I.e nihilisme se recrute aux étalages
Si la table passe travail. Ou contraire, on a mal.
Règle d'hygiène qu'on n'a point cessé de reconnaître, sinon de respecter. Elle voudrait que le corps dépensât exactement la somme de forces acquises par la nutrition.
Mais les conditions de la vie ne permettent guère de tenir la balance exacte. La cuisine la plus succulente est faite pour celui qui n'en a aucun besoin, tandis que l'homme de peine n'a point toujours des aliments assez réparateurs.
Ou contraire est ici pour : ou si le contraire arrive.
Qui veut vivre sain Disne peu et soupe moins.
Il en est d'autres qui promettent longue vie par dessus le marché.
Disne honnestement, soupe sobrement, Dors en hault, et vivras longuement.
La prescription de « dormir en haut » semble concerner ceux qui couchent au rez-de-chaussée, tenu généralement pour malsain.
Cependant la variante ci-dessous laisse dans le doute.
Mange peu, dors haut, tu vivras.
Car elle peut regarder les apoplectiques qui se couchent trop horizontalement.
Surtout qu'ils ne se laissent pas aller de trop bonne heure au sommeil.
Qui soupe et puis s'en va coucher,
Risque fort de s'amaller (se rendre malade).
Dormir après le repas, Pour sain ne tiendras pas.
L'alimentation était l'objet de prescriptions non moins tutélaîres. L'œuf à la coque doit être mangé chaud.
Rompre ne doibs un œuf mollet Avant que ton pain soit bien prest.
Et surtout n'oublie point de le saler!
Un œuf ne vault guère sans sel.
l.e nombre de grains n'est pas indiqué, mais on règle le nombre des œufs :
Un œuf n'est rien^ Deux font grand bien.
Trois est asse^, Quatre est trop, Cinq donnent la mort.
Il mourut, en effet, certain seigneur de la cour de Louis XIV qui, voulant arrêter net un flux de ventre pour avoir l'honneur de suivre son roi à la chasse, imagina d'avaler un grand nombre d'œufs durs. Mais je crois bien qu'il avait ses quatre douzaines sur la conscience.
Un brochet fait plus
Qu'une lettre de recommandation.
Je l'aurais parié rien qu'en voyant l'œil curieux et bienveillant de la cuisinière. Elle a senti que la bourriche lui reviendrait, et elle attend. Mais pourquoi le brochet plutôt qu'un autre poisson ?
Parce que le brochet était regardé comme le roi des poissons d'eau douce.
Un brochet fait plus
Qu'une lettre de recommandatio
Les présents étaieai de règle autrefois. On ne disait que suivre la tradition antique. On se conciliait les puissants, comme autrefois les Dieux, par des dons en nature. C'était le meilleur
moyen de se faire ouvrir discrètement la porte, Les présents entrent partout sans marteau.
Nul pain sans peine.
Il ne faut pas croire que notre petit messager soit particulier à notre époque. Le Journal d'un bourgeois de Paris j en 141 3, parle déjà d'une chanson populaire que « en iceluy temps chantoient les petits enfants au soir, en allant au vin ou à la moutarde. »
Le vieux proverbe : Les enfants en vont à la moutarde, signifie que les faibles sont bons pour les petits fardeaux.
A la chute du jour, quand la journée de labeur est finie, combien n'en ai-jepas vus, de ces enfants trottant menu comme en 141 3, et portant avec le litre du lait ou de bouillon, un pain aussi grand qu'eux?
Leurs figures pâles, et plus intelligentes que leur âge ne le comporte, disent assez qu'ils ont déjà leur part de travail et de souffrance.
A coté du gamin vicieux, on trouve à. Paris beaucoup d'enfants honnêtes, mûris avant le temps, mais préservés de la contagion par les bons exemples de parents, qu'ils aiment et sachant déjà se tirer de tout avec une habileté, une ingéniosité
surprenantes. La certitude d'être utiles, de jouer un rôle dans le ménage, en fait des petits hommes.
Celui qui veut connaître le monde d'idées qui se pressent dans leur pervelle n'a qu'à se reporter à deux lettres d'un enfant de Paris, publiées en i835 dans le Magasin pittoresque. L'auteur raconte comment il vint à bout d'avoir l'argent nécessaire à l'achat de ses premiers livres :
« J'écrivais passablement, je commençais à avoir un sentiment de l'orthographe, et je m'étonnais des fautes grossières d'un grand nombre d'écriteaux de notre quartier du Jardin des plantes. Les caractères étaient presque toujours irréguliers.
Si je confectionnais avec soin, me dis-je, une certaine quantité d'écriteaux de papier carton où j'écrirais proprement, sans faute, en grandes lettres romaines coloriées ? Les personnes qui cherchent ainsi des locataires ou des pratiques ne me paieraient-elles pas volontiers au moins trois ou quatre sous?
En moins, d'une semaine, )e terminai une douzaine d'écriteaux. Un matin, les ayant rangés avec soin dans un portefeuille de parchemin, je sortis les yeux avidemment levés vers toutes les maisons.
Bientôt je découvris à une fenêtre de la rue des
Postes un petit papier fixé derrière un carreau par quatre pains à cacheter, et portant ces mots : Chambre de garson, — aussi mal écrits que je pouvais le désirer.
La maison avait un certain air à demi bourgeois assez encourageant, mais il n'y avait personne ni à la porte ni à la fenêtre. Frapper, ouvrir mon carton, proposer ma marchandise, c'était une affaire plus grave qu'on ne pense. Le cœur me bondissait dans la poitrine.
Avec ma surdité qui commençait cependant à diminuer, n'avais-je pas à craindre vingt questions auxquelles je ne pourrais répondre? Gomment me recevrait-on ? On me rira au nez peut être. On me fermera brutalement la porte.
Tandis que je passais en revue ces tristes conjectures, je me promenais en long et en large devant la maison.
Chaque fois que je m'éloignais un peu de la porte, je croyais être sûr d'avoir, au retour, assez de force pour m'avancer droit vers la sonnette.
Mais le bouton de la sonnette eut-il été de fer rouge que je n'aurais pas été plus effrayé.
A la tin, il me fallut renoncer à cette occasion, tout en maudissant ma lâcheté: Allons, nie dis-je, j'aurais plus de confiance demain.
Nul paît
peine
rue des Fossés-Saint- Victor, et je me trouvai en face de l'une des boutiques qui m'avaient donna l'idée dont j'étais si mal disposé à tirer profit. — C'était une boutique de qui avait pour inscription : Lai de chaivr
l3o VIEUX PROVERBES
Au comptoir, une vieille dame était assise ; elle avait des lunettes et raccommodait des bas. Je ne sais quelle expression de bonté je crus remarquer sur son visage, mais le courage me revint.
Je tirai de mon portefeuille un superbe écriteau où j'avais écrit en lettres de près de trois pouces: Lait de chèvre. J'entrai rapidement dans la boutique, et je posai mon écriteau sur le comptoir devant la dame, en disant pour prévenir toute question :
« Madame voilà pour quatre sous. »
La dame leva la tête, et, à travers ses lunettes, regarda tour à tour l'écriteau et ma petite personne, avec une grande surprise, m'adressant la parole avec volubilité.
C'était précisément ce que je craignais. Je devins plus sourd qu'à Tordinaire, ma langue se glaçait tandis que je sentais le rouge me monter jusqu'aux oreilles. Ce fut avec beaucoup de peine que je répondis au hasard:
« Eh bien l madame, si vous trouvez que c'est trop cher, prenez-le pour trois sous ou pour deux sous, comme vous voudrez. »
La bonne dame me sourit avec une bonté de grand'mère ; elle leva une main en signe de pitié, puis ouvrant son tiroir, elle me donna quatre sous.
VIEUX PROVERBES l3l
Elle fit plus encore, et me voyant me retirer à reculons, en saluant de mon mieux, elle quitta son ouvrage et me força d'accepter une douzaine de belles prunes veloutées. »
Enfants sont richesse de pauvres.
Parce qu'ils travaillent de bonne heure avec les parents.
En revanche, on croirait que les enfants sont la ruine des riches, quand on les voit si clairsemés.
A cela, diverses causes. La plus innocente est celle dont parlait Toussenel, qui regardait la fécondité comme une compensation ménagée par la nature aux animaux chétifs, leurs chances de destruction étant plus grandes.
« Regardez les souris, disait-il, regardez le lapin, le ver à soie, le hareng. Leurs rejetons se comptent par douzaines et par milliers, mais voyez en comparaison la vache, la jument. Rien qu'un veau, rien qu'un poulain 1...
La thèse était contestable, mais Toussenel la soutenait avec tant de verve que je l'ai vu passer bien des fois.
l32 VIEUX PROVERBES
Les grandes et riches dames ayment mieux leurs plaisirs que leurs fruicts.
Grands personnages Ont^ par usage^ Faute d'enfants.
Le i6« siècle avait donc, comme le nôtre, sa cause de dépopulation.
Cette double plainte en apporte une preuve inattendue.
Qui son enfant trop applaudit, Un ennemi crée et nourrit.
Cruelle vérité admirablement mise en scène par Balzac dans son Père Goriot. Un autre danger de la tendresse paternelle est indiqué par ce proverbe:
Père piteux
Fait son enfant malheureux.
Piteux voulait dire qui s'apitoie trop aisément. Malheureux est ici pour malheureux dans l'avenir.
Muraille blanche.
Papier aux fols.
COMME par le passé, les gens d'esprit borné et les enfanis souillent volontiers les murs blanchis. Quelquefois un mystificateur s'en mêle; plus rarement encore, il montre un certain esprit.
l34 VIEUX PROVERBES
Pourtani, je n'ai pu m'empêcher de rire devant une annonce murale, le jour où j'ai lu : les yeux de Li tête^ charbonnés sous ces deux lignes :