‹ Nos vieux proverbesChapitre 24 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

Un pauvre ne doit pas avoir de colère.

On ne saurait mieux formuler la nécessité pour les humbles de supporter l'outrage et Tinjustice. Mais Tespoir d'une revanche est au bout de cette contrainte :

Souffre, enclumeau.

Frappe, marteau.

Si tu t'es laissé frapper comme l'enclume, sache taper dur quand ton tour viendra.

Allumer à V aveugle est chose v aine ^ Et prêcher au sourd perdre sa peine.

On ne peut agir par les mêmes moyens sur l'esprit de chacun. Réservez au sourd la lumière inutile à l'aveugle, et gardez pour l'aveugle le discours que le sourd n'entendrait pas.

Chien sur son fumier est hardy.

On s'en aperçoit bien en passant dans nos vil lages, et en s'adressant à certains garçons de bureau, dans les antichambres ministérielles.

Contentement d'un apporte désir d'un autre

Proverbe bien justifié dans la pratique administrative où la moindre faveur ne saurait être octroyée sans que la tourbe des solliciteurs invoque le précédent.

Chose défendue est la plus désirée

C'est vrai, depuis la pomme d'Eve jusqu'à l'élection de Barodet que les Parisiens firent triompher malgré la défense de M. Thiers.

Exactement comme ils avaient fait triompher la candidature de M. Thiers, lorsque M. de Persigny leur fit défense de le nommer.

Gains ne sont pas rentes.

Voilà qui a Tair d'une grosse banalité.

Et cependant que de gens d'esprit j'ai vu tomber dans la misère pour l'avoir oublié.

Après avoir gagné mille francs dans leur mois, ils se voyaient douze mille francs de rente, et vivaient comme si la chose était assurée.

Le rêve n'était pas long, et le réveil était dur.

Aise fait les larrons

Le désordre fait courir aux voleurs moins de risques. Cest ainsi seulement qu'il faut entendre le proverbe, car toutes les facilités du monde ne sauraient faire d'un honnête homme un larron.

// n'est que d'ouyr l'alouette chanter.

Ce fut toujours l'avis des grands travailleurs qui commencent leur journée avec le soleil. La vue se fatigue moins qu'au travail de nuit ; la tête est plus reposée; le jugement, plus net.

Nos vieux hygiénistes recommandent aussi le lever matinal.

Lever à 5ijc, coucher à neuf, Font vivre d'ans nonante et neuf

On aurait bien mis cent ans au lieu de quatrevingt-dix-neuf, mais la rime n'y était plus.

Et on tenait beaucoup à la rime, parce qu'elle grave mieux le précepte dans la mémoire.

Qui est gris ne doibt plus aller à Paris.

Recommandation confirmée par les statistiques récentes. A Paris, la mortalité des vieillards est d'un tiers en sus de celle de la province.

Qui terre c Guerre a.

^'^UAND on ne se bat point pour une borne de V^ champ, comme nos ''=■■- "^"^•>"c «n , mailTê à partir avec ses fermieia ou aca joume Un jour, à seize kilomètres de Paris, sur ta

journaliers.

l5o VIEUX PROVERBES

d'un village et contre le mur d'un grand jardin potager, je fus fort étonné d'entendre partir d'une carriole le cri d'un marchand des quatre saisons : Pois verts ^ pois verts!... au boisseau!

Surpris, je dis au propriétaire du jardin dans lequel je me trouvais : « Drôle de marchand ! Vous avez des pois verts à foison. Pourquoi les crier sous vos fenêtres ?

— Oh ! le coquin sait bien ce qu'il fait. Son cri est un signe convenu avec mon jardinier, qui lui vend mes légumes en cachette, comme il vend aux horticulteurs les boutures de ma serre. Les primeurs du potager vont à d'autres tables, et mes arbres fruitiers meurent pour allonger la note du pépiniériste.

— Diable ! il a donc raison, le proverbe Peu de biens, peu de soucis.

— Oh l ce n'est pas tout. Hier encore, j'ai voulu mesurer un chargement de terre de bruyère qu'il m'avait compté de douze mètres cubes... Je n'en ai trouvé que huit.

— Et vous ne le mettez point à la porte.

— Que voulez-vous? fit-il avec mélancolie. Certains hommes naissent bossus, d'autres naissent propriétaires. Il faut bien que je supporte ma destinée ».

VIEUX PROVERBES l5l

Bien dort qui n*a que perdre.

On a même dit : « Qui dort dîne. » — ce qui me paraît contestable, — et doit moins s'appliquer aux affamés qu'aux paresseux arrivant après l'heure du dîner du midi.

Mais voici qui concerne certainement les nécessiteux :

Sûrement va qui rien n'a.

Qui a faute d'argent et d'or Bien repose, et sûrement dort.

Consolations assez médiocres pour les pauvres diables qui courraient volontiers le risque d'avoir quelque argent en poche. Vous avez beau leur réciter la fable du Savetier et du Financier, ils restent sceptiques et ne demandent qu'à renouveler l'expérience. Avant d'accepter votre thé, ils voudraient avoir une indigestion.

Mais nos proverbes ont plus d'une corde à leur arc, et quand le pauvre bonhomme s'écrie qu'il aime encore mieux être volé et mal dormir que de rester sans le sou, ils essaient de le consoler en faisant rayonner les splendeurs de la vie future.

// peut bien espérer aux deux, Qui désespère en terre.

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Buron (cabane) en terre, Maison aux deux.

C'est le beati pauperes, avec spiritu en moins, et on ne peut que reconnaître sa valeur morale. Il est certain que la justice divine doit des compensations à notre bas monde, où si peu de gens peuvent avoir leur place au soleil.

Honneur florist sur la fosse.

Noble pensée délicatement exprimée.

Il n'est pas question ici des honneurs prodigués par les oraisons funèbres, qui semblent accroître pour une heure tous les mensonges de la vie. Par égard pour les familles, on célèbre pompeusement la loyauté, la capacité, la charité de personnages qui trop souvent ont fort peu de titres à l'estime publique.

Mais cet encens s'évapore aussitôt ; la notoriété mal acquise ne dure pas plus que les couronnes immenses dont s'est pavoisé le corbillard.

Quant au véritable honneur, il refleurit avec le temps, et réjouit le souvenir de ceux qui disent plus tard : « Au moins, celui-là fut un honnête homme »

n'est si bon marinier I ne périsse

*s vouer à la mort tous les bons matelots, ce proverbe dit qu'il est, à la mer, des heures de il l'expérience et le courage ne peuvent Demandez plutôt au bureau Veritas!

l54 VIEUX PROVERBES

Les inimitiés des lettrés ne sont gladiatoires.

Cela veut dire que les écrivains d'autrefois se battaient à coups de plume, et non à coups d'épée. Nos journalistes sont plus gladiatoires (manieurs de glaives), pour employer la vieille expression. On fait assaut dans le dernier bureau de rédaction avec autant de furie qu'au Palais de TElysée.

Ce qui n'empêche pas d'aller sur le terrain pour de bon, et d'y espadonner jusqu'au premier sang, sans trop se tuer.

Puis, les témoins embouchent la trompette de leurs procès-verbaux.

Autant de fois que Von transcript^ Autant de fois corrige-t-on son escript.

Il n'est guère d'écrivains qui n'ait reconnu la justesse de ce qui précède.

Certains hommes doués d'une façon particulière écrivent purement sans une rature. Tels ont été Théophile Gautier, Gustave Planche, George Sand. J'ai vu des feuilletons de Gautier écrits d'un seul jet au crayon, et merveilleux de netteté, pour la forme comme pour le fond. Je dis d'un seul jet et non du premier jet, parce que la phrase est limée d'avance dans ces mémoires privilégiées. La pen-

sée a déjà fait et refait la rédaction quand elle appelle la main à lui servir d'interprète.

Mais le grand nombre laisse à la plume le soin de tracer le canevas, et de procéder ensuite aux développements qui surgissent au fur et à mesure, provoqués pour ainsi dire par le travail mécanique. La pensée évidemment guide la main, mais elle semble avoir besoin de voir ses produits sur le papier avant de leur donner une forme définitive.

La nature de l'écrit influe naturellement sur la marche du travail.

Un article politique, un compte rendu de théâtre, s'écrivent sous le feu de l'impression première.

Je ne connais rien, peut être, de plus facile à bien faire, que le bulletin quotidien d'un journaliste suivant une armée en campagne.

Mais un livre de recherches, un roman d'observation, sont des tâches infiniment plus ingrates. On n'a pas besoin du précepte de Boileau pour remettre cent fois son ouvrage sur le métier. Les écrivains médiocres sont ceux qui raturent le moins ; toujours contents de leur prose, ils ne comprennent jamais qu'elle ait besoin de retouches. Les maîtres restent jusqu'au bout sévères à eux-mêmes.

J'en ai vu une preuve bien curieuse, pieusement conservée par la veuve de l'éditeur Bourdilliat, à Montfermeil.

l56 VIEUX PROVERBES

Bourdilliat avait publié, en petit format, le Début dans la vie, de Balzac. On sait, combien Balzac corrigeait et recorrigeait son texte. Il ne s'agissait pas d'une première édition. Hé bienl cette réimpression montrait plus éloquemment encore qu'il n'était jamais content de lui-même. Sur une triple épreuve, chaque fois châtiée, on le suit pesant chaque mot, veillant sans relâche à la clarté du récit.

Je ne saurais citer un plus noble exemple à l'appui de notre proverbe.

Qui lit est au sermon.

Mieux vaut sans doute relire les sermons de Bossuet qu'entendre un mauvais prédicateur. Toutefois, ce n'est point le sens applicable à notre temps où les Bossuet étaient encore à naître.

Ce qui achève de me le prouver, c'est un second proverbe disant : Qui lit est au bal.

L'un complète l'autre, car tous deux sont un hommage aux mérites de la lecture qui édifie et qui amuse tour à tour. Du reste, on avait autrefois, pour le livre, un vrai culte :

La table est bien couverte Quand elle est tapissée de livres.

Est c

Vulgairement, on dit encore d'un homme éloquent : H II parle comme un livre, »

Au point de vue religieux, les proverbes du XVI» siècle semblent incliner vers l'esprit de la

l58 VIEUX PROVERBES

Réforme. C'est évidemment aux abus de la vente des indulgences qu^il est fait allusion dans le proverbe qui suit :

Je ne voudrais pas estre en paradis malgré Dieu.

Un chansonnier moderne a cru faire œuvre de libre-pensée dans un couplet bien connu, qui débute par : « Le travail est la sainte prière qui plaît à Dieu, ce sublime ouvrier. »

Mais il n'a rien inventé; on peut lui opposer ce vieux proverbe :

Travailler, c'est à demy prier.

Les italiens disaient :

// lavorare

E un me:{0 orare.

Je serais assez porté à croire que la version italienne a précédé la française, en voyant la richesse de la consonnance (orare), qui est, en Italie comme chez nous, un moyen mnémotechnique.

Un autre proverbe ennemi du chapelet....

Courtes prières pénètrent les deux.

... me remet en mémoire ia naïveté du petit enfant disant à sa mère : « ça doit bien Tennuyer, le bon Dieu, que je lui dise chaque soir la même chose. Dis donc, maman, si pour le changer, je lui récitais ma jolie fable. »

VIEUX PROVERBES I 5q

L'intention fait tout. Ce petit enfant parlait donc, sans le savoir, en bon chrétien. Et cela n'empêche point le Pater d'être la plus admirable prière du monde. Elle dit tout en peu de mots.

Il paraît que l'ancienne aristocratie ne se piquait point de rester à l'église aussi longtemps que le commun des fidèles :

Courte messe et long dîner.

C'est la joie au chevalier.

Ce proverbe qui date du quinzième siècle reparaît en Allemagne sous une forme plus générale :

Courte prière et longue andouille, Court sermon, long saucisson.

Ne nous étonnons pas de cette débauche de charcuterie. Les Allemands ont pour elle tant de vénération. C'est chez eux qu'on dit :

Uandouille est ma reine.

Et le saucisson mon roi.

U Italien n^a faict guères pour la religion.

Et si en a la toison.

Historiquement la réflexion est juste. Il est certain que l'Italie est de tous les pays d'Europe celui qui a le moins souîfert pour la religion catholique, tout en restant celui qui en bénéficie le plus.

l60 VIEUX PROVERBES

Les catholiques de France avaient bien le droit de le dire en i582, car Dieu sait quels maux entraînèrent les guerres de religion !

Aide-toi, Dieu t'aidera.

Certains rient de ce proverbe, et j'en rirai bien volontiers avec eux quand ils en auront trouvé an qui donne autant de force morale.

La force morale peut faire des miracles, et ceux-là n'ont pas encore été contestés par la science.

A ton fils bon nom.

Quelle leçon d'honneur en cinq mots!.... Un coquin aimant bien ses enfants est capable d'en devenir honnête homme.

Bon nom est ici l'équivalent de nom honoré^ estimé.

Relevons cet autre proverbe, exacte contre-partie du premier :

De bonne mère jfrene:( la fille.

Il a l'air de s'adresser au gendre, mais il fait vibrer la même corde chez les mères.

Un petit homme

Abat bien grand chesne.

Nous le voyons tous les jours en forêt. Nous l'avons aussi vu dans l'histoire, depuis que David abattît le géant Goliath. C'est ce qui a fait dire proverbialement : il n'est pas de petit ennemi.

Patience passe science.

Cela paraît invraisemblable au premier abord, mais réfléchissez que la science n'est pas toujours un moyen de faire vivre son homme.

Il faut laisser les princes en leur opinion.

Proverbe fait pour le malheur des monarques et pour la fortune de leurs courtisans.

En voici un autre qui le complète.

Les grayids veulent estre trompés.

Parce qu'ils ne souffrent presque jamais la contradiction.

Se doit taire de Vescot qui rien n'en paye.

Règle de civilité qui ne semble pas respectée dans ce qu'on appelle le monde. Il est trop souvent sans pitié pour ceux qui se ruinent à le bien recevoir

Il faut que le plaisir de Tamphytrion soit bien vif, ou que sa vanité soit invulnérable.

VIEUX PROVERBES l63

Qui plus a d'argent, plus est sage.

Sage avait ici le sens de prudent. Plus on en a, moins on aime à risquer.

Compagnie fait pendre son homme,

La potence a disparu, mais le danger des mauvaises compagnies ne disparaîtra jamais.

Ce n'est pas asse^ de savoir qui gaigne^ Mais aussi sa charge et sa perte.

C'est ce qui a fait dire ensuite : « un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès. »

Nul mal impuni.

Tant pis pour les esprits forts qui n'en croient rien. Il me paraît plus honnête d'être de l'avis opposé. J'avoue mon faible ; j'aime à voir châtier un coquin.

Seulement, à côté de: Nul mal impuni, je voudrais aussi voir inscrire en lettres d'or : Nul bien sans récompense.

Savoir récompenser, en même temps que savoir punir, n'est-ce point tout le secret des bons gouvernements.

Heure de nutct Porte ennui.

L'ennui de l'homme qui ne dort pas n'est rien auprès des réflexions du malade qui entrevoit sa fin prochaine.

C'est dans une telle extrémité qu'Eugène Delacroix, parlant de ses misères à un ami, lui écrivait de sa petite maison de Champrosay : € Toutes les nuits, j'embrasse le fantôme. »

Je ne connais pas une image funèbre plus saisissante ; on y retrouve la couleur du maître.

Victor Hugo a ému la France avec le Dernier jour d'un condamné. Chacun sait qu'il existe de fort braves gens, non moins condamnés à mort par leur maladie, mais on n'en parle point. Cette mort, ils l'attendent bien plus longtemps, eux qui n'ont rien fait pour la mériter; ils attendent pendant des jours et des mois. Ils souffrent infiniment plus qu'un condamné en cour d'assises.

Et cependant pour eux, la sentimentalité publique n'a rien.

Ils sont trop honnêtes pour être intéressants. Et puis la maladie est chose répugnante.

Vive le criminel qui se porte bien !

Qui trop embrasse, Peu estraint.

On disait aussi : « mal estraint » qui a fini par rester seul en usage, mais qui me paraît moins bon, comme opposition de mots.

Les inconvénients du trop en toutes choses sont

l66 VIEUX PROVERBES

fort détaillés dans les proverbes ; on en ferait un petit livre. En voici quelques-uns :

Qui trop court, moult se lasse.

Qui trop se haste, souvent se fourvoie

Trop menacier, c'est folie.

Trop gratter cuict, Trop parler nuict.

Qui trop parle n'est pas sage.

Trop parler porte dommage.

Trop parler nuict plus que trop taire.

Trop penser fait resver.

Qui trop convoite, peu amasse.

Trop prendre fait pendre.

Trop tirer rompt la corde.

Qui est trop endormi

Doit prendre garde à la fourmi.

Qui trop mangCy le corps luy deut (est douloureux^. Qui trop boit, tard paye ce qu'il doit.

Qui trop en soy mesme se fie Erre toute sa vie.

Qui trop se fie n'aura joyeuse vie.

Qui trop se vante, en mal se plante.

Qui trop haut monte, très baschet (tombe) bien souvent.

Celui-ci est pour les faiseurs de grandes promesses :

Qui est trop large de bouche Est trop estroit de bourse.

Je recommande cette rime à l'adresse des courtisans prodigues :

Trop large en court A l'argent court.

Signalons encore Tadage. . .

Trop n'est mie bien.

. . . qui a fait aujourd'hui :

Le mieux est ennemi du bien.

Grande vérité à méditer par les champions du progrès perpétuel.

Contrôleur, argentier, secrétaire, Emboursent à toute affaire.

Napoléon III disait au prince Albert (du moins ce dernier Ta écrit) que la vénalité du monde officiel le désolait.

Il y avait bien un peu d'ingratitude dans ce regret, car le coup d'Etat du 2 décembre eût été moins facile s'il n'y avait eu à Paris que des hommes incorruptibles.

ihS

Il paraît malheureusement que les prévaricateurs l'ont manque à aucune cqoque :

Ouverte est la porte A quiconque apporte.

Il n'est homme

Qui ne prenne somme.

Plus heureux que notre vieux proverbe, j'ai ;onnu des personnages qui eussent regardé comme m de'shonneur de bénéficier sur les affaires auxjuelles leurs charges les appelaient.

Ils étaient plus économes des deniers de l'Ktat jue des leurs, et j'espère qu'ils ont fait souche ^our rhonneur de notre temps.

Comme cette souche multiplierait ses rejetons, û on sacrifiait les brebis galeuses !

Mais on a peur du scandale, et sous prétexte de le pas faire rougir la vertu, on laisse la contagion de l'exemple s'étendre sur le troupeau.

A la fin, Connaît-on le bon.

Le fâcheux est précisément que cette constatation

ie produise à la fin, c'est-à-dire trop tard.

^oJi

Qui a jîlles à garder.

Il est chien de berger.

MAJNTENANT^que CCS chèrcs brebis se font toutes diplômer, leur chien de berger devient peu à peu chien de collège.

Molière a fait Les Femmes savantes. Le tour des

lyO VIEUX PROVERBES

filles est venu. C'est un sujet qui devrait tenter l'auteur du Monde où Von s'ennuie.

En attendant, que dirait aujourd'hui le prince de Ligne qui écrivait ceci, avant 1789 : a Les femmes, il y a. vingt ans encore, ne savaient pas seulement l'orthographe. A présent, je connais dix ou douze Sévignés. Elles n'ont que trop d'esprit; il faudrait les arrêter...

A On donne, on prend, on vend et on achète de l'esprit. A présent on monte des machines qui vont pendant une journée .entière : — c'est ce qu'on appelle l'éducation. »

Plus loin, il fait encore ces petites réflexions qui semblent prévoir l'avènement de nos doctoresses.

« Il n'y a jamais eu plus d'hommes-femmes, que depuis qu'il y a des femmes-hommes.

« Pourquoi changer de sexe ? Elles ne craignent plus les revenants. Elle ne craignent plus le diable, ni le tonnerre... Leur sensibilité, leur grâce s'en vont. Pourquoi ce luxe de forces?

« Sachant moins que nous, ces enfants aimables en sauraient bien davantage. Elles nous mèneraient sans que nous nous en doutions. Lorsque nous voyons qu'elles veulent être sur la même

Xigne, nous appelons la raison à notre secours lEt quand même Tesprit gagnerait la bataille, le ^:oeur la perdrait indubitablement. »

Déjà, au xvi° siècle, on se défiait des femmes trop instruites :

Dieu nous garde de femme trottière et latine.

La femme qui parle latin, Enfant qui est nourry de vin, Soleil qui luyserne (luit) au matin, Ne viennent pas à bonne fin.

Mais revenons à notre proverbe qui n'envisage la garde des filles qu'au point de vue matrimonial, et non au point de vue scientifique.

Filles sottes à marier, Sont bien pénibles à garder.

Parce que la sottise ne fait pas plus trouver de maris qu'autre chose. Talleyrand disait, il est vrai, que rien ne repose comme une femme bête; mais bêtise et sottise sont deux. Il y a de bonnes bêtes, il n'y a point de bonnes sottes.

L'impressionnabilité est encore un autre péril à éviter. Un jeune cœur s'enflamme si aisé-

ment. Aussi, pères de famille, pensez-y bien .

Ny les estoupes proches aux tisons, Ny les filles près les barons.

Baron se disait pour homme fort, vaillant guerrier, comme pour mari ou pour seigneur possédant une baronnie. L'un et l'autre n'ont rien perdu de leur prestige. Les vaillants sont toujours recherchés, et on raffole des barons.

On a dit également :

Filles et verriers

Sont toujours en danger.

Les unes et les autres sont trop près du feu.

Un autre ennui est la grande question de dot :

Qui a des filles à marier, Luy faut de V argent à planté,

A planté voulait dire en abondance.

Et cependant, comme dit un autre proverbe .

Fille honneste est asse:{ riche.

Aussi n'aimait-on point les filles dans la famille ancienne; elles déplaçaient les fortunes:

La fille n'est que pour enrichir Les maisons estranges.

Estranges, c'est-à-dire étrangères.

Filles trop en T6l perdues.

Vers une heure, vous folles dans les quartiers commerçants. Elles viennent de manger une portion à la c regagnent l'atelier, le nez au vent, i'œil Tantures des majtasins.

En vrais gamins de Paris, elles rient, jasent, se font des niches et se donnent des poussées. Oh! elles ne pensent pas à mal. — Si une de leurs camarades n'avait un amant, elles ne sauraient pas seulement ce que c'est. Mais il suffit de cette brebis tachée pour perdre petit à petit tout le troupeau. C'est elle qui remarquera les galants suiveurs, qui les encouragera, qui leur pariera pour les camarades, en séduisant celles-ci par des récits de splendeurs imaginaires.

Et la promenade innocente du déjeûner devient le premier rendez-vous, le premier cran de l'engrenage.

On n'aimait pas autrefois qu'une fille quittât souvent la maison. Nos proverbes reviennent souvent là-dessus :

Fille trottière, Rarement mesnagère.

Fille trop vue.

Rarement chère tenue.

Fille qui trotte, et geline qui vole.

De légier sont adirées.

Geline de légier adirée veut dire poule facile à enlever.

Le travail était considéré comme une garantie

morale :

Fille oisive,

A mal pensive.

Trois choses qu'il fallait prendre en considération étaient :

En vin, saveur; En drapj couleur; En fille, contenance.

Se regarder trop au miroir n'était pas bon signe •

Fille qui se mire, Peu file.

On préférait celle qui était timide :

Fille sans crainte ne vaut rien.

Qui parlait peu, et ne prêtait pas Toreille aux doux propos :

Fille aymant silence, A grand science.

Fille qui escoute, Ville qui parlemente, Se veulent rendre.

Et dont la mère n'était pas coquette, parce que la contagion était à craindre :

Au train de la mère, la fille.

Toutes les sentences proverbiales de ce genre se trouvent résumées dans ce bout de question-

naire qui ne serait plus du goût de beaucoup de maîtresses de maison :

« Demande, — Quelles sont les choses bien propres en une femme ou fille?

Response. — Beauté, honnesteté en œuvres et habits, diligence domestique (activité dans le ménage), savoir laver, cuire, coudre, filer et se taire ».

Bien n'est connu S* il n'est perdu.

« Pourquoi pleure-t-il tant sa femme? Ils n'ont pas vécu en si bonne harmonie ».

Voilà ce qu'on entend dire souvent et parfois ce qu'on a soi-même l'occasion de remarquer; faut-il en déduire que ce mari inconsolable est un hypocrite?

Pas autant qu'on le croit, surtout dans les ménages où l'action directrice de certaines femmes, de modeste apparence, maintenait Tordre sans fracas.

Leur vie passait pour ainsi dire inaperçue; leur mort laisse un grand vide qu'on n'eût jamais soupçonné.

« Il y a des consciences de sensibilité comme il

S'il «

s de religion, dit avec raison le prince de Ligne. Chacun arrange la sienne à son gré. Des femmes aiment mieux leurs maris après leur mort et croient s'acquitter à leur égard

par des formules de regret, et des petits soi^^ dédiés à leur mémoire. »

Ceci m'amène à parler des femmes et des proverbes qui leur sont consacrés. Quelques-uns plaignent leur destinée :

Aux femmes les douleurs.

Aussi n*est-il pas surprenant que :

A toute heure Femme pleure.

Il est tant d'unions mal assorties :

Femme bonne qui a mauvais mari, A souvent le cœur marri.

Cependant il ne faut pas prendre toujours leur désespoir au sérieux :

Femme se plaint, femme se deult.

Femme est malade quand elle veut. Et, par Sainte-Marie !

Quant elle veut elle est guérie.

Les ennemis du beau sexe ne voient même dans ses pleurs qu'une ruse de guerre.

Pleur de femme, crocodile semble.

Comme le crocodile, elle ne gémirait que pour mieux vous attraper :

L'œil de la femme est une araignée.

Il lui suffit d'un regard pour tendre les lacs où vous venez tomber à sa merci; on voit alors éclater son esprit dominateur :

Femme qui parle comme homme,

Et géline (poule; qui chante comme coq.

Ne sont bonnes à tenir,

La maison est malheureuse et meschante OU le coq se tait, et la poule chante.

Femme veut en toute saison ^ Estre dame en sa maison.

Dame prend ici le sens de suzeraine, de maîtresse absolue.

Or, « la femme ne doit pas apporter de teste en ménage ». — D*où cette facétie populaire que « rimage de la bonne femme est une femme sans tête ».

La moindre préférence éveille sa jalousie :

Ce que le baron aime, Sa femme a en haine.

J'ai dit que Baron avait plusieurs sens, parmi lesquels celui de mari.

l80 VIEUX PROVERBES

On doute de sa discrétion, de sa modération dans le désir :

Ne dis pas à ta femme ce que celer tu veux.

Ne montre à nulle femme ce que donner ne veux.

Une femme ne cèle que ce qu'elle ne sçait pas.

Aussi n*y a-t-il pas moyen de raisonner avec elle. Tout dépend de son impression première. Si tu veux la convaincre...

Prends une femme par les yeux.

Et non par le conseil.

Tout ce qui brille l'attire invinciblement :

Fantaisie de femme est pierrerie.

Les femmes n*aiment que le rubis.

Ce qui n'est pas une garantie de bonheur en ménage, car

Femme mariée doit être simple Et porter la guimpe.

Et la coquetterie ne marche guère avec la

bonne cuisine :

Femme lescheresse (frivole), Ne fera porrée (soupe; épaisse.

Qui a belle dame Il a droit.

IL est un second proverbe qui ne permet pas de douter du sens de celui-ci : « Les belles femmes portent leur gain de cause ». La courtoise réception de notre belle solliciteuse ne fait que mettre

l82 VIEUX PROVERBES

en scène un pouvoir qui a été, est, et restera considérable, sous n'importe quel régime. Tout Paris en pourrait citer des exemples.

Qui est aimé des femmes a beau chemin.

La vérité est qu'il n'est pas d'auxiliaire plus dévoué, ni plus influent. Malheureusement, son alliance fait bien des envieux.

Qui a belle femme et chasteau en frontière^ Jamais ne lui manque débat ni guerre ^

La femme est une cause permanente de conflits : Qui femme a, noise a.

Qui a femme à garder N*a pas journée assurée.

Femmes sont trop périlleuses, Et, par nature, dangereuses.

Femme est mère de tout dommage.

Tout mal en vient, et toute rage.

Ne vous fiez pas à leurs promesses :

Les femmes sont toujours meilleures Van qui vient.

Que faire donc pour l'amélioration de ces monstres charmants?

Les proverbes ne recommandent, à ce propos, que deux moyens absolument contradictoires :

VIEUX PROVERBES l83

bien aimer et bien battre. C'est un peu le procédé des souteneurs de filles.

Tout dernièrement, on parlait d'un petit livre anonyme, fort bien imprimé, imtitulé Bréviaire de Vamour conjugal.

L'auteur, qui se disait élève de Claude Bernard, faisait dépendre également de l'accomplissement régulier du devoir conjugal, le bonheur dans le mariage. Il annonce aux maris qu'il n'y a, hors de là, point de salut, ce qui le dispense de parler de tout moyen coercitif.

On ne saurait dissimuler les mérites et la douceur de cette méthode, qu'on peut appeler naturelle.

Comme je viens de le dire, nos proverbes, et surtout ceux de Solon de Vosge (le médecin Jean Lebon), concordent avec le Bréviaire en ce qu'ils représentent la femme comme soumise particulièrement à l'influence de l'amour physique. Ces proverbes sont assez nombreux, mais leur grossièreté ne me permet pas de les donner.

J'arrive au second moyen d'amélioration, celui qui est ainsi formulé :

La femme veut estre battue.

Bats ta femme ^ elle s'amendera.

Il est vrai qu'il est suivi d'un autre tout opposé : Bats ta femme, elle empirera,

... Mais opposé en apparence seulement, car un troisième proverbe nous donne la clé de ceux-là : <( Bats le bon, il s'amendera; bats le méchant, il empirera ». — Ce qui revient à dire que les corrections manuelles, si employées autrefois, n'étaient considérées comme un moyen utile que lorsqu'on avait affaire à une nature capable d'amendement.

Quant aux vicieuses, on était pour elles tout de miel :

// faut avoir mauvaise beste par douceur.

Sans l'explication que je viens de donner, il n'y aurait pas moyen de comprendre ce qui suit :

Bon cheval, mauvais cheval, veut Vesperon, Bonne femme, mauvaise femme, veut le baston.

C'est-à-dire : bon cheval et bonne femme veulent être corrigés dans leurs mauvais moments. On gagnerait donc à n'être pas bon!

Il a parlé aussi de bâton à propos de la femme, le prince de Ligne, qu'il faut citer toujours. Mais le bâton est réduit par lui au rôle de tuteur.

VIEUX PROVERBES l85

« Je Tai dit vingt fois; ce sexe charmant est supérieur au nôtre en tout plein de choses.

Mais c'est un arbre à fruit, qui doit être étayé.. Le bâton qui soutient ce corps frêle est bien moins intéressant, mais est nécessaire. — Nous sommes le bâton ».

Je dois déclarer encore que Gabriel Meurier, Tun de mes « collecteurs de proverbes » , n'est pas du tout pour les voies de fait. J'en trouve la preuve dans son Bouquet de philosophie réduicte, par demandes et réponses :

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