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LE SENTIMENT RELIGIEUX

L y a peut-être une illusion à laquelle nous devons

encore renoncer: celle d'être un. peuple foncière-

"^'^ ment chrétien, modèle de moralité, dans, un^ monde païen et corrompu.

Après la perte de la douce certitude d'avoir gardé " intacte " la pure tradition de la langue de Corneille, cette nouvelle concession sera pénible.

Aboyons, cependant, en toute franchise et équité, en toute humilité aussi, si nous ne devons pas la faire.

Voyons si notre conduite est le digne résultat de l'éducation austère acquise dans nos pieuses familles et dans les institutions religieuses auxquelles est dévolu le soin de nous instruire.

Je ne crains pas de répondre négativement.

11 y a peu de pays où soient invoqués plus souvent les grands principes religieux.

La fidélité et l'attachement d'un peuple catholique^ comme nous à ses croyances font une obligation à ceux qui briguent ses suffrages de refléter les mêmes sentiments de foi et de ferveur. De là le manque de sincérité d'un si grand nombre. De là l'h^^pocrisie forcée de tant d'hommes publics faisant marcher de front les ]>ratiques extérieures d'un chrétien avec les habitudes })lus ou moins cachées d'une vie scandaleuse.

Ne parlons pas de l'exploitation sacrilège de la religion par les partis politiques qui a été la conséquence naturelle de l'hypocrisie. Cette exploitation est telle (jue certaines réformes concernant les rapports de l'Eglise et de l'Etat, désirées de part et d'autre, ne s'accom-

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jiliHsent pas par la crainte réc'ipro(|uo de voir les adversaires tirer profit (ruiu' initiative trop hardie et l'imputer à crime à ceux (pii la tenteraient.

N'épiloguons pas sur chacun des maux ])roduits par l'absence d'un pivot moral d'oii devraient rayoniu'r les actes de notre conduite.

C^e fpie nous voulons tenter aujourd'hui, c'est de mettre en re^^ird un singulier état d'âme et l'éducation théorique dojit il est issu, ("est de soumettre ce ])rol)lème étrange: des effets révoltés contre leur cause, aux penseurs et aux sages, en laissant à leur com])étence le soin d'ex])liquer et de conclure.

Xouc^ diront-ils ces phil()S0])hes, ])(jur(|Uoi, en déjiit des exemples de mères dévotes et des habitudes rigoureuses du pensionnat, la vraie, la solide piété — celle (pli régit les ])aroles et les actions, celle (pli fait de la vie d'une personne clirétienne un modèle de fermeté, d'obéissance et de lidélité à sa foi — est si souvent étrangère à notre jeunesse, même féminine?

Ktabliront-ils la genèse de cet o|)])ortunisme relâché en ce (pii touche à l'honneur — frère noble de l'honnêteté — de tant de jeunes gens, héritiers des noms les plus estimés? Sauront-ils explicpier comment cette garanti(* d'un nom respecté avec celle d'une éducation religieuse, ont si souvent déc.u les ])atrons dans le choix des titulaires de i)oste de confiance.

Kt comment il se fait (pi'au cours des luttes ])our le pouvoir, les journaux, au lieu de livrer la bataille des idées, assaillent les candidats d'accusations de vol, de malversations, de félonie? (pie l'on dise ouvertement: Vu tel s'est enrichi dans tel em))loi public au moycMi de contrats véreux.

Et comment il se l'ait (pi'on ose mettre si souvent en doute l'impartialité du magistrat et le désintéressement d'un mandataire du ])eu])le?

Xous diront-ils enfin pour(|Uoi le ])iv()t moral dont nous parlions, c'est-à-dire la conscience, manque à un

si grand nombre d'entre nous?... La question, assurément, vaut qu'on l'approfondisse.

Dans nos institutions religieuses la jeunesse est nourrie de la saine doctrine catholique, laquelle, mise en pratique, non seulement guide les actes, mais purifie l'intention et prévient les écarts. Quoiqu'il soit moins facile de répondre de l'éducation de la famille, il semble cependant que dans une foule de cas, l'exemple ou le souvenir de la probité paternelle, dussent suffisamment tracer la voie aux hommes d'aujourd'hui.

Ce qui tient du phénomène c'est que ce double pouvoir ait si peu de prise sur l'âme contemporaine. On dirait que les enseignements recueillis au collège et au couvent pendant la demi-heure d'instruction religieuse, sont une routine d'école, une superfétation que la pratique de la vie vous contraint à reléguer comme le grec ou la zoologie dans la " chambre de débarras " de votre cerveau. Et pourquoi cela? Serait-ce que dans la formation des jeunes caractères on oublie trop souvent d'unir étroitement le sentiment religieux et les notions pratiques de la moralité et de l'honneur?. . .

Le sentiment de supériorité que donne au débutant moderne notre âge de progrès, l'affranchit à sa majorité de la discipline rigoureuse des bonnes gens.

— " Pauvre père ! " dit avec un sourire d'indulgence le fils émancipé à qui on prêche, ou les habitudes d'une économie bourgeoise et surannée, ou le sacrifie} d'intérêts chers à un principe de probité.

S'il n'a pas d'objection à jouir largement de l'argent amassé par le bonhomme, il se réserve de railler doucement sa méthode d'acquérir.

C'est que le jeune civilisé a des idées plus "larges*" que son " pauvre père."

Comparée à ses moyens perfectionnés, à lui, cette méthode naïve et d'une prudence puérile rappelle l'aspect minable et ridicule des vieilles diligences à côté du frigant tramway électrique.

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Car le jeune homme est *' arriviste ", et pour arriver il adopte rintcrprétntioii toute moderne ([ue les «i^rands faiseurs américains ont ilonné à la loi évan<j;éli([ue: — "Do others or theyMl do you/' Or, voilà justement son excuse, ou plutôt son mobile, car il ne croit même pas avoir besoin d'excuses:

— "Tout le monde a^nt ainsi!"

— " Autant duper soi-même qu'être tondu! *' D'après ce principe, les âmes simples, les natures droites qui, dans la pénible alternative d'être ex|)loiteur ou victime, se résignent au sacritice, ne méritent même ])as l'estime des gens.

— "11 est trop honnête!" telle t^t Ténormité (|u'on a souvent entendu tomber des lèvres de citoyens notables pour reprocher à certains hommes d'Etat d'avoir su sacrifier les intérêts de leur parti à ceux du peuple. Où est la trace d'une éducation chrétienne dans tout cela?

Notre société à nous, hommes et femmes (|u'()n a élevés dans la prévision d'une vie future, dans la connaissance de la loi d'abnégation, ne sait plus que sourire quand on la rappelle, au milieu de ses pirateries légales ou de sa vie inconsciente, au sentiment du devoir.

A (pieis sarcasmes ne s'exposerait pas l'exeentriiiue ofhcieux qui se lèverait dans nos cercles mondains ])()ur crier: "Mais l'honnêteté! 11 y a une telle chose que l'honnêteté, et cette chose n'est ])as faite ])our être méconnue, foidée aux pieds. On ne saurait avoir là-dessus qu'une manière de voir. Croyez-vous en Dieu? Croyezvous à l'immortalité de votre âme?. . . Suivez alors le sentier (|ue votre foi vous trace, ou l)ien renoncez au titre de chrétien! "

Notre âme! assurément que nous y croyons; mais nous la traitons comme Napoléon traita son auguste piisonnier le pa))e Pie \'ll. Avec tous les égards dus à sa haute dignité, nous reléguons cyniquement l'im-

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mortelle liôtesse de notre corps, dans une retraite si lointaine et si obscure que sa voix n'arrive pas à se faire entendre. Et nous croyons avoir donné à la royale captive une ration suffisante après avoir accompli quelques-uns des rites faciles et strictement obligatoires du culte — pratiques auxquelles, d'ailleurs, l'esprit ne prend aucune part.

Après cela, la vie morale et la vie pratique ne sont pas pour nous deux cercles concentriques. Nulle communication, nul rapport n'existent entre notre prétendue croyance et notre conduite. Corrigeant l'Evangile dont on continue de se dire les disciples, on entreprend de servir deux maîtres. Il y a une morale " de famille " et une morale pour les affaires. On va à la messe et on pratique l'usure ; on dit son chapelet et on se prête aux abus de confiance qu'autorise le mot de " politique." On fait ses Pâques, sans cesser pour cela d'encourager la subornation et le parjure dans les luttes électorales ou judiciaires. Xotre religion n'est plus alors qu'une sorte de bienséance; affaire "d'origine ou d'étiquette."

Encore une fois, où est donc la délicatesse de conscience qu'a pour effet de développer la discipline catholique?

Jules Lemaître, au cours d'une de ses critiques de théâtre, jette un cri d'alarme à ses concitoyens: (A la stupeur d'un grand nombre, on constatera que le sévère jugement s'applique aussi bien à une notable partie de notre peuple qu'à celui de France, si souvent taxé d'impiété) :

" Dans cette vie que nous menons, où l'on n'a, au '^fond, pour objectif, que l'argent, la vanité et le plai- '^ sir, et où, d'ailleurs, les principes manquent au nom '' desquels on se jugerait, la notion du bien et du mal " finit par s'abolir en nous, et presque aucun de nous ^^ ne sait plus ce qu'il vaut moralement, ni ne se doute '• combien il vaut peu."

Assurément nous n'avons pas le monopole de l'im-

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moralité. (Il ferait beau voir, vraiment, que nous l'eussions !) Au demeurant il ne faut })as troj) s'étonner de voir pêcher les hommes; ee (jui ne se peut tolérer toutefois c'est qu'on profane le titre de catholi(|ue, c'est (|u'on le compromette et (ju'on l'avilisse aux yeux de ses adversaires en en faisant le hoiulier de tant de turpitudes.

Si l'on tient vraiment à ce titre, et si Ton veut être consé([uent, il faut cesser de regarder comme une excentricité le courage de conformer ses actes aux principes qu'on prétend avoir. Il faut chercher ailleurs i[ue dans les mauvais exemples le modèle de sa vie.

Je sais trop à ([uoi je m'exposerais en reconimandant à mes concitoyens la lecture de l'Imitation et celle de la vie des grands saints, qui feraient |)ourtant un excellent contrepoids à la pratique de l'écpiité légale et de la justice humaine.

Dans la crainte de paraître du premier coup excessive, je m'arrêterai à mi-chemin. Manquant de Tautorité que demande le genre de la prédication, je me bornerai à émettre un humble conseil:

Que mes concitoyens — ])our ne parler (|ue de leur devoir de patriotes — lisent les "Vies illustres" de IMutarcjuc. (Qu'ils écoutent ces ])aroles d'un homme d'état français qui, dans l'âge corrompu où nous vivons a donné en politique, l'exemple d'une probité impeccable :

''Je crois que nous tournons le dos à la vérité, on prenant pour but de nos efforts Taccroissement du seul bien-être des hommes; nous oublions que le véritable levier du monde et la cause la ])lus certaine de tout bonheur, c'est le sacrifice et la joie de se sacrifier."

" L'individu est un monstre dans la nature, et il ne revient à l'équilibre et à la santé qu'en se subordonnant à un ensemble le plus vaste possible, et finalement ;'i un idéal."

" Tout admirateur (pie je suis des philosophes grecs

et de Socrates surtout, je pense que le Christ a prononcé la plus haute parole qui ait été entendue des oreilles humaines: que le royaume du monde et des cieux est à celui qui saura aimer et se sacrifier."

" Ces idées sont loin, en apparence, de diriger ceux qui dirigent actuellement les Etats et les sociétés; il faut pourtant nous y attacher, parce que la vérité défendue avec une obstination suffisante doit finir par triompher."

Le civisme de ce disciple — volontaire ou non — du Christ a de quoi faire rougir plus d'une de nos soi-disant vertus.

Il est de l'essence de notre foi de produire, comme une floraison naturelle, des caractères d'une pareille trempe.

Tâchons donc de mériter notre titre de ^^ peuple chrétien," en tendant vers l'idéal qu'un tel nom représente.

Et que ceux qui aiment à s'en prévaloir fassent en sorte de ne plus mériter qu'on écrive à la porte de leurs assemblées :

" On demande du sens moral."

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