‹ Nos traversChapitre 43 sur 61 · LA MANIERE D ETRE HEUREUX · texte numérisé non relu

LA MANIERE D ETRE HEUREUX

(l'avoir son salon rempli de hihelots, des tentures dans toutes les portes de sa maison et les murs de sa clunubre recouverts de mille oI)jels dont répousseta«,^e, les jours où l'on nettoie, est un exercice re(|uérant hahileté, patience et lon«i;ueur de temps.

Quand on a le moyen de i^arder plusieurs domesti- (jues (|ui se divisent la besogne, c'est très bien: mais si Ton ne |)ai(' (ju'une servante, il faut sim|)lilier davantage.

lSintj)lifi('r, vous tlis-je, tout est là. \'ous \v pouvez sans c()mj)romettre en (pioi (|ue ce soit votre confort ni le décorum de votre maison.

Je suis de celles (pii tiennent a))solument à cette étiquette de la familli' (pii est d'une inllucnce si salutaire sur les manières des enfants et leur conduite. C'est ])our(|Uoi je lui sacrifierais les mille détails inutiles dont on end)arrasse le j)lus souvent runicpie servante ({u'on })eut garder atin d'assurer un service plus parfait et plus régulier: le ménage (pii s'accomplit en une heure dans une maison simplement garnie dure (juel(|ue fois la matinée entière dans d'autres où les soins indispensables de propreté s'accom])agnent de minuties sans nombre.

Je sais qu'en pareil cas la maîtresse de maison prend souvent à sa charge ou confie à ses filles la partie délicate du ménage, mais (jucUe source d'ennuis et de scères domestiques que ce labeur inteiininablcî

11 })rend le temps des occupations proiitables à l'intelligence des jeunes tilles et à celle de la mère. Il double les tracas et les res])onsal)ilités déjà si grandes de celle-ci.

Aussi, quand le chef de la famille rentre chez lui l)our trouver au foyer l'ordre et la gaieté, constate-t-il trop souvent que le premier n'y règne qu'aux dépens de la seconde. Des figures allongées, des mines fatiguées frapp(mt d'abord ses yeux, puis ses oreilles re- (,oivent des récriminations au sujet du fardeau écrasant d'une maîtresse de maison, sur la lenteur, l'inhabileté

l6o NOS TRAVERS

des serviteurs et le peu d'application de ses propres filles à l'art d'épousseter.

Et si de son côté il risque de timides observations touchant la négligence de ces demoiselles à cultiver d'autres arts dont l'enseignement lui coûta beaucoup d'argent^ on a bientôt fait de lui rire au nez.

En vérité^ il est bien question de cela. Quand on a fini de vaquer à l'inspection des marmites, au nettoyage des carreaux et à mille autres emplois aussi peu poétiques et sans cesse renaissants de la vie domestique, emplois auxquels viennent encore se joindre les devoirs sociaux, on voudrait bien savoir s'il reste du temps pour les occupations d'un ordre plus élevé!

Le pauvre père après de pareilles tirades n'a plus qu'à rougir de ses prétentions exorbitantes, à s'apitoyer sur le sort des victimes qui l'entourent et à se désespérer de voir tous les siens malheureux en dépit de ses efforts pour assurer leur contentement et leur tranquillité.

Assurément, le lot d'une mère de famille par le temps qui court est singulièrement pénible. L'assistance, le dévouement des fidèles serviteurs qui ne manquèrent jamais à nos mères lui font totalement défaut. Force lui est donc de conformer sa vie à cette triste particularité de notre époque, de la dégager des superfluités qui en font pour tous les membres de la famille un tissu de misères.

Il y aurait ainsi beaucoup à retrancher sur la toilette, le luxe de l'ameublement, la manière de recevoir.

Qu'on ait donc le courage d'habiller simplement ses enfants et d'offrir à ses amis une hospitalité compatible avec ses moyens de fortune. Quel déshonneur y a-t-il à offrir une simple tasse de café à vos invités quand vos ressources ne vous permettent pas de leur servir toute la variété des fines liqueurs? Ce dont il faut rougir c'est de ruiner son mari ou de ne pas payer ses det-

TA >[\\ii;f{i; d ktri-: iiEURErx i6r

tes. Une t'einine sensée et une hoinie mère sait liorncr ses désirs.

Dans le lo^^^enient il faudrait veiller tout d'al)ord au confortable, à la })roj)reté absolue et laisser ensuite aux gens très fortunés la profusion des ornements coûteux. Je ran<rerais volontiers parmi ceux-ci ces mille riens faits de velours, de ])orcelaine peinte, de soie brodée et de dentelles qui obstruent les salons d'aujour- (riiui. La confection de ces objets vole aux jeunes personnes un temps (|u'elles ])ourraient cm))lover ])lus utilement et détournent de la caisse faniiliale une iniinité de petites pièces blanches si nécessaires et si précieuses en somme.

.Te vous surprendrais peut-être* en vous disant <|uc de tous ceux (jui possèdent un salon — et, dites-moi, (|ui est-ce (pli s'en ])rive? — la moitié ]\\'n devrait |)as avoir.

Des familles aux revenus les plus modi(pies ne s()n«::eraient jamais à s(> lo<xer dans une maison (pii n'a ]ias de salon.

Plutôt (|ue de s'en ])asser on s'entassera, on s'écrasera dans les autres ])ièces; on man«rera dans une chambre noire et on couchera trois ou (piatre dans une étroite mansarde.

La ])lus belle ])ièce, la ])lus «jcrande, la {)lus éclairée est alors (hV-orée du nom ponipeux de salon, «^^arnie de (|uel(pU's meubles |)rétenlieux et réservée ])our les rares visiteurs (pii riiabitent (|uel(jues instants.

i*our(pioi ne fait-on ])as du salon, comme en France, un lieu de réunion pour la famille, meublé avec ])lus de co<pietteri(\ avec plus de luxe (pie le reste de la maison, mais dont on ne se fait pas faute de jouir.

Une lar<re table au centre, recouverte d'un ta])is avec une lam])e à abat-jour, le piano dans un coin, la bibliothè(pu', le chevalet de la fille aînée; près de la fenêtre une table à ouvrage, une ])etit secrétaire avec tout ce qu'il faut pour écrire; à côté de la table un grand fauteuil pour le papa, une couple de bonnes berceuses, des

l62 NOS TRAVERS

photographies chères dispersées sur les meubles, quelques plantes vertes, voilà tout ce qu'il faut pour donner à ce huen retiro un cachet d'intimité charmante. J'oserais dire que sans ce sanctuaire il n'y a pas de véritable vie de famille.

Pour qu'on y revienne, il faut qu'on l'aime, que chacun y ait sa place et " ses aises ".

Ne craignons pas de sacrifier le's lourdes tentures à la fantaisie des fumeurs.

Un salon ainsi aménagé vaut mille fois la grande pièce froide, sans cachet, sans histoire, qu'on rencontre si souvent. Les visiteurs s'y sentent, comme on dit, '• chez eux ". L'endroit où se réunit, où vit la famille, gard-e l'empreinte des scènes intimes, dont il a été le témoin. C'est au point que les vieux meubles qui restent comme des reliques des " anciens " sont pour nous comme des êtres chers, ayant conservé, afin de nous le transmettre, le souvenir de la vie commode, heureuse et simple de nos ancêtres.

Ces contemporains de la génération éteinte avec leur sobre et solide élégance nous prêchent eux aussi l'antique " simplicité ".

'■ Le cit'l n furiiic riioniiin' aiiiiii.il Nocuibli'.'" — Vomaiiu:.

■' Lfl pcrffctiiiniuMiM'iit tl«r Dimuiimc tisl lie à la sociabilit»'."- I^>ltTAI.l^s.

" Llioiimit' soriablt! »;.st riKniiiiir par i-xn'lli-iic»'." 1>k HoNAi.n.

iï E cède aux inslaiici's lU' pliisiuiii-s U'|iiiik'.< dr ii<tti\' ?^ meilleur monde en abordant aujourd'hui un sujet (jue j'avais écarté à dessein, saclwint comhicn il est périlleux de s'attacjuer dirccteiiu'iit à un élénicnt distinct de la société.

Les reproches (|ue Ton se voit l'orcé de l'orniuler suile défaut de s()ciai)iliié — cette ))laie des classes élevées de notre ])ays — ne s'adressent pas aux femmes, modèles de ])olitesse et d'assiduité sous ce rap])ort.

11 me faudra donc, malgré toute l'estime que je |)rofesse à certains égards ])our nos amis les hommes, dire tout le mal (jue je ])ense de leur incivilité et de leur impardoniiahle négligence des devoirs les plus élémentaires.

Si ce défaut masculin n'exert^ait sur nos nueurs la plus détestable intluence, on pourrait à la rigueur étendre juscpi'à lui le voile de mansuétude tissé i)ar la bonté des femnu's ))our couvrir ce (|Ue les Anglais appellent d'un mol })itores(pie fhr s/iorlroniinf/s, les faiblesses du sexe opposé. Le silence est à ])eine permis devant la décadence et la désagrégation sociales (|u'on déplore partout et dont sa conduite est le princi])al agent.

.l'ai conservé le jugenu'nt d'un gi-and jorniiiil anglais de Montréal, sur la ji'unesse masculine de sa nationalité. Je crois l'occasion bonne de le transcrire ici, parce que du même coup il donnera à réfléchir aux anglo-

164 NOS TKAVERS

mânes et m'enlèvera le dangereux honneur d'avoir en cette affaire attaché le grelot. Voici l'écrit dans toute sa franchise britannique (j'allais dire brutale) :

" 11 n'y a vraisemblablement pas dans le monde de pays où les bonnes manières soient si peu cultivées parmi les jeunes gens que dans le nôtre. Le ^ noble sauvage ' lui-même a une certaine teinte de courtoisie (|ui semble manquer totalement au naturel anglo-saxon. Ce dernier cependant est susceptible d'un haut degré de raffinement, mais ce phénomène est la caractéristique des objets très durs à polir.

" Sa tendance naturelle est une farouche indépendance qui, réprimée par le frein des convenances sociales, se revêt, comme d'un placage, des apparences de la servilité.

" Si notre race, continue l'écrivain impitoyable, possède la moindre délicatesse native, nous tenons cet héritage du côté celtique de notre ascendance."

(Voilà qui est particulièrement flatteur pour nous, puisque ces Celtes dont l'auteur se réclame sont nos propres ancêtres.)

" Mais, ajoute-t-il, il y a une tendance de la démocratie vers la rusticité. Le Parisien d'aujourd'hui est un homme déjà beaucoup moins policé que son père. Il est môme en arrière du Canadien-Français qui a conservé plus fidèlement la tradition des bonnes manières régnant en France à l'époque de la fondation de cette colonie, et à qui l'on enseigne encore la politesse quoi^ que avec moins de succès qu'auparavant, alors qu'un mauvais contact n'avait pas encore perverti ses façons courtoises."

" Quoi qu'il en soit, conclut-il, le penchant de la génération nouvelle à la négligence ])our ce qui s'agit de l'honnêteté et de la correction du langage ne rencontre que peu ou point d'obstacle. Et la jeunesse affiche des airs prétentieux qui ont Tair de dire à tous ceux qu'elle aborde: Monsieur, je vaux autant que vous.''

VoilA lo iiHxli'lc, ix'int par liii-iiiOino, que certains de nos coiupatriolcs croient avanta«z:eiix de coi)ier. J*onr ceux (|iii se complaisent ainsi dans une basse et servile imitation, les An<rlais ont inventé un mot : flunkcijs dont en français sint/riirs ou nionfons de Panunje ne sont (|ue (le ])rdes synonymes. Thackeray. le .luvénal anglais, a éci'it une de ses plus amusantes sitires sui* le /lnfikcf/isin.

.le ne m'arrêterai pas à vérifier l'assertion de notre très modeste conl'i'ère antillais sur la c;nise de la corruption de nos habitudes.

(Qu'elle soil ou non due à une rré(|uenlation pernicieuse (cril r(>nnnunir(ili<)U.s), })eu importe au l'ond. lioi-nons-nous à dénoncer cet oubli di' tout savoii'-vi- \ i-e (pi'on voit au joui'd'bui s'étaler dans nos salons et le mépris des coun cnances all'ecté par le sexe Tort, (pii semble trouver in(li«,nie d'un bnmme sérieux d'être ])oli. l'econnaîti'c son eiM-eur c'est déjà avoir fait un t^rand j)as. I^l justement l'aveu^dement de ces messieurs, la sérénité de leur conscience i»(n()rant le renu)rds. la certitude (pi'ils ont d'être corrects, sont les pi'cmii'rs obstacles à vaincre ])our arriver à une amélioration. \'a-t-on ))as vu un jour certain blanc bec, n'ayant poui- toute autorité, comme dit l'autre, que "de l'audace, une redin<i()te et des relations, " venir statuer (|ue les hommes avaient accom])li tous leurs devoirs sociaux (piand une fois ils avaient j)rié leur femme de déposeï" une carte p(»ui- eux chez les gens qu'elle visite?

Les cartes, en vérité, les maris en abusent. J'imagine (pu> leur vanité nous saura gré de le leur rej)rocher. Oui, messieurs; ces petits cartons ayant la prétention de vous re])résenter, qui emjdissent nos corbeilles, ne réussi ro7it januiis à nous consoler de votre a])sence ni à excuser votre négligence.

(^)uelles bonnes raisons donnez-vous on somme pour vous soustraire ainsi à toute es))èce d'obligations? (^ui' le temps vous man(|Ue. . . Que vos nombreuses occu-

l66 NOS TRAVERS

pations. . . etc. Ali! tenez, vous me feriez mourir de rire avec vos occupations. Comme si nous ne connaissions pas nos rivaux! Comme si les clubs chômaient un seul jour, et que les plus imposants, les plus terriblement graves d'entre vous ne sacrifiaient pas, plus d'une fois la semaine, une petite heure au plaisir d'échanger avec quelques amis la " cerise " de la confraternité ou le Tom and Jerry de la bonne camaraderie.

Si vous utilisiez à notre profit — aussi bien que pour le vôtre — ces miettes de votre temps précieux, il vous serait facile de vous acquitter au moins des devoirs sociaux les plus impérieux, comme, par exemple, de faire une visite à ceux dont vous avez accepté l'hospitalité, ou aux personnes qui vous ont fait la faveur de vous inviter chez elles. Etrange nécessité que celle qui vous accorde juste le loisir de vous rendre à une invitation agréable, sans jamais vous laisser celui d'en prouver votre reconnaissance.

Mais une carte, si peu que cela soit, c'est encore quelque chose. Cela indique de la part du propriétaire un vague sentiment des convenances et une obscure conscience de ce que l'on doit.

Les nouveaux venus de la civilisation, les jeunes chevaliers d'aujourd'hui, se sont affranchis de cette dernière corvée. Un grand nombre d'entre eux ne font pas de visite et n'envoient pas de cartes.

— Nous en sommes réduites, me disait une dame, à inviter dans nos soirées, des jeunes gens qui ne se sont montrés ni au jour de l'an, ni même à la suite d'invitations antérieures qu'ils n'avaient eu fe temps que d'accepter. Car je suis de celles qui subissent encore ce vieux préjugé que le parti masculin est indispensable dans une fête mondaine.

— Je vous assure, me déclarait une autre, que la plupart de ces pauvres garçons-là croient nous faire une faveur en venant dans nos maisons se conduire comme des palefreniers. Ah ! vous verrez (jue dans quelques

ixsociAini.rri': 167

iiiHKH's, (loniicr un l>;il sera Timi ni valent (Toux ri i- ses portes à une lionle de sauva«^es.

— Coininent. inadanie, les choses ne vont-i'lles l)as assez mal comme cela? \'ous croyez (|ue (.a \a empii'er encore?

— Je ne ])rovois pas de miracle (pii puisse les chan- <rcr.

(,)uoi(|ue je n'aie pas la mission de taire un cours de Savoir- \'ivre, je consens pour cette l'ois à me taire l'écho i\i't^ princi])aux reproches (pTon adresse à la jeunesse.

Les traités de Savoir- \'ivre (pfon trouve dans la librairie (et que, par parenthèse, je conspille aux étudiants de piocher à ré<iiil du code (\v procédure) s'appli(|uent plutôt aux détails: ils su))posent une connaissance ru(iimentaire des convenances sur laquelle ils se fondent pour ])oser les lois particulières.

C'est cette base nécessaire (|ui nuuniue au très grand nombre des jolis cavaliers de notre société. Et les exceptions à ce très grand nombre ne sont pas toujours, comme (m le sait, ceux (|iii appartiennent à d'excellentes familles ni nu'me les plus intelligents, [jcs pdins (l'orbe se retrouvent à tous les degrés de réchelle. Quelques-uns même semblent croire (|u'un nom illustre les dispense de s'astreindre au joug de l'étiquette, ("est être naïf et doublement absurde en ce ])ays où un nom ne vaut (|ue par le mérite de son propriétaire et {)ai- l'éclat <|u'il sait lui donner. Les titres, les ])articules dont se prévalent encore dans le Vieux ^^onde tant de nobles iml)éciles et de brillantes nullités ne sont rien sur cette terre démocratique où la célébrité ne se transmet pas.

Fn jeune homme aucpud une dame fait riionneur de l'inviter chez elle doit bien se rendre compte (pi'on lui fait une faveur. En se rendant à un bal (»u à (piel- (pie fête (pu* ce soit, il ne lui faut pas songer seulenu'nt à satisfaire ses goûts, ses préférences, en mênu' temps

l68 NOB TRAVERS

que ]'a])})étit crun estomac ro])Uste. Se disposer, au contraire, à faire jjlier son inclination aux exigences de la bienséance, rechercher les occasions d'être utile à ses hôtes et agréable à tous, c'est FA B C de cette civilité indispensable, qui, selon l'expression de La Rochefoucauld, " commence et forme les premiers nœuds de la société."

L'absence de ces conditions esentielles au caractère d'un gentilhomme, et Tégoïsme débridé qui les remplace, nous fournissent l'espèce de ces rustres qui, en entrant dans un salon, saluent froidement par acquit de conscience les maîtres de la maison, passent devant toute une rangée de dames assises, sans s'incliner, sans même songer à regarder s'il n'y a pas quelques-unes parmi elles, dont ils burent le vin et usèrent les tapis la veille — à qui, par conséquent, la simple courtoisie commande de présenter leurs respects. Ah! bien oui, leurs respects! Se douteraient-ils qu'une telle obligation existe, qu'ils ne sauraient jamais s'en tirer. Les compliments usuels, les formules banales de politesse, que dans tout pays civilisé les hommes savent adresser aux femmes suivant leur âge ou condition, sont de l'hébreu pour nos jeunes mondains. Leur formule à eux ne varie pas. Aux femmes âgées comme aux jeunes ils ne manquent jamais de commencer par secouer la main, ce qui les dispense de courber l'échiné. Bonjour, madame! Après cela leur vocabulaire est tari. Ignorant ce qu'il faut dire, ils se mettent alors à vous bombarder de questions pour ne pas rester coi : Qu'avez-vous fait l'été dernier? Allez-vous au théâtre? Etiez-vous chez Mme X.'.? Et ils s'empêtrent, articulent d'un air à la fois distrait et embarrassé des Certainement! Oh 11071 ! Oh oîii! et ne savent plus comment se dégager.

Ils n'ont pas au salon cette aisance, cette souplesse de bon aloi qui permet à un jeune garçon de s'incliner devant une dame, d'échanger avec elle quelques paroles

Minial)l('s en restant (l('l)fnit, oi flo la f|uitt(T n])rès qucl- (|ii('s iiitaiits en lu saluant du nouveau. Ils accostent avec gaucherie et démarrent diftleilenient.

Crai^Miant Tetrort d'une conversation pénihie. ils s'v dérobent en fei^inant de ne pas voir celles à (pli des é<,Mrds sont dûi^. Aussi faut-il voir (|uel(jues-uns de nos lions — chez (pii la timidité même, cette grâce de la jeunesse, revêt une l'orme oll'ensante, — traverser un salon, bousculant les j)ersonnes âgées ou les inconnues comme des meubles encombrants, pour rejoindre une figure de connaissance. S'ils rencontrent une jeune fille aussi mal élevée (pi'eu.x, ils iront avec elle ])rendre possession d'une ))ièce ou de quehpie endroit un ])eu isolé pour s'y absorber dans un tête-à-tête ))rolongé. sans plus se soucier du reste de la c()ni))agnie (\\\c si elle n'existait pas.

Ee ces êtres insociables (|uittent la maison dv leurs hr)tes, n'ayant seulement pas rein|)li le ])remier des devoirs d'un homme du monde. Pour ceux-là uu^Mue dont ils ont usé de rhos))italité sans vergogne, ils n'auront eu d'autres regards et d'autres attentions (pie ceux (pi'on accorde à des maîtres d'h(*)tellerie vous logeant moyennant finance.

.l'ai parlé des devoirs (Vun Itonnuc du monde. La majeure partie de la jeunesse masculine d'aujourd'hui — (raj)rès les autorités dont je m'inspire — n'en a ])as la moindre idée.

La formalité des ])résentations, par exem])le, est uiu' opération douloureuse, à hupielle elle ne se sounu't (pi'à la dernière extrémité. Egarée au milieu d'une compagnie (|ui ne lui est |>as familière, elle ])réfèrera s'ennuyer et bâiller dans son coin toute une soirée (|ue de se soumettre à l'épreuve. J'ai entendu des jeunes gens répéter: '' .le désirerais beaucouj) faire la connaissance de cette dame." " Je ne sais ce que je donnerais ])our pouvoir causer avec ^Fademoiselle T^ne Telle."

— Mais il n'y a (prune chose à faire, une chose bien simple: faites-vous présenter.

lyo NOS TRAVERS

Un secret orgueil les retient. Jls ont peur que cette dame, (|ue cette jeune fille croie que. . . qu'elle aille se figurer. . . je ne sais quoi, enfin. Et ils diffèrent, ils hésitent longtemps, espérant que le hasard leur fournira une occasion toute naturelle qui ne compromettra pas leur dignité. . .

Mais non; voyons, mes jeunes amis! vous empiétez là sur le domaine féminin. Cette fierté n'est pas votre fait. Dans un société civilisée, nulle femme du monde ne s'étonne d'une formalité simyjlement honnête du commerce mondain. En faisant quelques frais pour vos co-invitées, il est entendu que vous vous rendez surtout agréable aux maîtres de la maison qui, nécessairement, comptent sur le concours de chacun pour l'amusement général et ne convient pas des gens du même monde pour qu'ils se regardent entre eux comme des chiens de faïence.

Les étrangers qui assistent à quelques-unes de nos réunions mondaines où les dames sont rangées le long du mur et les messieurs réunis en groupes sombres — dans l'antichambre ou au milieu du salon — se racontant à demi-voix, nez à nez, des choses peut-être intéressantes, mais qui leur donnent un air fort ennuyeux ; ces étrangers, s'ils ne viennent pas de chez les Esquimaux, doivent constater avec une certaine surprise des façons témoignant d'une gran'e ignorance du savoirvivre.

Les personnes qui reçoivent peuvent beaucoup pour réconcilier sous leur toit les deux éléments divorcés. Ceux qui entendent bien leur rôle s'appliquent sans relâche à les remêler, afin de maintenir pour le plaisir des yeux, aussi bien que pour l'entrain des conversations, le contraste des habits noirs avec les fraîches toilettes des femmes.

Le plus grand obstacle à cette harmonie désirable, c'est l'établissement d'une tabagie dans une chambre de la maison.

INSOCIABILITE I7I

(V'ux (|iii la niaiiiticiiMcnt encore chez eux réllécliissent-ils (jne, [)()ur être agréables à une partie de leurs invités, ils se montrent |)eu délicats |)our l'autre?

Car en vérité ces messieurs (jui fument chez eux, dans la rue, en venant, en retournant, peuvent hien, " pour l'amour des dames," s'en abstenir pendant une heure ou deux. Et s'ils ne le peuvent vraiment pas. ma foi, pour(jUoi mettent-ils un habit et une cravate l)lanche pour venir satisfaire un besoin qui ne réclame |>as d'aussi solennels pré|)aratifs et au(|Uel ils peuvent va(|uer si commodément cliez eux?

Maintenant, ayant dit tout cela, et dé])loré avec vous, mesdames et messieurs, la rusticité de nos mœurs sociales, ainsi que la mauvaise éducation de notre jeunesse, je ne trouve qu'un mot à ajouter.

(}u;md je cherche le remède aux maux dont nous nous plaignons, je ne puis (pie vous ré|)éter, croyant l'avoir découvert: Accom])agnez votre fils et vos filles dans le monde. Dès le début vous ])ourrez réprimer l'impétuosité, corriger les fautes des premiers et montrer au moins aux secondes à ne pas tolérer la hardiesse des sauvageons lancés seuls dans les salons avec l'inex|)érience et ra])])étit de la vingtième année.

Page 1