HERITAGES ROYAUX
N des prétendants au trône de France vient de mourir.
— Un de moins! direz-vous. Pardon, cela en fait deux de plus.
Ce qui prouve une fois encore que le rêve vaut mieux que la réalité, c'est le nombre croissant des aspirants à ce trône mystique. Jusque dans notre ère de démocratie, cette royauté hypothétique et nuageuse, met une auréole au front de ses nombreux postulants. Elle tente même d'ambitieuses et plébéienne personnalités.
Aiguillonné par l'exemple et la fortune d'un premier usurpateur, un général surgira de temps à autre pour briguer le suprême honneur d'asservir à son tour une nation indépendante. Il rentre ensuite, ses plans déjoués, dans les rangs des illustres victimes; il joint ses soupirs aux augustes gémissements de tous les prétendants molesté qui errent hors frontières. Il ne lui manque pas même le salaire dû à ses hautes aspirations • — salaire qui le met sur un pied d'égalité avec ses co-aiïamés de pouvoir — : la proscription et l'exil.
Rien ne manque, du reste, à la ressemblance, pas mênfe l'opiniâtreté invincible et phénoménalement égoïste.
C'est ainsi qu'un Boulanger se paiera le luxe d'un successeur et lui transmettra, sans rire, la précieuse investiture.
Avec la gravité tragique d'un Chambord ou d'un i^Ta- ])oléon abdiquant, il léguera lui aussi le peuple français ri un drôle quelconque qui ne manquera pas de se pron-
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tli'c au st'ric'iix v\ de subir couiinc tous les autres soleniK'ls balouéis, son sort de martyr.
Mais voilà enfin un de ses lépitaires (jui, })lus avisé, se nio(iue de rhérita«^e tletif et se refuse à imiter plus longtemps le procédé des tous petits enfants qui dans leurs jeux tiennent imaginativement en leur main fermée des choses merveilleuses dont ils parlent et dis])0sent gravement, les pla(;anl sur les meubles ou les tro- (|uant avec un camarade contre des objets également (•himéri(iues.
Ia' ])rince Louis Honaparte, — fils d'un homme aux prijicipes démo(Tati<(ues, — renonce à la mirificpu' suecession.
De fait, (piand on n'a })as res])rit extraordinaireiuent optimiste, une vie d'ostraeisé avec la eom])ensation d'un mirage aussi brillant que lontain doit paraître un attrape-sot par trop onéreux.
Le prince TiOuis a les mêmes ])rin(ip('s que son ])ère avec, en ])lus, le courage de son opinion.
Conséquemment il abdii/ue. On comprend que la chose a pour lui une moins grande im])ortance qu'elle n'en eût pour son grand oncle à l'^ontainebleau et doit lui coûter moins. Cependant ci'rtains esprits faibles resteront ébahis devant cet acte et le trouveront héroïque, sinon criminel.
Il y a plus fort que cela })ourtant et les chauds })artisans monarchi<|ues n'expli([ueront pas autrement que par hi folie le fait du vrai cousin d'un réel empereur, héritier éventuel d'un trône tangible qui a jeté aux orties son titre d'archiduc, renoncé à toute chance de régner et s'est fait bonnement commerçant sous le nom de Jean Orth.
Son auguste ])arent l'empereur d'Autriche avait déjà sévèrement repris celui (pi'il ap])elait avec dédain '^ l'homme moderne ", ])our un mot malheureux, une hérésie, un crime de lèse-autocratie dont le |)ri!ice démocrate s'était rendu coupable.
— '^ Le8 peuples ne sont pas faits pour les })rinf'es," avait-Jl répondu à un aTii])assadeur qui, croyant lui être agréable, se lamentait pour son compte sur la réunion du grand duché de Toscane dont il eut ])u être souverain, à ritalie.
Les Toscans, qui sont Italiens, avaient eu raison, selon ce prince philosophe, de se rallier à leurs compatriotes.
Sur renoncé de cette opinion scandaleuse, la cour l'avait forcé d'aller prendre l'air pendant quelques mois à l'étranger, ce qui n'avait pu changer ses sentiments.
Les voyages avaient au contraire tellement accru son goût pour la liberté . . . des autres — chose rare chez les princes les plus révolutionnaires, — qu'à son retour il remit entre les mains de Sa Majesté ses titres et toute la bimbelotterie nobiliaire trop encombrants pour ses desseins nouveaux, pour la vie '^ d'homme utile " qu'il ambitionnait de commencer.
Par une coïncidence assez singulière, vm autre ])rince, celui que Saint-Simon, son contemporain, appelait Vincomparable dauphin, l'élève de Fénelon, le duc de Bourgogne, enfin avait lui aussi exprimé une opinion identique et presque dans les mêmes termes:
" Les rois, disait-il, sont faits pour l'Etat et non l'Etat pour les rois."
Ce dauphin trop sage pour son temps admettrait-il aujourd'hui les revendications quand même d'une dynastie qui perdit la France par sa faute et dont les descendants de plus en plus corrompus ont puissamment aidé la Révolution.
Et trouverait-il dans les rejetons de la même famille, chez ces fils de libres-penseurs, des garanties suffisantes d'une conduite meilleure et d'un relèvement moral de la monarchie.
Abstraction faite du sentiment de ses droits, que peu-
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seniit-il, lui, ou, à sa placo, tout liouiiuc (Irsiiitéressé et cliiirvoyaut, i\vi> j)n''t('iili()ns inouïrs des Honapartc.
Coiupivndrait-il riiisolciue dvi^ arriùre-iicveux dv l'Attihi (pli sévit sur l'iùiropc il y a cent ans, de celui qui épuisa, poui- le service de son monstrueux ()r«(ueil, cette <,^éiiéri'usi' l*'raiice asservie nar son niaU'aisant <i:énie? (^ue j)eiis('rait-il de leur persistance ell'rontée a|)rès lii désastreuse éprcuNc (Vun second gouvernement bonapartiste (jui raiiu'ua les ennemis dans l'aris et mutila la France!
La situation actuelle en etî'et paraît curieuse à (pii veut bien y réflécliir: les parents de ces corses funestes réclamant au «2:rand jour et comme un liérita<re rpii leur est dû. ce (|ue leurs ascendants usurj)èrent, et ce. pendant rpie la i)atrie ])leure encore la perte de l'Alsace Lorraine, qu'elle se ])ré))are à donner ])our les nM-onquérir, autant de saui,' peut-être (pi'un \a])oléon en fit couler pour les ])erdre.
Il send)le (pie ce qui reste de la race devrait se cacher quehjue ])art, tâcher de se l'aii-e oublier. Son premier devoir serait à tout le moins — s'il était vrai surtout (jue la l'^raiKH» lui fut chère — de consacrer à son s(M'vice les efforts (pi'elle met encore à la diviser.
^Fais le devoir ])our les prétendants, c'est le culte de leur ])ersonne, les intérêts de leur famille avant ceux de ce peu])le (prils cherchent à recon(piérir et qui reste toujours p(uir eux '""chair à canon."
La preuve en est (pi'ils ne reculeraient pas devant une <4uerr(^ (pii en exterminerait une ])artie, si cette guerre devait leur rendre le ivCmc de leurs ancêtres.