc, la ciiltui-c de votre esprit, ra^réinent de votre conversation, joit^nant leur charme au ))resti<^M' de votre iiidifTérenee, feront trouver à vos j)areiits les ^^endres (jui ahoiideroiit d'antaut plus (prils seront moins désirés.
(^ue, j)ar le fait de circonstam*es exceptionnelles, les pai'tis ne viennent cependant pas, il vous reste au moins avec la satisfaction de n'avoir pei-du ni votre teni])s ni vos ])eines, cette incomparable joie d'une indép{'n(lance (pii se suffit à elle-mènu* et fait trouver en dehors de la vie conjugale, des objets — bonnes (cuvres, études ou voyages — capables d'intéresser l'esprit et le cœur.
Si vous êtes déshéritées de la fortuiu' et (pie les maris n'accourent toujours pas, vous avez encore, dans les études qui auront charmé vos loisirs, trouvé les moyens de pourvoir à votre ])ropre subsistance.
Car les filles pauvres doivent être ])énétrées de cette vérité : On trouve ])lus de ])aix, })lus de satisfaction^ mille fois moins (ramcriujuc à gagner soi-même son pain, ([u'à le partager dans uiu' union mal assortie avec un conjoint (ju'on ne saurait ni aimer ni estimer, il n'est pas rare de rencontrer le ])onheur au foyer de celle qui travaille pour vivre, tandis que tous les maux inventés par la discorde, joints souvent à ceux (pi 'engendre la misère, sont le partage dv^ femmes mal mai'iées.
C'est que — voilà encore une chose que nos désœuvrées ne soupc^onnent pas, — le travail, le saint travail, porte avec lui sa récompense. 11 arrose de ses sueurs fécondes le sillon d'où germent les plus parfaites consolations, les meilleures joies humaines.
I^n peintre célèbre. Delacroix, vante l'allégresse (pii est raccom})agnement du travail. " C'est, dit-il, la ])lus grande récréation que je puisse me doi>ner. .l'oublie à mon chevalet les ennuis et les soucis (pii sont le lot de
tout le TJionde/' (In grand écrivain du (lix-luiiliùino siècle^ Diderot, rend aussi témoignage à cette volupté, frnit de tout labeur consciencieux: "Travaillons, ditil, quand cela ne servirait qu'à faire oublier la vie."
Pourquoi les désœuvrées qui promènent leur ennui dans le monde n'essaieraient-elles pas la recette?
A mon tour je me permettrai de dire à ces inutiles: Travaillez, et ce pessimisme aigri et cette rancune injuste envers la Fortune, de laquelle vous attendez tout sans faire la moindre avance, fera place dans votre esprit à une beureuse pliilosopbie, à une entente moins amère et plus raisonnable de la vie.
Travaillez, et le diapason intellectuel de notre société s'élèvera rapidement. Les jeunes gens, dans la crainte de se voir dépasser, se mettront peut-être aussi à 'l'étude, alors la conversation des salons sera autre qu'un tissu de banalités, de frivolités et de médisances.
Travaillez, et vous serez meilleures. La bonté paternelle de Dieu a mis son empreinte jusque dans l'anathème qui condamne la créature à gagner son pain à la sueur de son front.
Au fond de la coupe maudite se trouve la pure ivresse — incomparable pour qui l'a ressentie déjà — du devoir accompli.
FIANCES
N est convenu de dire beaucoup de bien de hi manière dont se font en ce pays les alliances. Par contre, il est de mise de critiquer celles qui s'ap- ])('llent mariages de raison.
Ces mariages en etVet sont toul-à-l'ait à l'antipode des iiûti'cs. Malgré la |)rét*érence généralement accordée à ces derniers, j'hésite cependant à suivre le couratit e< à trouver nos coutumes excellentes.
Dites-moi vous-nu^Mues ce qui vous })araît meilleur d'un mariage de raison ou d'un mariage. . . déraisonnable. Les mariages d'amour courent de grands risques de nuM-iter ce (|ualilicatir.
A la réHexion on comprend (|ue les j)remiers soient plus sûrs, justement parce qu'on s'y fait '* une raison "' et qu'on suit non pas un entraînenuMif aveugle, mais l'inspiration de la sagesse.
Et tenez, voulez-vous (pU' je vous le dise franchement ? Au fond, je n'aime ni les uns ni les autres et sur ce chapitre je suis j)artisan du juste milieu. L'une de ces unions ressemble trop à un calcul, l'autre trop à une folie.
Ne blasphémons pas contre C'upidon, et donnons-lui son dû en admettant ([ue dans tout bon nuiriage il doit entrer beaucoup d'amour et un peu de raison.
Seulement, comnu» il serait téméraire de demander tout cela aux jeunesses (pii dans cette affaire sont parties contractantes, il est entendu que les fiancés se chargent de la partie sentimentale et que l'autre ingrédient, c'est-à-dire la ])ai-t de i-aisoii. est fourni par les parents.
Ce j)ctit. nrcaiigeiiient suppose; de la sagesse d'une part et de la soumission de l'autre. La sagesse, la elairvoyance ne manquent pas où elles sont nécessaires, mais ces précieuses qualités voient leurs bons effets paralysés par la complète indépendance des jeunes filles en ce qui touche leurs histoires de cœur. Ce domaine intime est pour les pères et les mères comme un sanctuaire inviolable qu'ils croiraient profaner en essayant seulement de voir ce qui s'y passe.
Et leur sollicitude, qui ne peut pourtant pas se désintéresser du sort de l'enfant chérie, en est réduite aux conjectures basées sur les faits extérieurs.
Par un phénomène assez compréhensible, il suffit qu'une inclination se déclare dans le cœur d'une ingénue pour que tout de suite une réserve se glisse enti'e elle et sa mère. Des confidences, ses amies, ses sœurs peut-être en recevront, mais les parents, rarement.
Cela s'explique par le fait que les premiers incidents de ces romans peu sérieux au début et dont le dénouement n'est pas toujours le mariage, sont des événements puérils pour les gens d'âge. On se confie à ses cimaradeSj à ceux de sa génération qui seuls peuvent comprendre tout ce qu'il y a d'éloquence dans un soupir poussée d'une certaine façon, de signification dans un regard rapide et de profondeur dans certaines paroles en. apparence insignifiantes.
Puis on prend le pli de ces cachotteries innocentes, et l'on s'y tient par habitude quand les choses prennent une tournure plus grave.
J'ai connu un père qui — tenu dans l'ignorance d'un événement de nature à l'intéresser au plus haut point — demandait à sa fille affairée à l'achat de son trousseau :
— Est-ce que je serai invité à la noce?
Les parents abdiquent trop facilement leur autorité devant le premier caprice de cœur de leur fillette.
Ils ont d'abord une révolte du bon sens et des velléi-
FIANCES 105
lés (rOlre sévèi'i's. La ji'iiiic lillc iiop pi-c'cncc, ([iii affiche avec un petit prétondaiit sans luoustachc des manières de fiancée et se ])avane graveinciil dans les rues à toute heure du jour en eonipa^niie d'un écliappé de J'université est assez rudement rai)r()uée et reçoit l'ordre de cesser ce manège ridicule. Mais comme, en général, on vM peu pi'ati(|ue, et (jii'on ne se préoccup*' j)as d'écarter raclicalemeiit les occasions (pie ces en l'an is ont de se rencontrer; comme on continue de laisser l'écolière aller seule à ses cours (piand on doit sup])oser ([u'elle ne manquera pas de trouver sur son chemin ic jeune soupirant emhuscpié, ](>s choses ne sont pas changées.
\euf fois sur dix la ténacité et l'insiihordinal ion des enfants ont raison de la fermeté paternelle.
Devant leur entêtement suscité par la contradiction et atîectant les dehors d'un attachement durable, l'autorité finit ]iar s'incliner avec une sorte de respect, comme si le doigt de l'amour eut marcpié les rebelles d'un sceau sacré.
Il est crtain (pie la cour assidue (pfun audacieu.x imberbe peut faire à la moindre petite bouture de femme a pour efï'et de conférer à celle-ci une émancipation prématurée telle que celle octroyée par le mariage qui rend à la jeune épouse l'usage de ses droits avec la liberté de ses actes.
Or, comme je vous le disais, ceux qui ont |)()ur mission de la guider et d'assurer son bonheur, en dé])it d'elle-même s'il le faut, en arrivent tro]) aisément à la formalité du lavement des mains.
— J'ai bien essayé, vous diront-ils, de lui faire entendre raison, mais rien n'y a fait, ni les ])rières, ni les défenses, ni les menaces. — Que voulez-vous, " ils s'aiment ! " invoqueront encore certaines nianiaiLs romanes([ues.
Après c(»la, on se résigne à tout, et on attend tran- ([uillemeiit le désastre ])révii: un mariage absurde.
lo6 NOS TRAVEKS
^lais tout est bon pour empêcher un mauvais mariage, — ]a distraction, les voyages, la réclusion forcée, la férule même!
Il ne faut pas trop se hâter de jeter au feu la salutaire férule, ni laisser trop tôt sa fille juge de sa conduite et maîtresse de ses actions.
Les parents ne sont-ils pas payés pour savoir que seule l'expérience rend sage et qu'en faisant la jeunesse l'arbitre de son avenir ils l'exposent à de funestes méprises?
Les victimes de leur nonchalante condescendance joindront plus tard leurs reproches à ceux que ces parents se feront eux-mêmes devant le résultat de leur incurie.
Les unions hasardées qu'on voit tous les jours se contracter sous le seul prétexte " qu'on s'aime " — et encore comprend-on bien ce grand mot? — ne tournent pas toujours mal.
Il est notoire en, effet que les ménages canadiens sont le modèle des ménages unis.
Mais y est-on vraiment heureux, et cette paix qu'on y goûte n'est-elle pas trop souvent le fruit de sacrifices qu'un peu plus de sagesse dans le choix de son conjoint eût rendus inutiles; n'a-t-elle pas été conquise dans les premières années de vie commune par un travail d'assimilation orageux?
Cette sérénité qu'on remarque partout, êtes-vous bien sûr que ce ne soit pas dans un grand nombre de cas une résignation silencieuse ou de l'abnégation héroïque ?
Qu'on ne se hâte pas de conclure. Le problème vaut qu'on l'étudié à fond.
Un psychologue moderne a noté " qu'on aime un type, c'est-à-dire la réunion dans une seule personne de toutes les qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément chez les autres."
Croit-on que la rencontre d'un pareil idéal soit tou-
FTANCKS 107
jours l'ortuiti*, (|uV'll(' ne (Iciuaiidi' j)a.s jiu coiitrairt', quel(|iR's reclRTclK's ? De ce (jifuiiL' jeune fille et un adolescent ressentent au sujet de (|uel(|ue jolie frimousse une chaleur au eo'ur, en faut-il conclure — ({irils y mettent ou non de l'obstination — (|ue l'être spécial appareillé aux tendances de leur esprit et de leur âme est trouvé?
Sans ])oser à la profondeur, je réponds avec assurance: non, mille fois non.
Kpousez un garçon pour lecjuel vous ressentez seulement ce (|ue vous api)elcz '* de l'amour", c'est-à-dire un sentinuMit purement instinctif. Serez-vous heureuse?
Peut-être.
I nissez au contraire votre vie à celle d'un jeune homme qui force votre estime et s'impose à votre admiration par ses qualités sans inspirer du premier coup cet aveugle entraînement des sens. Aurez-vous lieu d'être satisfaite de votre choix?
Très certaim'ment oui.
Qu'augureriez-v(»us (hi sort d'un esipiif (|u'oii pousserait au large sans gouvernail et toutes voiles tendues, prêt à s'abandonner au courant comme à suivre l'impulsion de la première brise folle qui ])assera ? Son salut serait l'effet d'un mira( le.
Sans doute il ne faut ])as mat parler de la ])rise, car la brise c'est l'amour (pii donne des ailes, c'est le souftle mystérieux qui enlève et fait courir avec allégresse sur la route difficile, c'est le moteur puissant sans lequel toute navigation sur le fleuve de la vie est laborieuse et terne.
^ Mais qu'on ne mé])rise pas non plus le gouvernail, c'est-à-dire, la sage raison ((ui dirige cette force aveugle. Son rôle dans toute union bien équilibrée doit être prépondérant.
II ne l'est cependant pas dans le cas de ces jeunes filles auxquelles on permet de subir durant un an ou deux
les assiduités accaparantes d'un courtisan qui difîère tout ce temps de faire connaître ses intentions, se réservant une sortie commode pour le cas où un changement (ie sentiments ou quel{|u'ol)stacle matériel l'empêcheraient de donner suite à ses projets matrimoniaux.
Tant que cela dure, le soupirant s'arroge dans la maison qu'il fréquente des droits de fiancé que — de bonne ou de mauvaise grâce — les parents reconnaissent eux-mêmes tacitement.
Sans trop murmurer ou du moins sans tenter énergiquement de faire cesser une situation absurde, ils souffrent qu'on monopolise effrontément leur fille, qu'on la séquestre en quelque sorte un certain temps pour la leur rendre en définitive vieillie, discréditée par ces sottes aventures.
De fait la période des fiançailles, qui représente un moment de bonheur presque parfait dans l'existence, justement à cause de cela, vraisemblablement, n'est pas une chose normale.
L^hallucination poétique qui l'accompagne, la vie de rêve et d'extase qu'elle ouvre à la jeunesse riche d'illusion, ivre d'espérance, ne sont admissibles qu'à la condition d'être la préface courte et lumineuse de cet acte sérieux et final du mariage.
On gâterait sa vie en en employant les plus belles années et les plus décisives à faire des préfaces.
Les journaux nous ont parlé d'une jeune fille qui portait dans le monde une rivière de diamants dont chaque pierre représentait un engagement rompu.
Cette terrible fille se parait orgueilleusement de son glorieux trophée ; je plains l'homme audacieux qui la prit derechef avec son collier d'expériences, avec sa rivière de désenchantements.
Les révolutionnaires de 1792 qui prétendirent résoudre tant de problèmes sociaux, réglèrent celui-ci par la loi suivante:
" Le premier floréal le peuple de chaque commune