JALOUSIE
N'a jamais fait souffrir.
Si j'avais l'honneur d'être juré, je n'aurais aucune indulgence pour ceux ou celles qui prétendent avoir tué par amour. Je ne crois au meurtre par amour que lorsque le meurtrier se tue.
S'il ne se fait pas justice immédiatement après, c'est lui seul qu'il aimait, et non sa victime.
Aussi, la maxime qui sert de légende à notre dessin, m'a-t-elle paru digne de passer en proverbe . Je n'ai pu résister au désir de la propager, bien qu'elle soit moderne; elle date du commencement de ce siècle, et son auteur est M™® de Staël.
Le mot « jalousie » n'est pas prononcé dans les vieux proverbes, mais le sentiment exista, et le repas offert par le sire de Vergy, à sa femme infidèle, en reste le sanglant témoignage.
Au xviii® siècle, on ne fricassait plus les cœurs des amants, et la jalousie était devenue, dans le monde aristocratique, assez ridicule : «La jalousie dure plus longtemps que l'amour», dit le prince de Ligne. On est déjà bien détaché l'un de l'autre.
On est même attaché ailleurs, mais on s'imagine avoir encore des droits. C'est que l'amour-propre est le dernier qui s'en va. »
Mariage est pour ordinaire Un mal nécessaire
Les proverbes qui regardent le mariage ne sont pas encourageants. On l'a déjà vu. En voici d'autres :
Qui tard se marie Mal se marie.
VIEUX PROVERBES IqS
Qui loin se va marier
Va tromper ou sera trompé.
Qui en hâte se marie A loisir se repent.
Aujourd'huy mari.
Demain marri.
Qui mal se marie Tost se marrit.
En se jouant comme toujours, le prince de Ligne proposait, trois siècles plus tard, un moyen de prévenir ces déceptions conjugales.
« On pourroit très-bien permettre trois mariages aux hommes et aux femmes. Deux seroient des épreuves. On vivroit dans celui où les humeurs seroient les mieux assorties ».
Que deviendraient les enfants issus d'épreuves ? En les oubliant, mon prince montre qu'il s'est permis ici une simple boutade, car nul ne pensait plus de bien des femmes, comme le prouve notre page i88. Il ajoute encore :
« Les femmes ne sont pas aussi méchantes que les hommes, parce que leur éducation et leur manière de vivre tend à relâcher leurs nerfs : on en est quitte
pour de la malice avec elles. Mais qu'elles en ontl et de la rancune ! qui est-ce qui en connoît qui pardonnent ?
« Elles sont plus susceptibles que les hommes. Leur amour-propre est toujours en sentinelle.
« Qu'on leur donne des armes, il y aura dans une ville cinquante affaires par jour. »
Ceci ne l'empêche pas de convenir que sans elles la vie serait une triste chose :
(( Les femmes font les mœurs, quand même elles les déferoient quelquefois.
« Les hommes qui s'éloignent de leur société, cessent d'être aimables, ou ne peuvent plus le devenir. Sans elles, tout le monde parle-à-la fois; et personne n'ayant envie de plaire, l'esprit devient paresseux, le caquet bruyant. Et pour quelle raison encore ? pour parler mal guerre, manœuvre, exercice, filles, chiens et chevaux.
« Je passe quelques dîners d'hommes (trois ou quatre au plus), qui peuvent assez compter les uns sur les autres pour se permettre tout sur le compte de tout le monde, et se débarrasser du malheureux état de dissimulation où l'on est obligé de passer sa vie ».
Quand on est vieil.
Qui ayme est fol.
Au Théâtre - Français, l'Aventurière, d'Emile Augier, met encore en scène, et fort éloquemment, cette vérité cruelle.
Il est vrai que certaines femmes sont moins
cruelles que la vérité... quand elles y trouvent profit. C'est pourquoi certains vieillards oublient ensuite la leçon dans des coulisses quelconques. On leur dit que l'homme n'a point d'âge, et ils ont la faiblesse de le croire. La vérité est que...
La femme ne peut aimer vieux.
Mais ce qu'on aime, c'est son argent :
Un homme riche n'est jamais vieil pour une fille. Barbe grise n^est plus que Venseigne de la bourse. La musique d'un grison est le son d'un teston.
Au temps où le teston était monnaie courante, il n'y avait, bien entendu, ni coulisses, ni nymphes de féerie.
Aussi n'ai-je pu me défendre d'un mouvement de surprise en tombant sur un autre proverbe, qui semble être tout à fait celui de notre légende.
Courtes robbes et courts gippons Vivront sur lepreudhon.
Mais ces courts gippons n'avaient rien de commun avec les jupons de corps de ballet ; ils représentaient simplement le contraire des jupes longues, symbole de décence.
Quant au preudhony c'était, au moyen-âge le type de l'homme probe et courageux. Rien, bien entendu, du ridicule qui caractérise le type prudhommesque
VIEUX PROVEKBES 1 99
d'Henri Monnier. Malheureusement le courage et
la probité n'ont jamais suffi pour rendre un homme
insensible.
A mour embourbe les jeunes '
Et noyé les vieux.
Les Italiens ont un joli proverbe sur la vraie manière d'acheter l'amour. Tous les hommes mûrs devraient le savoir par cœur avant de rompre leurs lances dans des tournois qui ne sont pas faits pour eux :
L'amour est le vrai prix dont se paie l'amour. Amor e il vero pre^\o, con che si compra àmore.
Beauté porte sa tour ce.
Les filles de Paris le savent bien, et il est une légende de Gavarni qui le dit encore mieux, en définissant ainsi les lorettes de 1840 : « Des petites femmes charmantes, qui gagnent à être connues».
Celles de i58o sont dépeintes avec un certain bonheur par ce dicton :
Fille qui ses lèvres mord.
Son aller tord (se tortille en marchant).
Montre qu'elle est du métier ord (sale), Ou bien ses manières lui font tort.
Je recommande ce dernier coup de patte à l'a-
dresse des honnêtes femmes qu'on pourrait confondre avec celles qui ne le sont pas.
Il paraît qu'en i582 la courtisane traînait déjà sa robe dans la rue. On murmurait derrière elle :
La queue lui traîne, Et n*a de quoi manger.
Les liaisons illégitimes furent de tout temps. Ce proverbe montre leur fausse liberté :
Qui a femme est marié.
Les chaînes de l'adultère sont plus lourdes
encore :
Qui aime femme mariée,
Sa vie tient empruntée.
En guerre, en chasse, en amour, Mille douleurs pour un plaisir.
Ce proverbe me rappelle une ironie charmante d'Armand du Mesnil :
« Il n'est pas une seule de nos actions qui n'exige une dépense d'argent, de temps, d'esprit ou de santé. L'amour a ceci de supérieur qu'il dissipe le tout ensemble. »
Aussi nos anciens ont-ils dit :
Trop aymer est amer.
leste.
LES iavitees donnent à la glace un dernier coup d'œil, et l'amphitryon croit sans doute que, à force de lorgner la note, il en diminuera le total. Mais elle est immuable comme la tête du garçon
qui reste impassible et digne en face des bouteilles vidées. Combien en a-t-il vu de ces clients de passage auxquels on pourrait appliquer le proverbe :
A boire et manger, exultamus.
Mais au desbourser, suspiramus.
Et n'a-t-il pas eu maintes occasions, ce philosophe porte-serviette, de répéter avec nos anciens :
Amour fait moult, Mais argent fait tout.
Folles femmes n'ayment que pour pasture.
Tant vaut amour.
Comme argent dure.
Folles amours font les gens bestes.
Et les ruinent par dessus le marché :
Nouvelle femme, nouvel argent.
Feu, femme et vin friand (mousseux).
Font homme pauvre tout en riant.
Qui croit et aime foie famé, Il gaste avoir, et cors, et ame.
Qui entretient femmes et dés. Mourra en pauvreté.
Dans la galanterie banale, l'amour ne marchait
pas sans la bouteille. Les moralistes s'en inquiètent à plusieurs reprises :
Vin et femme Attrapent les plus sages.
Femme et vin Ont leur venin.
Fuis vin,
Et sexe féminin.
Si vous vous laissez exploiter par ces marchandes d'amour, le proverbe vous condamne sans pitié :
Digne de gésir (coucher) sur la paille^ Qui le sien à paillarde baille.
C'est pourquoi...
Des soupes et des amours j
Les premières sont les meilleures.
Notre vignette a pris fête dans le sens actuel. On dit familièrement : faire la fête; on disait, il y a trente ans : faire la noce. Du temps de nos proverbes, on ne connaissait que la fête patronale de la ville ou du village. On tenait table ouverte, et on festoyait largement, sans regarder à la dépense.
Les fols font de la feste coût et desgat.
Les sages en prennent le goût et l'esbat.
Et comme il n'y a pas de bonne fête sans lendemain, les gens, une fois partis, ne s'arrêtaient plus. Ce lendemain durait huit jours :
Quand la /este vient, garde (observe) 7^ bien; Quand elle est passée, laisse-la aller.
Amour oste le deuil.
Rien ne chasse mieux le chagrin que Tamour.
Mais surtout point de passion !
De grand amour,
Grand deuil et dolour (douleur).
Une exception formelle est faite toutefois en faveur de l'amour sincèrement partagé :
Amour est doulx, non pas amer.
Quand est suivi de contraimer.
L'amour fait raisonner et déraisonner :
Amour est sens et folie.
Et déraisonner est encore ce qui le caractérise
le mieux :
// faut estre fol en amour.
Je ne puis résister à la tentation de placer ici un exemple charmant. Jules Sandeau, qui en fut le héros, me le conta lui-même.
C'était après une rupture avec George Sand.
Furieux et désolé, il avait quitté Paris pour courir l'Italie. En passant par Turin, son premier soin est d'écrire à l'abandonnée. Puis, il regrette ce qu'il a fait, il voudrait ravoir sa lettre.
Que faire? Il invoque la protection de M. de Cavour, auquel il était recommandé.
Jeune alors, ami de la France où il possédait des biens, Cavour appuie la requête près du directeur de la poste.
Celui-ci se montre fort courtois, mais il ne peut se dispenser des formalités nécessaires pour constater que le voyageur retire bien sa propre lettre. Ouvrant donc le pli, il lui demande s'il a souvenance des deux premiers mots.
« Rien de plus facile, répond Sandeau, la lettre commençait par : Mon amour.
— Effectivement... Et maintenant, vous rappelez-vous la fin?
— La fini Diable 11
— Ohl les deux derniers mots seulement...
— J'y suis ! J'ai fini comme j'ai commencé. Il doit y avoir aussi : mon amour,
— C'est bien cela, dit le directeur, en rendant la lettre avec un sourire qui gagna l'assistance.
Que de maux ! Et puis mourir.
Cette pensée amère se retrouve souvent dans les vieux proverbes. On trouve que l'homme met bien longtemps à se former, qu'il vieillit trop vite (quand il lui est donné de vieillir), et que la courte période où il est en pleine possession de ses facultés subit encore bien des traverses.
Aussi que de proverbes mélancoliques :
Les en/ans deviennent gens, Et les gens deviennent rien.
L'homme florit pour mourir.
La vie est demy usée avant qu'on sçache ce qu'est vie.
Pour une joye, Mille douleurs.
Soit heureux qui peut!
Pas ne Vest qui veut.
Qui ne veut pâtir ne doit naître.
Qui plus vit, plus a à souffrir.
La vie de l'homme est ung chemin d'hiver.
Et cette vie elle-même est si imparfaite :
L'homme qui vit est demy mort.
Meurier suppose que nous atteignions le maximum de l'existence humaine, soit 80 ans. A bien regarder, qu'y a-t-il de bon dans cette longue période ?
Le dormir emporte la moitié;
Le travail prend vingt autres années,
Sans compter dix ans qu*enfance a pris,
Et trois ou quatre qu'occupe maladie.
Ainsi n'avons de reste que sept ans
Ou huit années au plus, de liesse et bon temps.
Les Italiens prenaient la vie encore plus au tragique et disaient : Avant la mort, ne te permets d'appeler personne heureux.
Avanti la morte, non lice Chiamar alcun felice,
« Qu'est-ce proprement la vie humaine ? se demande Meurier :
« Responce : Une vraie cave de fantaisies, boutique de fallaces (faussete's), e'table de menteries, arche (coffre) de fâcherie, maison de tempeste, planche glissante, forest d'orties, pasture de serpents, vallée de misère, grande table couverte d'une petite nappe que chacun tire à soy. »
Et l'homme lui-même, qu'est-il? D'où vient-il?
Rien de sa vie Von ne scait Sinon qu'on vit.
Le prince de Ligne fait à son tour cette réflexion :
« N'est-il pas cruel qu'on sache presque tout,
excepté ce qu'il y a à savoir : l'histoire des
plantes, des animaux, des astres, du monde, et
point celle de l'homme ! »
• Nous nous inquiétons en effet de connaître nos destins, et nous bâtissons à ce sujet divers systèmes aussi peu vraisemblables que les croyances dont nous ne voulons plus.
On ne croit ni à l'enfer, ni au paradis, mais on s'imagine qu'on habitera plus tard la Lune, ou la planète Vénus.
Nul n'est content de ce qu'il a.
Il en a été toujours de même.
Deux siècles après, le prince de Ligne écrivait : « Je trouve qu'on est toujours mécontent. On aime à se plaindre partout où l'on est. On crie toujours contre quelqu'un ou contre quelque chose. On dit : Quelle nation!... Quel climat!... Quel temps!!... Quelle viei!! »
La plainte est un soulagement, quelquefois' une vanité qui se grandit en dépréciant tout.
peut prendre. ■
L'inventaire ne sera pas long, et le plus saisi es l'huissier. — On disait encore : Oit rien n'y a le Roi perd son droit. — On a renversé les rois mais l'huissier est moins facile à détrôner.
i € ~: X. PROVERBES
MjLIjMtrujr
5*1^:5 ijuti. — Et cepeadant, on ne saurait nier 4.ii l'-j^forT-ine du Toisin tous aide à supporter Id vôtr;;. Oc dcoise moins sa destinée, on s'en- :r jùie lussi dvec un sentiment plus net de la soliiiriri qui devrait unir les humains, grands ou :?etit5.
De deux maujc^ Convient éviter le pis.
Nous en avons fait plus clairement . « De deux maux il faut choisir le moindre. •>
Cela paraît élémentaire, et cependant combien il est peu de gens qui s'en doutent.
Une dame fait à son médecin la description pathétique de ses maux : les nuits sont sans sommeil, le corps est tout endolori, le système nerveux est à bout. '
Mais qu'on lui présente une pilule mignonne en disant : « Madame, ceci vous guérira. »
Et vous la verrez se rejeter en arrière en criant
d'une voix vraiment altérée, car son gosier s'en contracte d'avance :
« Oh! pour cela non, docteur! je vous assure que je ne pourrais pas. »
Un malheur ne vient jamais seul.
On disait aussi : o Un mal attire l'autre. » Ce ne peut être, et cependant cela est souvent. Veine et déveine^ disent les joueurs. Que des époux, des parents bien unis succombent la même année, cela s'explique encore par une raison sympathique. Mais, les jours néfastes de l'antiquité comportaient bien d'autres enchaînements ; le monde actuel a les siens également, et il n'en saurait mieux pénétrer la cause.
Douleur n*a crainte ne peur.
On dirait que le prince de Ligne avait ce proverbe en tête quand il a écrit ceci :
« 11 y a une manière bien dure d'être supérieur aux événements; c'est de Tacheter par un grand malheur.
Si l'âme a été émue par la perte de tout ce que l'on a de plus cher, je défie tous les chagrins d'arriver.
Fortune perdue, ruine totale, persécution, \C0-J^ tice, tout semble insignifiant. »
Une âme seule
Ne chante et ne pleure.
La solitude n'apporte ni grande joie, ni grande peine. L'idée est exprimée ici avec une grande délicatesse.
Pardonne à tous^ Et à toy, rien.
Jamais le stoïcisme n'a fait plus noble alliance avec la charité.
Qui souffre, Il vainct.
Il s'agit ici moins de celui qui souffre que de celui qui sait souffrir. La pensée est belle; je la retrouve moins énergique dans
Qui ne sait souffrir, Ne sait vaincre.
Beaucoup de proverbes prêchent ainsi la résignation; ils ont eu certainement leur influence, dont l'esprit chrétien ne saurait être-méconnu.
h habtt le motne ne fait pas
Cela se devine en voyant les feux de la rampe au premier plan On joue en effet les Huguenots, et nos frocards dopera entonnent le chœur terrible de la Bénédiction des poignards.
On trouve déjà ce proverbe au xv* siècle dans les
poésies de Charles d'Orléans. Au xiii* siècle, on disait : /i abis ne fait pas Vermitey et plus longuement : li abis ne fait pas le religieux^ mais (c'est) la bonne conscience. Au xvi« siècle, on dit plutôt : le froc ne fait pas le moine. Nous sommes revenus à la version qui avait cours du temps de Charles d'Orléans.
Les yeux^ par tout le monde, N'ont qu'un mesme langage.
Il est certain que c'est la vraie langue universelle ; on la possède admirablement du premier coupsans étude préalable, comme sans jalousie internationale. Qu'on se témoigne haine ou amour, les yeux, du premier coup, se comprennent parfaitement, n'importe en quel pays.
Mais c'est un langage borné, comme celui de la pantomime. De temps à autre, quelque chercheur annonce une vraie langue universelle. La brochure paraît, les journaux en parlent plus ou moins, et les choses en restent là.
Il en est de toutes ces belles inventions comme de la réforme de l'orthographe qui préoccupa tant de cervelles, à commencer par celle de feu Ambroise Didot qui fit là-dessus un gros volume. Le malheur est qu'il fallait l'apprendre. La préten-
VIEUX PROVERBES 2l3
due simplification n'était qu^une obligation déplus. En fait de langue universelle, il en est une pour tous les gens instruits. Je veux parler du latin qu'ils sauraient mieux, si on revenait pour l'apprendre à la méthode de nos pères, qui enseignaient simplement les choses. Aussi disaient-ils :
Avec le florin, langue et latin,
Par tout Vunivers, on trouve le chemin.
Aujourd'hui plus que jamais, le latin semble condamné comme moyen de circulation. Un ancien élève de l'Ecole normale de Paris vient de demander sa mort. Il n'avait qu'à laisser aller les choses. Le latin se meurt d'anémie, car il ne vit plus que de bribes de classiques hachés menus dans l'intérêt des éditeurs. Au xvi« siècle, les souvenirs du président de Mesme en témoignent, il n'était point rare de voir des étudiants capables de se rappeler des chants entiers deVirgile et d'Homère. Allez chercher ces jeunes rhapsodes, maintenant que nous effleurons tout sans posséder rien.
Plume nourrit^ Plume desiruit.
Quelle jolie légende à placer sous un titre de journal 1
Qui veut faire mieux que bien Se tue, et ne Jait rien.
On ne saurait nier que ce soit un travers. Mais le travers est noble, entre tous, il est de ceux qui honorent. On sait, d'ailleurs, combien il fait peu de victimes.
J'ai connu, parmi elles, un peintre américain fort bien doue'. Il e'tait venu à Paris avec l'idée de faire une Madeleine. Il loua un grand atelier et dépensa beaucoup d'argent en modèles. Je dirai même que son modeste avoir y passa. Dans son atelier, il avait fini par édifier une sorte de loge réservée à la fameuse Madeleine, et recevant fort peu de lumière. Personne ne devait y pénétrer.
La curiosité prit enfin ses amis. Ils soulevèrent furtivement le rideau de la loge mystérieuse.... C'est à peine si on y voyait. Partout des chiffons maculés, des raclures de palette. Dans ce désordre, un chevalet allongeant ses trois jambes d'un air désolé, supportait la toile. Une figure à peine visible se détachait sur un fonds de grattages. C'était l'œuvre d'un travail obstiné de quinze ans, et la tête était recommencée pour la centième fois.
De ce que tu pourras faire.
N'attends jamais autruy.
La dame. < Eh bien, Marie!... Cette bûchel... Combien de fois faudra-t-il la demander?
Marie. Aussitôt l'ordre de Madame, j'ai prévenu Joseph qui doit monter le bois de Madame b
2lS VIEUX PROVERBES
Rien de plus ordinaire que cette petite scène d'intérieur. Le proverbe qu'elle représente ne s'emploie plus. On dit maintenant ;
On n'est bien servi que par soi-même
... ce qui est la même chose envisagée à un autre point de vue.
C'est une vérité reconnue surtout par les millionnaires qui ont débuté par être pauvres diables. Eux seuls peuvent comparer, savoir d*où vient le mal, et répéter en connaissance de cause que :
Les ennemis de Vhomme sont ses domestiques.
Le capitaliste russe G... en était si convaincu qu'il louait son personnel entier pour les jours de réception dans son splendide hôtel. Le reste du temps, il se trouvait fort heureux dans un petit logement qu'il s'était réservé, avec sa femme et une vieille cuisinière.
J'ai vu le départ d'un Choiseul ajourné parce qu'aucun de ses gens n'avait voulu remplir ses malles, prétendant que la corvée n'était pas comprise dans ses attributions.
Cela n'empêche pas les domestiques d'accuser leur destin :
Le maistre donne.
Le serviteur grogne»
Quand ils sont nombreux, c'est encore pis; ils se dénigrent et se disputent constamment :
Asse:^ de serviteurs, Asse:{ de rumeurs.
Plusieurs valets et serviteurs.
Force caquets et grands rumeurs.
Ne vous livrez pas trop à celui qui vous sert :
Au valet patience, A u maître prudence.
Et quand le valet est bon, n'attendez point qu'il demande une augmentation de gages :
Asses[ demande.
Qui bien sert.
Les valets de grande maison sont la pire
espèce :
Si tu veux estre sans émoi, Ne te sers de ceux qui ont servi plus grand que toi.
Ceux qui ont le droit de familiarité ne sont pas moins dangereux :
Serviteur parent, ni ami,
Ne prendras, si tu veux estre servi.
Les anciens proverbes attaquent surtout les femmes de chambre. On suspecte leur dévotion :
Libéra nos de chambrière,
Qui de courir à matines fait usage.
On les accusait de complicité avec certaines apparitions nocturnes :
Quand un esprit revient en la maison, On ayme la maistresse ou la chambrière.
On insinue qu'elles ont toutes une tête sans cervelle :
Quand une folle vient au monde, Il nait une chambrière.
Il est difficile d'aller plus loin que dans celui-ci :
Laquais de franc aleu, larron ; Et de fief, meurtrier.
On sait que le franc alleu et le fief étaient biens privilégiés. Les domestiques de leurs possesseurs se croyaient tout permis à Toccasion, et ils y étaient parfois encouragés par les maîtres. L'histoire a gardé le souvenir de ce prince, qui, ne pouvant payer ses laquais, leur permettait de s'embusquer la nuit pour détrousser les passants attardés. Cela se passait au cœur de Paris, à Tombre de son hôtel, dans un carrefour du Marais, bien placé pour ce genre d'exercice.
Aujourd'hui que les maîtres de maison ne découpent plus, il peut arriver que le maître d'hôtel se réserve, à la dérobée, le meilleur morceau. On verrait volontiers une allusion
à cette audacieuse licence dans le proverbe : Au serviteur le morceau d^honneur.
Mais serviteur a ici le sens à^'amoureux (serviteur de dame). Henri Estienne parle des « amoureux qu'on appelle maintenant serviteurs ».
Entre nous, ceux-ci ont le droit d'être un peu gâtés.
Voici le tableau des qualités que devait avoir autrefois un bon domestique :
Serviteur voulant faire son debvoir, Oreille d'asne doit avoir, Pied de cerf, et groin de porceau, N'espargnant sa chair ni sa peau.
Les oreilles d'âne sont pour mieux entendre; le pied de cerf, pour mieux courir; le groïn de pourceau, pour tout manger.
Je ne sais si ce programme tentait les Frontins du temps d'Henri III, mais aujourd'hui, on serait mal venu à proposer pour modèle un groïn de pourceau.
Loin de trouver tout bon, les domestiques se piquent d'être plus délicats que leurs maîtres.
Pendant le siège de Paris, beaucoup ont préféré se passer de viande pendant quatre mois plutôt que de toucher au morceau de cheval dont se con-
tentait le reste de la maison. Certains en sont morts, mais ils n'ont pas dérogé.
De même, dans les villages, très nombreux aujourd'hui, qui ont un boulanger, vous ne feriez, pour rien au monde, manger du pain bis à un paysan. Il croirait que vous voulez lui faire sentir son infériorité.
i.e pain blanc est devenu pour lui le symbole de l'égalité.
Cependant, ce pain blanc est moins nourrissant, moins savoureux; il sèche en un jour; il est inutilisable le lendemain, tant il est tripoté et additionné de substances étrangères.
Mais c'est du pain blanc.
Les vieux minotiers ne s'y trompent pas, eux. Ils ont dénoncé nos farines perfectionnées comme inférieures et même nuisibles à la santé. — Leur voix s'est perdue dans la foule.
Un commencement de réaction se manifeste chez les riches qui reviennent par hygiène au pain noir du pauvre.
Comme le pauvre n'en mange plus, il faut fabriquer tout exprès ce pain, qui est vendu plus cher, bien qu'il passe pour être de qualité inférieure.
Lire et rien entendre^
Est comme chasser et rien prendre.
Cela n*empêche pas nos vieux proverbes d'insister sur la nécessité de Tinstruction.
Ueschole est piscine de vie.
Mieux vaut science que richesse.
Sans s'illusionner, d'ailleurs, sur l'infaillibilité
de la science :
Rien ne sais, Sinon que je sais Que rien ne sais.
L'honneur nourrist les arts.
Les arts contemporains sont honorés toujours, mais leur nourriture est plus substantielle.
Nous ne sommes plus à l'année i835 où Eugène
. Delacroix abordait Jean Gigoux, rue de Tournon,
et disait, en lui parlant d'un héritage récent :
« Au moins, avec cela, je suis sûr de ne pas
mourir portier ».
Aujourd'hui, pour le seul droit de publication, par la phototypie, d'un soldat de Détaille, format in-octavo, son éditeur demande i,ooo francs, plus 25o francs de tirage et de clichage, plus un droit de lo pour loo sur la vente.
La musique est l'œil de l'oreille.
Pas mal dit pour un temps où la musique était à l'état rudimentaire. Ils n'ont donc rien inventé, ceux qui ont parlé plus tard des horizons nouveaux que l'harmonie découvrait à leur pensée.
Le musicien Est magicien.
Les bons livres font les bons clercs.
Clercs prend ici le sens de lettré, d'érudit.
Le bon livre vieillissant Rajeunist et florist.
Oui certes 1 le bon livre ne fait que gagner avec le temps. Montaigne n'est-il pas plus jeune, plus épanoui que jamais ? Il a cependant ses trois siècles. Mais il a de la vie à en revendre.
Le livre fait vivre.
Qui ajrme son esprit
Ne tient compte de ses habits,
A preuve la mise généralement négligée des vieux savants passés, présents et futurs.
Nul bien perdu.
LE chiflonnier nous le montre tous les matins, mais le ramasseur de mégos le prouve encore mieux dans sa très humble spécialité.
En argot de Paris, le mégo est un vieux bout de cigare, — ce bout acre, humide, que le fumeur
jette plus ou moins tôt, mais qu'il finit toujours par jeter. A peine ce rebut a-t-il touché le sol qu'un homme à souple échine le relève.
Que devient le mégo? Il est assorti par qualité, car il y a le mégo-havane du cigare à 5o centimes, comme le mégo-crapulos du cigare à un sou. Puis il est haché, et vendu au poids comme tabac. Le tabac de mégos a sa Bourse, comme toute bonne valeur industrielle. C'était jadis chez un marchand de vin près de Tàncienue barrière Rochechouart. Les débitants de mégos premier choix étaient honorés du titre de sénateurs.
Bien d'autres produits, inutilisables en apparence, ont leurs marchands.
Le premier. Privât d'Anglemont a dévoilé, dans son Paris-anecdote, les mystères de ces industries inconnues; nul ne les connaissait mieux que lui. Il a révélé comment on pouvait faire fortune en triant les chiffons; en ramassant les écorces d'oranges pour la fabrique du curaçao; en faisant avec les croûtes de pain sec du collège, des croûtes dorées pour les consommés du grand monde, de la chapelure pour paner les côtelettes, et même du pain d'épices pour ces mêmes collégiens qui avaient dédaigné sa forme primitive.
// n*est chose tant vile qui ne soit utile.
Les progrès de Tindustrie le prouvent tous les jours. Mais ce qui m'étonne, c'est qu'on ait proclamé le principe en un temps où le triage du chiffon, l'extraction de la margarine et la glorification du guano n'étaient pas encore inventés.
Je me rappelle à ce propos un feuilleton scientifique (de M. de Parville, je crois,) qui m'est toujours resté en tête.
Il s'agissait du procédé employé par une petite ville d'Angleterre, pour supprimer tous ses foyers d'infection. Cette ingénieuse cité envoie jeter chaque jour ses ordures dans une immense fournaise, tellement ardente qu'elle dévore même lesvidanges, sans avoir besoin d'autre combustible.
Mais ce n'est pas tout.
Son feu perpétuel développe une chaleur utilisée comme force motrice par une grande usine; et les cendres sont utilisées comme engrais.
Engrais inodore, ce qu'on ne peut dire, hélas ! de la plupart des nôtres.
Ils poussent à la quantité aux dépens de la qualité. Je me rappelle à ce propos la fine répartie d'un bon vieux curé logé dans les ruines du château Bayard, en Dauphiné. Comme je parlais de la
22î5 VIEUX PROVERBES
beauté de sa vigne: « Hélas! Monsieur, me dit-il, notre vin a bien perdu depuis qu'on le cultive ».
Asse^ sait Qui vivre sait.
La science de la vie est en effet la première de toutes. Mais c'est malheureusement la dernière qu'on possède.
Et encore bien des hommes en restent à l'apprentissage.
Tant vaut la chose Comme on la fait valoir.
On a poussé jusqu'aux dernières limites l'application de ce proverbe. Si les adjectifs pouvaient suffire à contenter, notre époque serait heureuse entre toutes. Lisez les réclames, les prospectus, les annonces. Tout est fin, surfin, superfin, extra, qualité exceptionnelle, hors ligne.
L'adjectif bon a seul été dédaigné comme trop faible. Tout au plus dit-on : bon ordinaire^ quand on ofïre un liquide de dernier ordre.
Oy le vieil.
C'EST-A-DIRE : " En Conseil, écoute le vieillard •■. Ordinairement l'homme qui a beaucoup vécu a beaucoup vu. — Plus vit-on, plus voil-on. — Le temps et l'usage rendent l'homme sage,
23o VIEUX PROVERBES
disent deux autres proverbes. — Aussi insistait-on beaucoup autrefois sur le respect dû au grand âge. De là le dicton : A l'ancien^ toute révérence! Cette révérence n'a point diminué dans les pays lointains. Aux îles Carolines, chaque tribu confie au plus âgé le soin d'élever le fils de son chef. Le plus âgé ne serait pas fort vieux, il est vrai, si les Carolins imitaient d'autres sauvages qui ne se font pas scrupule de manger leurs patriarches dès que ceux-ci ne peuvent plus se nourrir.
L'Europe n'en est pas arrivée à ce moyen de supprimer les bouches inutiles. Ses vieillards vivent même plus longtemps qu'autrefois, grâce à une hygiène mieux entendue. Et quand ils sont pourvus d'une bonne place, ils reculent autant que possible l'heure de la retraite, sans s'inquiéter de ceux qui attendent leur succession.
Pour en précipiter l'heure, les impatients se jettent ordinairement dans le parti nouveau qui a pour programme de faire maison nette. On crie alors : Place aux jeunes!
Voyant que leur remplacement doit être le premier acte de ce progrès, les anciens le nient, naturellement, et prétendent résister au nom de la saine tradition.
VIEUX PROVERBES 2'3l
Une fois au pouvoir, car ils ont toujours le dernier mot, les jeunes deviennent à leur tour des Géronte, qui s'étonnent de voir troubler par d'autres la mansuétude dont ils prétendent jouir à perpétuité.
Quel que soit leur parti, la politique des vieillards devrait être de se retirer à temps, et d'attendre qu'on vienne leur demander avis. Leur expérience s'imposerait alors plus dignement,
La vérité est qu'il y a vieillard et vieillard. Les uns sont les plus sages des hommes, les autres redeviennent enfants. De fruit mur à fruit blet, il n'y a pas loin. Celui qui, la veille, était arrivé à la raison pure, est bien plus exposé qu'un autre à la perdre le lendemain. Ce qui a fait dire aux Italiens :
A teste blanche, souvent cervelle manque.
Sous la peau de l'homme, plusieurs testes.
Si encore elles n'en pouvaient jamais sortir! Malheureusement, les dompteurs sont rares.
Si jeune sçavait^ et vieil pouvait, Un Jupiter il serait,
La première moitié de ce proverbe est demeurée
seule en usage, et elle se répète souvent à tort selon moi.
Si la jeunesse savait, elle ne tomberait pas dans certaines embûches, mais elle serait dégoûtée de tout avant d'avoir joui de rien.
Si la vieillesse pouvait, elle offrirait le triste spectacle d'une ardeur qui n'aurait à compter sur aucune réciprocité.
A moins que la vieillesse ne puisse se rajeunir
Mais alors ce ne serait plus la vieillesse.
Saint ne peut^ Si Dieu ne veut.
Quand Dieu ne veut.
Le saint ne peut.
Corollaires du proverbe plus connu : u Mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints ». On en abuse pour demander au ministre ce qui regarde le général, et au général ce qui regarde le colonel, etc.
On a voulu ici faire allusion aux antiques exagérations du culte des saints.
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Coutume est une autre n
oos avons dit plus tard seulement : Habitude r seconde nature, ce qui se comprend
Je tenais beaucoup à faire un dessin pour ce proverbe si connu et si vrai, mais difficile à
234 VIKUX PROVERBES
mettre en action. Longtemps je suis resté sans savoir comment je m'y prendrais, et je n'avais pas grand espoir, quand je vis un jour deux couvreurs fumant leur pipe, assis sur la gouttière d'un toit. Leur tranquillité me montra si éloquemment le pouvoir de l'habitude que je fis le croquis en rentrant chez moi.
Au XV® siècle, on trouve cette même puissance définie d'une façon qui s'applique mieux encore à notre sujet.
Coustume dure vaut nature.
Car coustume rend maistre et devient nature.
Qui paye ses dettes s'enrichit.
Je donne ici une version moderne. Au xvi® siècle, on disait :
Qui paye sa dette Fait grand acqueste.
C'est-à-dire: qui paye sa dette fait belle emplette, puisqu'il rachète l'obligation où il se trouvait visà-vis du créancier. Sans quoi :
Une dette amène l'autre.
Qui vit à taille et à compte, Vit à honte.
Il s'agit ici du compte créditeur et de la taille de bois qui servait de carnet d'inscription au boulanger.
Mais il y a longtemps que la taille du boulanger n'est pas plus de mode que la honte de la dette. Un écrivain d'esprit a même soutenu que le créancier était le véritable ami du débiteur, parce qu'il était aussi le seul qui pût se réjouir franchement de ses succès.
Laissons le paradoxe pour ce qu'il vaut, et ayons plutôt égard à cette autre recommandation :
Garde-toi de vieille dette.
La vieille dette est, en effet, le cauchemar de bien des gens, qu'elle suit pendant toute leur vie, avec son escorte d'intérêts. J'ai connu des colonels encore bien tourmentés par leurs dettes de sous-lieutenant.
Au bout de trente ans, on ne saurait croire ce que finit par coûter une demi-tasse.
En un temps où le baron Brisse, notre célèbre gastronome, ne venait pas à bout de payer son loyer, il avait dû laisser une grande pendule Louis XV, comme gage, entre les mains d'un propriétaire du quai Voltaire.
Au bout d'un certain délai, celui-ci devait rester
23t) VIEUX PROVERBES
légitime possesseur, et il croyait si bien son débiteur incapable de le rembourser que, sans plus attendre, il avait confié la pendule à un maître restaurateur. Il faut avouer qu'elle en valait la peine.
On avait donc décrassé sa boîte vert tendre, semée de roses pompon, on avait redoré d'or fin les cuivres rocaille qui se contournaient le long de ses arêtes pour s'entrelacer au sommet, formant un berceau, sous lequel un oiseau chanteur ouvrait les ailes.
Bref, l'œuvre était achevée, lorsqu'au dernier jour, à la dernière heure, le baron se voit en possession de la somme nécessaire. La chose lui tenant au cœur, il dépêche Constance, sa fidèle gouvernante, avec ordre de verser l'argent et de réclamer le gage.
La somme est reçue avec une mauvaise grâce qu'explique l'apparition de la pendule redevenue superbe. Je laisse à penser l'heureuse surprise du retour, et la moralité que le baron gastronome en tira.
Car jamais on ne vit notre proverbe confirmé d'une façon plus éclatante
Jeu qui trop dure, Ne V3ut rien.
IL est trois heures du matin. Nous a une dernière partie, au cercle des Arts positifs. Inutile d'indiquer le perdant. Ses jambes, ramenées sous le fauteuil, ont permis de le deviner.
Celles du gagnant s'étendent, au contraire, avec volupté. Ces mouvements instinctifs ont depuis longtemps été observés par les joueurs de profession. Mais il est bien d'autres situations où les jambes savent parler.
Je me rappellerai toujours d'un fait qui me fut conté à ce propos par Charles Mismer, l'auteur des Soirées de Constantinople^ un des hommes qui connaissent le mieux l'Orient :
« Au temps, me disait Mismer, où j'étais secrétaire particulier du grand- vizir Aali- Pacha, il se faisait habituellement lire les documents que j'avais rédigés. Les hommes d'état turcs sont les plus impassibles du monde, et le vizir ne le cédait à aucun sous ce rapport. Sa figure restait impénétrable. Avant qu'il ne corrigeât de sa main, il m'était impossible de savoir ce qui lui plaisait ou non.
a Or, une correction ne dit pas tout. J'avais intérêt à me rendre un compte exact de ses impressions, et je ne me lassais point de les étudier à la dérobée. Je finis par remarquer que si la figure et le corps ne bougeaient pas, il n'en était pas de même pour un de ses pieds. Les. jambes étaient croisées sur le sopha, selon l'habitude musulmane, mais l'une d'elles, un peu pendante, dépassait l'autre, témoignant, par une agitation légère.
du sentiment improbateur. Si le bout du pied remuait, il y avait lieu à corriger.
« J'en acquis la conviction à partir du jour où je vis que trois mouvements de ce genre avaient coïncidé avec trois corrections.
« Dès lors, je pris le pied pour règle de nos entretiens, et j'en arrivai à ne plus le faire bouger.
« J'aurais dû garder cela pour moi. Malheureusement, une sotte obligeance me fit confier la chose à un diplomate dans Tembarras; celui-ci s*en trouva bien, et me punit en la divulguant. »
Je viens de parler des jambes; j'ai vu sur les rides un travail remarquablement précis : joies, tristesse, ambition, défauts ou qualités, tout creuse chez nous des sillons plus où moins perceptibles qui étaient là finement étudiés.
On a même classé, noté les divers sons du rire (hi! hi! — ho! ho! — hé! hé! etc.), selon les tempéraments.
L'étude de la main est revenue à la mode, et tient bon depuis une trentaine d'années.
C'est ainsi que le défunt abbé Constant renonça à la théologie passionnelle et aux idées du phalanstère pour aller donner des consultations sous le nom d'Eliphas Levi dans un cabinet de la rue de Sèvres.
Non loin du cabinet d'Eliphas, dans le salon de M"»® Colet, paraissait souvent le capitaine d'Arpentigny, un ancien garde du corps qui donnait aussi dans la divination. Ses œuvres sont pleines d'observations curieuses et finement contées.
Après eux, un vieil ami d'Alexandre Dumas père, Desbarolles, comte d'Hautencourt, peintre, voyageur et grand maître d'escrime, se jeta dans la chiromancie avec passion, et lut dans les mains d'autrui jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, — un véritable âge de prophète.
Un artiste trop peu connu, M. Ballet, a mis son crayon au service de cette science. Il montre chaque caractère dans une tête d'expression admirablement rendue. Sa galerie, que j'ai vue, m'a frappé; elle promet à notre siècle un Lavater nouveau, et bien plus remarquable.
En réalité, ces devins savaient surtout observer la physionomie des gens. Plus d'une sorcière en vogue ne procède pas autrement. Qu'elle lise dans les cartes ou dans le marc de café, qu'elle suive les lignes de votre main ou de votre écriture, c'est surtout aux traits de votre figure qu'elle s'attache, sans en avoir l'air
(S cognoit-on le Jol Et le niais.
LE niais fut d'abord le petit ois ne sachant encore voler. F donna son nom auï jeunes gens c du monde que la m
Homme roux et chien lai nu Plutôt mort que connu.
L'homme roux et le caniche étaient jadis fort redoutés ; chacun passait pour dissimulé en son genre.
On avait peur aussi de la femme à barbe, qui passait pour sorcière. Elle n'était bonne qu'à lapider ou à bâtonner.
Femme barbue, De loin la salue, Un baston à la main.
Homme roux et femme barbue^ De quatre lieux les salue, Avec trois pierres au poing Pour t'en aider sUl vient à point,
La barbe était un indice important :
On connaît au pommi^^r la pomme, A la barbe l'homme.
Si elle était clairsemée, Thomme était à redouter. D'homme mal barbu, Dieu vous garde !
Mais c'est surtout la barbe rousse qui faisait peur :
De barbe rousse et noirs cheveux.
Garde-t'en bien, si tu le peux.
Peu de barbe et roux de couleur^ Sous le ciel (il) n'y a pejeur (pire)
Faisons bien remarquer que ces proverbes, si malveillants pour les roux, ne regardaient que la France, où cette nuance de cheveux était rare. En Angleterre, il n'en est pas de même. C'est le brun, au contraire, qui devient suspect
Roux Français, noir Anglais, Ne t'y fie, si tu es sage.
Je pensais d'abord que nos aïeux avaient peur des roux en souvenir de Judas, mais j'avoue que ce noir Anglais met ma conjecture en péril.
En i838, un Manuel du physionomiste avait pris un parti mixte en déclarant que les « cheveux roux caractérisaient un homme souverainement bon ou souverainement mauvais ».
Personne n'était ainsi en droit de se formaliser.
Le manuel prodiguait d'ailleurs les renseignements. Voici par exemple la description exacte de la figure du poète :
« Front large, carré, doucement incliné en arrière par le haut ; recouvert d'une peau blanche et moelleuse ; sinus frontaux prononcés; sourcils arqués gracieusement, bien séparés. Œil brillant entouré de petites rides. Regardvif et gai. Paupière supérieure reculée, peu visible. Racine' du nez formant un enfoncement très voûté, à dos large et parallèle dans sa longueur. Coins de . la bouche
Icgèrement relevés; lèvre supérieure saillante ot, pour ainsi dire, suspendue au-dessus de l'inférieure sans la toucher. Menton arrondi et avancé en saillie. »
J'espère que c'est précis. Sans doute, les poètes basanés s'inscriront en faux. D'autres objecteront que la racine de leur nez ne forme point '( d'enfoncement ». Mais le manuel ajoute :
« Né pauvre, Socrate fut malheureux et vicieux dans son enfance. Lorsqu'il se corrigea, sa figure avait reçu l'empreinte de ses travers, et lâge adulte l'avait rendue ineffaçable ».
Donc, les figures condamnées par la physiognomonie ne sont pas condamnées sans appel. Socrate est là pour le prouver.
Il me semble toutefois que l'œil affirme, plus clairement, la valeur morale du personnage.
Les observateurs en ont été frappés. Nos pères répétaient ce vieil adage :
L'homme rCa rien des deux
Que les yeux.
Ni du paradis que Vâme.
C'est faire, il faut l'avouer, beaucoup d'honneur à l'âme humaine.
Car, si elle vient en ligne directe du paradis, elle en a souvent oublié la route.
Fis a fait visage qui a été conservé seul, je ne sais pourquoi. Mais on continue à dire vis-à-vis pour visage à visage.
Pour en revenir à mon proverbe, il est de ceux qui n'ont pas besoin d'explication. Tous ceux qui
savent observer ont eu occasion d'en reconnaître la justesse.
Jeu de mains^ Jeu de villains
Cela se disait au temps où les gentilshommes portaient l'épée. Les rustres n'avaient que leurs mains, et ils les levaient volontiers pour régler leurs différends. On voyait à coups de poings qui avait raison. La bonne société, vouée à la rapière, dédaignait ce moyen de combat, ce qui explique l'autre proverbe.
Main lavée Moins levée
Ses mains blanches ont conservé Tusage de l'épée^ qui tue d'ailleurs rarement nos amateurs de duels.
Qiii perd à chasse?* tout son temps Toujours sera pauvre et meschant
Yen atteste les balles que reçoivent de temps à nutre les gendarmes et les gardes forestiers.
Tout fut à autruy Tout retourne à autruy
Les ennemis de la propriété feront bien de méditer ce proverbe, qui montre le néant de ses apparences.
Le milieu en toute chose Est tenu le meilleur
Pas en France, où le nom de juste-milieu était une injure politique il y a quarante ans. Aujourd'hui, l'injure n'aurait plus sa raison d'être, car le centre a disparu, ou à peu près. Il n'y a plus qu'une gauche et une droite,
Les extrêmes se touchent. ., en attendant qu'ils se dévorent.
U histoire écrit le présent pour le futur
Malheureusement, le futur se moquera des leçons du présent, tout comme le présent se moque des leçons du passé.
Le trop changer empire
Alors la France est bien malade, il suffit, pour s'en convaincre, d'additionner ce qu'elle a dévoré de ministres depuis un siècle.
Nul royaume en autre contrée Est seur (sûr) et de longue durée.
Tant pis pour notre question coloniale.
Qui tient la poêle par la queue Il la tourne où il veut»
C'est une réponse trop peu connue au proverbe : // est le plus embarrassé, celui qui tient la queue de la poêle.
Loup affamé Nulle part à placer,
A méditer par ceux qui ont besoin d'un nouveau caissier ou d'un nouveau gouvernement.
Eau trouble, gain du pescheur.
On dit que nos braconniers d'eau douce pratiquent de plus en plus cette méthode. Piétinant les fonds bourbeux, quand les eaux sont basses, ils prennent facilement à la main le poisson qui ne saurait les voir, tant il est aveuglé et infecté.
Les crises politiques offrent aussi de tels spectacles; leurs pêcheurs ont plus de vase à remuer que jamais.
prête qu'aux riches
NOUVELLE émission d'une société trop prospère pour n'avoir pas besoin d'argent. Pourquoi s'en priverait-elle? Ne sommes-nous pas dans le siècle des emprunts? Ne nous est*il pas prouvé qu'une grande nation diminue d'autant plus sa dette
25o VIEUX PROVERBES
qu'elle l'augmente? Qui se permettrai^d'en douter, surtout quand il a Tespoir de lever une prime?
Proverbe bien connu, mais relativement moderne.
A qui Dieu plus a donne.
Plus à bien est obligé.
C'est la charité prescrite comme un devoir proportionnel à la fortune.
Le sacrifice de l'intérêt privé se retrouve recommandé par le proverbe suivant :
Chacun doit penser du commun profit
Ce serait bien beau, si ce n'était si rare. Le vrai est que
Chacun cherche son propre profit
En ajoutant par pudeur :
Chacun pour soy, Dieu pour tous!
De grande provision^ grand dégât.
Parce qu'il est plus facile de voler, parce qu'on se laisse aller à consommer davantage, et enfin parce que cela se gâte avec le temps.
Le luxe de la table était jadis de ceux qui
VIEUX PROVERBES 25r
coûtaient le plus. On y mangeait son avoir. C'est pourquoi on disait :
Petite cuisine, Grande maison. ■ Petit pot (au feu), Grand repos.
A ronde table n'y a desbat
Cest du temps où on se disputait le haut bout des tables longues ; il était réservé aux places d'honneur.
Mais la table ronde n'a pas diminué tant que cela les chances de conflit. Que de rancunes misérables, que de froissements ridicules, parce qu'on a été placé à gauche de la maîtresse de la maison au lieu d'être placé à sa droite!
Plus couste à se faire enterrer Qu'à se faire médeciner
On voit que les pompes funèbres n'ont jamais . été à bon marché. Au corbillard empanaché, aux cochers à aiguillettes, aux maîtres de cérémonies à culotte courte, à toutes les friperies banales d'usage à Paris, combien je préfère les enterrements que j'ai vus à Strasbourg il y a vingt ans.
Le cercueil n'était ni drapé, ni chargé de couronnes de dimensions ridicules; on le recouvrait
de guirlandes de fleurs artificielles pendant l'hiver, et naturelles pendant Tété. Point de maître de cérémonie, mais un prêtre de la paroisse venant en soutane. Il symbolisait le secours de la religion en offrant son bras au plus proche parent pour suivre les chères dépouilles. Et l'assistance, se distribuant également par couples, suivait en silence, à pied, tête couverte, attendu qu'il n'est jamais entré dans les intentions du défunt d'exposer ses parents et ses amis à des coups de soleil ou à des refroidissements.
Ingratitude tarit les fonds
Fonds voulait dire sources^ fontaines. Le premier effet de l'ingratitude est, en effet, de tarir la source des bienfaits qu'on pouvait espérer encore.
Horloge entretenir, Jeune dame servir, Vieille maison réparer, C'est toujours à recommencer.
Trois vérités consacrées par l'expérience. La première date du temps où l'horloge se remontait chaque jour.
C'est la grande réponse des donneurs de nouvelles extraordinaires h ceux qui se permettent d'en douter. Ils ont raison parfois, mais la plupart du temps, on pourrait leur répondre par le contre-proverbe ; de petit feu grande
fumée. Il est vrai que petit feu peut devenir grand :
Petite estincelle Engendre grand feu.
De petite scintille S'enflamhe une ville
On disait scintille pour étincelle. Nous avons laissé ce joli mot, pour garder le verbe scintiller.
Parler des choses invisibles Est grand loisir.
Il est certain qu'il faut avoir du temps à perdre pour essayer d'approfondir ce que nous ne pouvons connaître. Dans la conversation comme dans les livres, c'est un thème souvent abordé cependant; il a le grand avantage de ne toucher ni aux personnes, ni à la politique, et de n'être jamais épuisé, puisqu'on est fatalement réduit aux hypothèses.
Qui est tout d'esprit n*a point de chair
L'excitation des sens est d'autant moins à craindre que l'esprit est occupé. A ce point de vue qui est vrai, on conçoit l'insuccès de la tentation légendaire de Saint-Antoine. Le vénérable hermite n'eut pas tant à lutter qu'on pourrait le supposer.
Il en est de même pour les savants et les litté-
rateurs qui se donnent tout entiers à leurs œuvres. Le plaisir ne les domine guère plus que les ascètes, parce que leur tempérament ne s'y prête pas davantage.
Balzac cédait aux bonnes fortunes plus qu'il ne les cherchait. Il les redoutait même. Paul Lacroix m'a plusieurs fois conté qu'il l'avait entendu dire avec colère, après une liaison de passage :
<♦ J'y ai perdu deux in-octavo. »
De bien faire Peine perdue
Il ne se faut tuer en son mestiery Mais y vivre.
Je n'ai pas voulu laisser de côté ces deux proverbes qui semblent en désaccord complet avec la glorification du devoir accompli qu'offrent tant d'autres.
Car il convient d'y voir une ironie, une amère protestation contre ceux qui ne savent pas récompenser le dévouement.
Qui ayme bien ses enfants, Les doit corriger souvent
Qui bien aime^ bien chastie
On a renoncé à ces preuves d'amour, et on a bien
2?t) VIEUX PROVERBES
fait. L'entant frappé en conçoit plus de tristesse et de, rancune qu'on ne Timagine.
Mais on est tombé dans l'excès contraire qui n'est pas mieux raisonné. Je ne suis pas pour le système de caresses excessives qui a remplacé le système correcteur de nos aïeux. Ici, je partage l'avis des proverbes :
Qui trop son enfant caresse N'en aura point d'allégresse
Enfant par trop caressé j Mal appris et pis réglé.
Mère trop piteuse Faist sa famille tigneuse
Si on gâte les enfants dès le début, on leur prépare de grandes incommodités dans l'avenir.
Que deviendront les nôtres! car on ne les a jamais plus empanachés, plus admirés, ni plus comblés de joujoux. Après la poupée qui parle et la vache qui donne du lait, tout leur sera fade.
Il fallait ces proverbes pour bien comprendre ce qui suit :
Qui aime trop son enfant ^ L'a en hayne.
Espoir diminue la peine
SANS cela, comme on s'en irait!... L'omnibus est complet! 11 pleut à verse; on n'en est qu'au numéro 3, et le 99 est en mains.
On attend donc cinq minutes, puis dix, puis trente, et on finit par rester une heure pour
ne pas perdre son premier quart d'heure d'attente. En espérant nous devenons vieux
A mal faire
N'y a point d'honneur.
Cela me fait penser aux journaux qui nous poussaient au Tonkin en s'écriant : « Vengeons la mort du commandant Rivière. Il y va de Thonneur de la France! »
Entre nous, ce pauvre Rivière et Thonneur de la France désiraient-ils être vengés par la mort de tant de braves gens? Et nos dernières victimes ne sont-elles pas aussi fondées à crier vengeance à leur tour ?
« A combien de choses met-on de l'honneur?
s'écrie le prince de Ligne.
Un homme, à avoir des femmes ;
Une femme, à n'avoir pas d'hommes;
Un jeune homme qui entre dans le monde à avoir des équipages, des chiens et des chevaux ;
Un troisième, à jouer un jeu horrible;
Et peu de monde à faire son devoir. »
Voisin sait tout
Rien de plus vrai dans les petites villes, et surtout à la campagne. C'est pourquoi....
Dire ne doibt-on secret, Derrière paroy y ne for est,
La paroyy c'est le mur. Derrière les murs comme derrière les buissons, les oreilles sont aux aguets.
A Paris, la police du voisin est moins bien faite. Les rues sont trop larges, on déménage trop souvent, on vit trop au dehors. Aussi la grande ville reste-t-elle le séjour préféré de ceux qui, par goût ou par nécessité, tiennent à rester ignorés du voisin.
Le sage se conforme à la vie de ses compagnons
C'est pourquoi, lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement,
// faut hurler avec les loups.
Cependant il y a des précautions à prendre.
Qui a le loup pour compagnon Porte un chien sous le hoqueton.
Il faut considérer ce chien comme une simple figure. Cela veut dire qu'il est bon de rester armé contre tout voisinage suspect.
A tel seigneur, Tel honneur
Moins connu que : « A tout seigneur, tout hon-
neur! » Et c'est dommage. Le dernier proverbe ne fait pas de distinction; Pautre veut que l'homme soit digne de son titre.
A chaque oiseau son nid semble beau.
A chacun plaît le sort de sa nature.
Un philosophe du siècle dernier le remarquait aussi, et je ne saurais mieux dire que lui :
« On met deThonneurou duprixàtoutcequ'ona.
Depuis son château jusqu'à son chapeau, on en est enchanté : on croit que l'un ne peut pas être mieux habité, ni Tautre mieux troussé. L'arrangement de sa chambre, un meuble, un gilet paroissent des merveilles ; on a Tair de dire : personne n'a tout cela aussi bien. Quel beau cheval que la rosse qu'on possède l quelle belle rtie que celle où l'on loge. En y gelant pendant l'hiver, on dit : quel bonheur, pour Tété, que le soleil ne puisse entrer chez moi!
« Le disgracié de la nature croit qu'il a de l'esprit. Le disgracié de la cour croit qu'il a du mérite :
« Les beaux sont toujours bêtes, dit le premier;
« Les gens médiocres sont toujours en faveur, dit le second. »
CETTE moralité des déceptions qui accompagnent tout plaisir a particulièrement séduit nos anciens. Ils l'ont présentée sous toutes les formes imaginables. En voici quelques-unes ;
Nul bien sans peine.
Nulle rose sans espine.
Nulle vertu sans fatigue.
Nul vice sans supplice.
Nul vin sans lie Nul plaisir sans desplaisir.
Nul endroit sans son envers.
Nul bois sans escorce. Nulle noix sans coque.
Nul jour sans soir.
Il en est une qui ne me paraît point devoir être acceptée d'une façon absolue :
Nul mal sans aucun bien
à moins qu'il ne soit fait allusion à la leçon de patience offerte par l'adversité. Mais c'est un bien en quelque sorte négatif.
Voici qui est plus constamment vrai :
Nul vieillard sans douleurs.
Douleurs morales et douleurs physiques. On voit tomber successivement ses amis, ses illusions, mais non ses rhumatismes.
A quoi sert alors de vivre?
Qui n*a santé, il n*a rien.
A demande effrontée Refus effronté.
On dit plus souvent, et moins bien : A sotte demande sotte réponse.
Il est plus difficile de refuser celui qui, sans rien demander, vous conte sa peine :
Asse:^^ demande Qui se lamente.
C'est grand' modestie De dire : je vous prie.
Est-ce toujours si modeste? Cela me fait penser à une réflexion du prince de Ligne :
« Je ne connais rien de mieux imaginé au monde que ce mot admirable : pardon !
(( Avec lui on peut faire tout ce qu'on veut. »
Parler doux et bénin, Rarement sans venin.
Paroles d'angelot, Ongles de diablot.
Molière n'avait pas encore mis à la scène ce bon Af. Tartufe^ mais on voit qu'il existait déjà.
Qui de tout se tait De tout a paix.
Nombreux sont les proverbes de ce genre. Ils témoignent du danger qu'il y eut toujours à dire tout haut la vérité :
Oy (écoute), voy et te tais, Si tu veux vivre en paix.
Ecoute, voix, tais!
Tu vivras en paix.
Le plus sage se tait ;
Le moindre n'est pas de cet advis.
Il est cependant des cas où le silence est une sorte de complicité morale. Toute protestation a son mérite alors. Cest Tavis du prince de Ligne :
« Quand Tindignation du mal, ou le désir du bien, arrachent une épigramme, dangereuse pourtant pour la suite à craindre, ce n'est plus mon sot qui fait de l'esprit , c'est un homme zélé pour la chose publique ou pour la justice en général. »
Avoir oui dire est moitié menterie.
Et comme, cette moitié se gonfle par la transmission d'une bouche à l'autre !
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ON disait également : La nuit est mère de pensées. Ou bien encore : Conseil de nuit ne fait ennui. — Il y a plus de clarté dans la variante relativement moderne ; La nuit porte conseil, qui a fini par remplacer toutes les autres.
Il y a des distinctions à faire dans le pouvoir réparateur de la nuit. Si elle a sa bonne part de sommeil, vous avez le lendemain Pesprit plus net, le jugement plus reposé. Mais si Tinsomnie s'en mêle, vous voyez tout en noir.
Cependant quand on a une lettre importante à faire, il est bon de récrire le soir, parce que, le lendemain matin, on la recommence ou on la supprime. La nuit, ou plutôt le temps écoulé^ a fait voir les choses sous un autre jour.
Fortune aveugle.
Il est certain que tout être médiocre ne voit plus
du même œil dès qu'il est enrichi. C'est ce qui a
fait ajouter :
En trésor.
Cœur très ord.
Nous disons toujours ordure^ et nous ne disons plus ord. Dieu sait pourquoi 1
La rime est riche, la pensée est juste. L'abondance des richesses n'a jamais contribué à l'élévation de rame.
L'or fait plus que souiller le cœur; il le tue : .
Au trésor gist le cœur Il fait tuer aussi :
Argent fait pendre gens
// n'est joye que de coquins
Les coquins d'autrefois étaient de simples mendiants. On dirait que Béranger a connu notre proverbe quand il a déclaré que « les gueux étaient des gens heureux. »
Sa chanson est bien connue. Il y aurait à en rabattre. Il est certain qu'on peut manger sans nappe, mais encore faut-il manger.
Indigence engendre riote,
Riote signifiait dispute. On a dit ensuite plus brutalement : « quand il n'y a plus de foin au râtelier, les ânes se battent. » Et si la misère est générale, tout est saccagé.
Nécessité n*a loy, foy ni roy.
En chômant on apprend à mal faire.
On n'avait pas encore les grèves cependant.
A bon entendeur, Peu de paroles.
Ceci me paraît bien plus clair que la variante moderne : A bon entendeur salut!
Trop parler nuict
Je ne connais pas une meilleure mise en action de ce proverbe que le Début dans la vie de Balzac. Il devrait être lu par tous les jeunes gens, qui sont de terribles indiscrets, — non par méchanceté, mais par vanité.
Parler d'autrui leur semble faire acte d'homme, et ils commettent leur première médisance comme ils fument leur première pipe, avec la conviction d'occuper enfin une place dans le monde.
L'on ne doit avoir pitié de larron
Ce n'est point Tavis de ceux qui disent : « Va te faire pendre ailleurs. »
Et le larron convaincu va bien vite voler ailleurs.
Les humanitaires ont encore une autre excuse : « Il est si jeune 1 Vous briseriez sa carrière ! »
Et on le laisse continuer, de même façon, une carrière si bien commencée.
On s'écrie enfin : « Craignez le scandale 1 »
Pour beaucoup de gens, et surtout quand il s'agit du bien de l'Etat, le scandale paraît être dans la révélation du délit, et non dans le délit lui-même.
Qui pardonne au meschant Offense le bon.
Au meschant pardonner
Est le bon injurier.
Qui pardonne aux meschants Nuit à bons, petits et grands.
Qui pardonne aux meschants Fait tort aux bons
Le nombre de ces proverbes atteste l'indlgitation que le crime causait aux honnêtes gens.
Nous n'en sommes plus à ces temps barbares.
On trouverait fort étrange qu'on appliquât l'antique formule : « Qui frappe par Tépée périra par Tépée.»
Telle n'est point la doctrine des abolitionnistes qui rendraient les honnêtes gens bien heureux s'ils leur octroyaient un peu de la sollicitude qu'ils témoignent aux coquins.
Singulière logique! On dénie à la société le droit de se faire justice, mais on reconnaît aux criminels le droit de justicier à leur façon la société. £t ils en usent.
Depuis que l'assassin compte sur sa grâce, fait-il pour cela grâce à sa victime ?
C'est pour elle qu'on serait en droit de réclamer aussi l'abolition de la peine de mort.
« Que messieurs les assassins commencent! »
s'écriait Alphonse Karr, quand il en fut question pour la première fois. La réflexion d'Alphonse Karr n'a rien perdu de son actualité.
Si nous considérons l'état des mœurs, la société semble d'autant mieux disposée à l'indulgence pour les gros crimes qu'ils sont devenus en quelque
sorte nécessaires à sa récréation quotidienne. Après n'avoir vu que des crimes au théâtre, après n'avoir lu que des crimes dans les feuilletons de journaux, la curiosité publique s*est prise d'appétit pour une chair plus saignante.
Elle a besoin de crimes vrais.
De leur côté, les nouvellistes ont tout fait pour surexciter ses désirs. A l'heure présente, les gros criminels sont en possession de la faveur publique. On recherche leurs portraits. On n'a jamais assez de détails sur ce qu'ils ont fait, sur ce qu'ils font, sur ce qu'ils disent, sur ce qu'ils mangent et sur ce qu'ils boivent. Je n'exagère rien, et les curieux qui feuilleteront plus tard nos journaux retrouveront les traces multipliées de cette sollicitude étrange.
Nous n'en sommes plus au temps de mon vieux livre de proverbes où je relève encore ce dicton :
Demande : Quel pays devons-nous tenir meilleur?
Réponse : Celuy auquel les bons seigneurient (commandent) ^et les gibets sont peuplés de méchants.
Lorsque les condamnations à mort étaient sérieuses, les commissaires chargés des préliminaires d'instruction entendaient dire souvent aux prévenus : « Ah 1 si j'avais pas eu peur de la veuve 1 »
La veuve^ c'est-à-dire la guillotine, ne fait plus peur.
Sur les soixante-dix et quelques condamnations à mort que le jury a prononcées Tan dernier, on n'a guère appliqué plus de douze fois la peine capitale. Et la crainte d'exciter le mécontentement public paraît avoir poussé à cette rigueur beaucoup plus que la volonté de punir de grands coupables.
Ceux qui ont été frappés ont assurément été surpris. Enhardis par la publicité d'actes de clémence qui sont devenus la règle au lieu de rester l'exception, ces hommes avaient supprimé la vie d'autrui avec la conviction de ne faire courir aucun risque à la leur. Ils espéraient jouir paisiblement de la grande notoriété acquise au plus criminel.
Une fois gracié, celui-ci trouve à la Calédonie son petit regain de publicité. On ne manque pas d'annoncer qu'il s'est marié, qu'il a des enfants, qu'il a entrepris un petit commerce. Cela fait touj:ours plaisir.
Je n'exagère rien ; j'ai lu, je lis encore souvent de telles choses. Mais qu'on ne parle pas à nos lecteurs sensibles d'un pauvre honnête homme qui, ne pouvant vivre en France, est allé aux colonies avec sa famille ! Celui-ci n'est pas intéressant : il n'a ni tué, ni volé. Il peut bien crever de misère s'il veut.
Bannière vieille, honneur du capitaine.
IL s'agit ici des capitaines d'anciennes bandes qui sont devenues ensuite nos régiments. Un capitaine de ce temps-là valait un colonel. Quant à la bannière, elle est toujours d'autant plus honorée qu'elle a vieilli dans les combats; ses glorieuses
blessures inspirent le respect. En France, on les saluait avec bonheur avant la trahison de Metz.
« Il n'est ombre que d'étendart», a dit Rabelais. C'était autour de ce glorieux insigne que le combat était le plus vif. De nos jours, le cri : Au drapeau ! Au drapeau a a conservé son pouvoir dans la mêlée. On court risquer sa vie pour sauver le drapeau du régiment. C'est ce qui faisait dire autrefois :
A Vétendart Tard va le couard.
Point de guerre si on ne faist monstre en temps
de paix.
Pendant du fameux si vis pacem para bellum, La monstre était une revue d'hommes équipés et
armés.
Grand vanteur Petit faiseur
C'est surtout à l'armée qu'on méprise les vantards qui s'érigent au dessert en héros.
La table fait de grands guerriers De toutes sortes d'hommes.
Il se trouve plus de capitaines A table qu'au camp.
Le premier coup en vaut deux
Homme assailli demi vaincu.
En effet, mieux vaut attaquer que défendre. En France, nous l'avons appris à nos dépens, il y a quinze années.
Soldat d'élite de la charrue prend issue
Par soldat d*élite^ on entend ici l'homme bien constitué, résistant à la fatigue, aux intempéries, aux privations. Qualités moins rares aux champs qu'à la ville. Cependant, le bien-être a fait sentir son influence dans les campagnes. Le paysan met un cache-nez l'hiver, et mange du pain blanc. Je ne sais plus s'il ferait un soldat aussi aguerri qu'autrefois.
En planche, torrent, rivière^ Vallet devant^ maître derrière.
On appelait autrefois planche un très petit pont de bois, passage mal assuré. Encore n'était-il pas commun sur les torrents et les rivières que le voyageur franchissait souvent à gué.
Il était alors prudent de faire bien éclairer son chemin.
Avec la sûreté et la facilité des communications actuelles, le proverbe n'a plus sa raison d'être, sauf
dans Tarmée, où un bon chef rend bien plus de services à la queue d'une colonne qu'à sa tête.
Je sais que ce n'est pas l'ordinaire en France. Sur la route de Vincennes, la marche d'une troupe d'infanterie m'en offrait cette année une preuve nouvelle. Après deux tambours et deux clairons, caracolait un capitaine très préoccupe' de faire valoir la fougue de son cheval. Je crois qu'il eût été aussi beau, en un jour d'alarme, pour montrer le chemin à des soldats intimidés.
Mais, ce jour là, il ne s'agissait que d'offrir au passant l'image d'une troupe bien réglée, et la sienne ne l'était pas. S'il avait agi en bon berger, s'il était resté derrière son troupeau, chacun eût fait son devoir.
Cela me faisait penser à une compagnie de chasseurs bavarois que j'eus un jour le malheur de rencontrer à Metz. Ils terminaient une étape en allongeant le pas dans un ordre excellent, l'air aussi préoccupé que s'ils avaient l'ennemi sur leur dos.
Je me l'expliquai en voyant un gros capitaine trotter constamment pour les mieux examiner.
Il était soit en queue, soit sur les flancs de la colonne ; jamais en tête.
Car il voulait voir, et non se faire voir.
Le sang du soldat fait grand le capitaine
NOTRE histoire le prouve encore mieux quetoutes ksautre3,e[la France a toujours du sang pour ses grands chefs, quand ellea l'honneur.devenurare, d'en posséder. Sl-Evremont disait que le Français M jaloux de la liberté de choisir un maître.
Bien que le système électif actuel donne à sa profonde appréciation un grand air de prophétie, je ne crois pas que le Français choisisse, dans le vrai sens du mot. L'acte de choisir demande trop de temps, trop de réflexion. Le Français n*a pas la patience de comparer; il subit plutôt des entraînements. Qu'un personnage quelconque lui donne un grand spectacle, qu'il soit bien campé sur la scène, qu'il multiplie les coups de théâtre, et le Français le chérira comme le plus grand acteur à la mode, il ne croira jamais avoir payé sa place trop cher pour assister à ses hauts faits, même quand il faudra se faire tuer pour lui.
Nous vivons sur notre réputation de peuple indocile; il n'en est pas au fond de plus soumis, de plus aveuglément dévoué à tous ceux qui l'impressionnent.
« Comediante ! tragediante! » murmurait Pie VII après une scène violente avec Napoléon. Pie VII formulait là, sans s^en douter, toute une doctrine gouvernementale. Comédie 1 Tragédie I n'est-ce point le programme de tous les grands acteurs de ce monde 1 Et c'est parce qu'il a bien joué sa tragédie- que Napoléon est resté grand, je ne dis pas devant l'histoire, mais devant ses victimes.
Il aurait administré son empire en bon père de famille que sa légende eût manqué de prestige.
Le peuple n'aime pas les héros tranquilles qui travaillent sans bruit à son bonheur. Il réserve son admiration pour ceux qui tuent, qu'ils s'appellent Robespierre ou Napoléon.
Mieux vaut bon gardeur Que bon gaigneur»
A ce point de vue, Napoléon fut au-dessous de bien des souverains moins guerriers. Mais on a vu que la popularité ne dépend pas de ces choses-là.
Oest affaire à celui qui veut estre gentilhomme d'aller à V assaut.
Il est noble qui peut monter le premier à l'assaut.
Les deux proverbes se complètent l'un l'autre. Nous les voyons confirmés par un passage de l'histoire de Charles VIL Alain Chartier dit qu'en 1441, on anoblit les premiers soldats montés à l'assaut de Pontoise.
Le camp est la boutique de noblesse, La noblesse est au bout de Vépée,
Ces proverbes indiquent, comme le précédent, quelle était la manière d'acquérir en France la noblesse. Elle s'obtient encore, mais c'est à l'étranger, en payant, et non sur un champ de bataille.
28o VIEUX PROVERBES
« Quand jadis on faisait un chevalier, dit le prince de Ligne, c'était pour un fait d'armes. Je ne connais pas d'autre noblesse. Qu'on ne donne ni ne paye les titres 1
— Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse, dit un jour l'empereur Joseph II à Casanova.
— Et ceux qui la vendent, Sire? répliqua celui-ci.
De charon soldat \ De soldat gentilhomme^ Et puis marquis^ Si fortune en dit.
Aujourd'hui vachier^ Demain chevalier.
Les proverbes qui précèdent donnent l'explication de ces deux derniers.
J'ajouterai seulement qu'à l'origine le vacher n'était pas si loin du chevalier qu'on a pu Timaginer par la suite. De même que le connétable était le chef des étables (cornes stabuli)^ le bache^ lier ou vachelier (vaccalarius) était l'homme préposé à la garde des vaches. Son humble titre servit plus tard à désigner le premier grade de l'aspirant à la chevalerie. C'est mon savant ami Blancard^ archiviste des Bouches-du-Rhône, qui m'a livré cette curieuse étymologie.
i tu peux, Meurs oii tu doibs.
JE ne connais pas un proverbe plus héroïque, ni plus fièrement tourné. Je voudrais le voir inscrit sur les drapeaux de notre armée. Il lui dit tout en huit mots; — des mots qui sonnent la charge.
Fais ce que tu doits,
Et il adviendra ce qui pourra.
Proverbe plus connu que le précédent, et qui a aussi sa beauté.
Il recommande le devoir accompli non seulement sans espoir de récompense, mais encore sans crainte des ennemis qu'il peut susciter.
.Nous disons de l'homme rare qui met ce proverbe en action : « Il a la religion du devoir ».
Et plus familièrement : « C'est un fanatique ».
Les fanatiques se font rares.
Bonne ne peut estre la guerre.
Bonne guerre N'est bonne guère.
même quand on remporte la victoire, car...
Guerre est la f este des morts.
Guerre et pitié ne s'accordent pas.
Jadis, on ne guerroyait que pour le pillage :
Guerre est marchandise.
pour la ruine des cités et des campagnes.
Terre chevauchée est demye mangée.
Tant que gens d'armes en pays courront^ Le laboureur jusqu'aux os mangeront.
Qui porte espée vit de force,
aux dépens du pauvre monde bien entendu.
Cela date du temps où Tami n'était pas moins à craindre que Tennemi ; aussi disait-on :
Chevaliers et gendarmes ^ brigants.
Notre gendarmerie fait contraste avecTancienne; elle ne parait plus dans les armées que pour faire justice des brigands auxquels on la comparait jadis.
l\ ne suffit point d'un traité de paix pour panser toutes les blessures.
Avec la guerre ne cesse point la hayne.
Et les vainqueurs ne profitent guère de ce que perdent les vaincus.
La guerre trompe toujours son homme.
En fin de compte
Mieux vaut paix que victoire.
Un proverbe va jusqu'à dire :
Mieux vaut servitude en paix Que seigneurie en guerre.
Et cependant la servitude paraissait le pire des maux.
Mieux vaut tost mourir pour la liberté Que languir en captivité.
L'Europe moderne a beau s'enorgueillir de sa civilisation, de ses expositions internationales et de la douceur de ses mœurs. Plus que jamais, elle souffre de la guerre. Chaque Etat est obligé de défendre sa terre comme au premier jour de barbarie. La vapeur, Télectricité, les congrès scientifiques n'ont rien changé à tout cela.
Seulement, au lieu de flèches et de javelots, on emploie des mitrailleuses et des fusils à répétition.
Notre monde civilisé a même fait un pas en arrière dans l'emploi de la force. Au lieu de se combattre (comme on l'avait fait pendant des siècles) par des armées qu'on pouvait considérer comme des délégations militaires, les peuples se jettent maintenant par masses l'un sur l'autre. Ainsi faisaient les hordes barbares.
La Prusse a donné l'exemple, et parce que la la fortune des armes lui a souri, toutes les autres nations se sont jetées tête baissée dans le gouffre où s'engloutissent leurs hommes et leurs écus.
Toutes ces calamités ont pour cause l'ambition de quelques-uns :
Les vilains s*ent retuent ^
Et les seigneurs s^embrassent.
Force passe droit.
CE proverbe s'est imposé depuis le commencement du monde. On a protesté. Du temps de Saint -Louis, Huon de Villeneuve disait: Force n'est mie droit, piecà (depuis longtemps) l'ai oui dire.
Au siècle suivant, nous répétions : Force n'est pas droite — et encore : OU force est^ raison n'a lieu, — Le proverbe rappelé en tête de ces lignes date du xvi« siècle ainsi que le suivant :
Sur la doctrine force ne domine.
On voit que M. de Bismarck n'a rien inventé. .
Le Tiers-État est la pépinière de noblesse.
Qui a commencé à estre noble Etait vilain.
Si la noblesse ne s' entretenait du Tiers-État^ Elle ne serait plus.
On sait que le Tiers-État était ce que nous appelons la bourgeoisie.
De nos jours, elle pourrait être encore considérée comme une pépinière de noblesse, au point de vue matrimonial. C'est dans la bourgeoisie que l'aristocratie vient redorer son blason, quand la dot en vaut la peine. Et cela durera tant que les filles de bourgeois s'en trouveront honorées.
Je tiens ici à faire une distinction. Il y a bourgeois et bourgeois. Il y a le bourgeois bien élevé qui a la conscience de sa valeur et le respect de ses traditions. Il y a le bourgeois trop vite enrichi
qui croit trouver la consistance dont il manque dans une alliance avec la noblesse de fantaisie. Son manque d'éducation ne lui permet point de savoir que l'honneur du titre est nul quand il n'est point la consécration de services réels rendus au pays. C'est ce qui fait si chèrement et si niaisement payer sans contrôle beaucoup d'alliances pseudoaristocratiques.
A rheure présente, le monde offre un pèlemèle étonnant de prétentions nobiliaires mal justifiées, et si l'Etat voulait jamais en faire payer un peu cher la légitimation, des sommes immenses affineraient dans ses caisses.
A peu parler, bien besoigner.
On se tenait en garde autrefois contre les séductions de nos beaux parleurs.
De grand langage Petit fait.
De grande éloquence Petite conscience.
Les hommes d'action ne font pas tant de phrases. Et ceux qui crient aux armes\ sont souvent les derniers à marcher.
Bien dit! Mais cherche:( qui le fasse
Entends premier^ Parle dernier.
Parler le dernier dans une délibération, c'est en effet un grand avantage, quand on a su écouter ce qui a été dit.
Mais rien n'est plus rare en France. « Mon Dieu I que notre raison a peu d'étendue ! » s'écriait un observateur que j'ai cité souvent. Ecoutez discuter les gens d'esprit. Au bout d'une heure de conversation, ils ne savent plus ce qu'ils disent, et s'ils ne sont pas du même avis, montrent de l'humeur ou de la mauvaise foi. »»
Dans nos réunions d'hommes politiques, c'est encore pis :
« Pourquoi toutes les assemblées qui gouvernent sont-elles vicieuses ? C'est que chacun y apporte ses défauts : et le rassemblement de cela produit un monstre en morale et en législation, en justice même. De là tous les maux possibles. Les assemblées les moins nombreuses produiront toujours les meilleurs ouvrages. »
Toujours à la condition qu'on n'y prodigue point les interpellations, les interruptions et les injures :
Grande disputation De vérité perdition
Grand seigneur, grand clocher, grande rivière, Sont trois mauvais voisins.
E voisiaage d'un grand seigneur ne gêne plus. ' Mais, autrefois, quand ce grand seigneur était
vilain personnage, il pouvait nuire impunémenl. 1 se rappelle le comte de Charolais, ce monstre
qui se donna le plaisir de tirer un couvreur sur un toit comme un simple écureuil. En le graciant, Louis XV aurait dit : « Je gracierai donc aussi le couvreur qui le tuera, x — Mais la réflexion même prouvait combien certaines gens bravaient la justice.
On en retrouve dans nos vieux proverbes les témoignages multipliés :
Au faible, le fort Fait souvent tort.
Qui voit la maison de son seigneur Il n'y a ni prouffit ni honneur.
D'abord parce qu'il s'adjuge la part du lion :
Qui mange poires avec son seigneur.
Ne choisit pas des meilleures.
En supposant même qu'il veuille vous favoriser, demeurez en défiance. Cela passe vite :
Amour de seigneur n'est pas héritage
Au moyen âge, les mauvais seigneurs se regardaient comme parfaitement libres de piller leurs paysans. Ce qui explique les deux proverbes :
Qui a le vilain, ! Oncques vilain
Il a sa proie, \ N'aima seigneur.
Aujourd'hui les grands ne peuvent plus incommoder les petits. Au contraire.
Les grands clochers ont encore le bruit de leurs cloches, mais il a bien diminué. Nous ne sommes plus au temps où la suprématie du pouvoir religieux était consacrée par ce proverbe :
Les cloches sonnent plus haut que les trompettes.
Quant aux grandes rivières, elles débordent toujours. Les habitants des villes qui manquent d'eau chaque été, les cultivateurs qui devraient retenir cette avalanche limoneuse comme leur meilleur engrais, regardent d'un œil stupide filer le courant.
Que leur en coûterait-il pour l'utiliser.
Rien, me dit-on, qu'un peu d'entente basée sur le sentiment de l'intérêt commun.
Et on veut que ces hommes sachent se gouverner !
Poigne:ç vilain ^ il vous oindra; Oigne-^ vilain, il vous poindra.
Par vilain^ on entend ici le mauvais rustre, trop habitué à ne respecter que la force, pour ne pas se défier de votre douceur.
On ne peut dire que tous nos anciens proverbes maltraitent les vilains. On reconnaît que sur un champ de bataille, ils valent un seigneur.
Aussi grand coup fiert (frappe) un vilain Que fait un comte ou un châtelain.
On fait justice des préjugés de naissance dans deux déclarations fort nettes :
Il n'est vilabij Qui ne fait vilenie.
Nul n'est vilain
Si du cœur ne lui vient.
C'est donc aux vilains, ne méritant pas de s'élever, que s'adressent seulement ces restrictions :
Il fait à Dieu honte.
Qui vilain monte (favorise).
Un office acquis par argent IXun vilain fait un tyran.
Vilain enrichi
Ne connaît parent ni ami.
Dj vilaiuy jamais bon fait.
Faites bien au vilain, et il vous fera mal.
Prie:[ le vilain, Il en fera moins.
On le voit. Nos anciens proverbes ne flattent pas plus le bas peuple que telle ou telle classe. Ils ne font grâce à aucune de nos imperfections sociales.
A la presse vont les Jolj
TRADUCTION littérale : « Les sots vont où la foule se presse «. — Cela se voit chaque jour sur les quais et sur les ponts de Paris. J'ai donc r la foule entassée pourvoir baigner un chien, < certifie que je ne l'ai pas grossie.
Par un jour de soleil, on ne saurait longer les quais sans rencontrer de tels attroupements. La berge et le pont sont envahis pour voir Tanimal nageant à la poursuite d'un morceau de bois, puis le rapportant au maître, qui l'encourage de la voix et du geste, tout enorgueilli de sa bête et de son pouvoir.
Ce qui augmente encore la foule, c'est que beaucoup s'arrêtent sans savoir de quoi il s'agit, demandant au plus voisin: «qu'ya-t-il, Monsieur?»
El celui-ci répond naïvement : « ma foi, Monsieur, je suis comme vous, je n'en sais rien »
Cest que, comme au théâtre, il y a des spectateurs privilégiés.
Derrière eux, d'autres attendent patiemment le moment de voir. Ceux-là n'aperçoivent pas le chien, mais ils voient du moins ceux qui regardent.
C'est encore le plus curieux du spectacle.
Richesse passe noblesse Qui a argent, il a noblesse.
Argent fait comte, marquis, duc, empereur.
Qui a argent^ il est gentilhomme.
Cela se disait donc déjà du temps du financier Zamet, qui paraît s'en être souvenu dans une plaisanterie devenue fameuse. Invité à signer un
contrat comme témoin, il avait entendu la suite pompeuse des titres énumérés par ses voisins. Lorsqu'il fut invité par le notaire à fournir les mêmes renseignements, il dit en riant : Ecrivez Sébastien Zamet^ seigneur de.,, quatre cent mille écus.
De notre temps, beaucoup de millionnaires n'en usent point avec cette simplicité. La seigneurie de leurs écus ne leur suffit pas; il leur faut des comtés, des marquisats, des duchés, et comme notre République, qui parle tant d'impôt sur le luxe, se prive de celui-là, nos roturiers vont faire leurs emplettes à l'étranger. L'ancienne monarchie n'était pas si dégoûtée.
Sous le règne de Louis XIV, la fabrication des nobles fut une ressource du Trésor. D'après les mémoires de Saint-Simon, les titres se trouvaient discrédités par quantité ce de gens de rien » qui les usurpaient sans même avoir un bien foncier quelconque. Aussi les gens de qualité ne voulaient-ils plus qu'on les appelât comtes ou marquis.
Voltaire dit aussi que le contrôleur général Pontchartrain fut autorisé à vendre cinq cents lettres de noblesse à deux mille écus pièce, ce qui fit dire à Montesquieu dans ses Lettres persanes : « Le roi de France n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, mais il a plus de richesses, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable
29^ VIKUX PROVERBES
que les mines ». Il faut ajouter que c'était pour éviter des taxes nouvelles, et que cet impôt volontaire en valait bien un autre.
Le pouvoir royal aurait dû plus tard prévenir toute usurpation de titres, puisqu'il en avait fait commerce; c'était bien le moins de donner à ses acheteurs une garantie de l'argent déboursé.
On s'est de tout temps élevé contre les titres qui n'étaient pas la consécration de grands services rendus à TEtat, d'où le proverbe :
Vraye noblesse Personne ne blesse.
C'est surtout en voyage qu'on se livre aux petites comédies nobiliaires ; elles ont immortalisé le bon sens du financier Oppenheim qui, s'inscrivant sur un registre d'hôtel après plusieurs De de contrebande, signa facétieusement : O. de Cologne,
Aux vaniteux qui composent la bonne partie de cette aristocratie nomade, il faut joindre les chevaliers d'industrie, qui font grand étalage de noblesse pour mieux duper. On a fait pour eux cet autre proverbe :
Foy de gentilhomme!,..
Un autre gage vaut mieux.
Ai .,
Alitr
perpétuelles,
Bien dire *
Bien faire passe tout.
des beaux parleurs qui font métier ' les pauvres gens à des revendications
et qui s'offrent ensuite à eux pour /endications au Conseil municipal, au
Conseil général, à la Chambre ou au Sénat. Ils ne sont jamais contents de ceux qui siègent dans ces diverses Assemblées, et la meilleure raison en est qu*ils désirent les remplacer.
Il n'est pas, pour cela, nécessaire d*être honnête homme, et si, dans une réunion électorale, des naïfs croient vous faire tort en prouvant que vous avez commis quelque indélicatesse, vos partisans sauront les confondre en les accusant de passion politique. Ayez l'oreille des réunions, et vous vous moquerez même des jurys d'honneur. Vous serez réhabilité par la foule, moins chatouilleuse que les individus.
Je n'invente rien. On m'objectera que le travail de décomposition morale auquel je fais allusion n'est point à remarquer partout. Quand il se montrerait sur un seul point, c'est déjà trop.
Le phylloxéra aussi a commencé par une tache, et cette tache couvre aujourd'hui la France.
Nul noble sans noblesse^
Noble est qui noblesse ne blesse.
Pour le vieux temps, voilà un double sens plein de hardiesse. Il achève de se dégager dans cette contre-partie.
Vilain est qui commet vilenie.
La distinction est claire. On ne reconnaît pas de supériorité réelle sans supériorité morale.
Il faut de plus que cette supériorité ne se désintéresse pas des affaires publiques. Elle doit l'exem" pie de l'activité, du travail soutenu pour le bien de
l'État.
Nulle noblesse de paresse.
Le principe de la royauté n'est pas non plus admis sans réserves.
Roy est un homme comme un aultre.
Ce proverbe, ainsi que les suivants m'ont bien surpris dans un livre imprimé et vendu à Paris en Tan de grâce i582.
On n'ayme l'Empereur que pour amour de l'Empire.
V Impératrice n'est qu'une femme, L'Empereur n'est qu'un homme.
Majesté n*est que de Dieu.
Tous les enfants de roy ne portent pas couronne.
Voilà des proverbes qui ont Tair d'une avantgarde républicaine? Du reste, le mot de république s'employait couramment. On disait aussi en i582 :
La république est tombée en rien publique
Ce qui signifie : <• l'intérêt de tous est négligé par l'Etat, » car république {res publica) n'est ici autre chose que Vintérét public.
:0O VlfcUX PROVERBES
Le bien public était déjà proclamé le premier de tous. On flétrissait les fonctionnaires préoccupés de leurs intérêts et de Tavancement de leur famille :
Qui veut faire de tout profit Du bien public est ennemi
Qui est bon pour mesnage
Ne vaut rien pour le bien public
La chose publique ne doit avoir pour maîtres que des hommes désintéressés. Ceux-là seuls peuvent se dire faits pour elle.
Qui est né pour la république A sa bouffe trop ne s* applique
« S'appliquer à sa bouge » voulait dire : « remplir d'argent sa poche ».
La vraie république n'a donc été et ne saurait Gtre autre chose que la prédominance de l'intérêt de tous sur l'intérêt de chacun, c'est-à-dire le respect scrupuleux du bien de l'État, et la recherche de ce qui peut améliorer le sort des masses. Tous ceux qui ont poursuivi ce but, ont été d'excellents républicains.
ON le voit à la Chambre comme on le voit en amour. C'est une loi nécessaire. Les hommes s'usent, les situations se transforment,
3o2 VIEUX PROVERBES
les cabinets s'écroulent. Puis, on recommence... Temps fait changer, oublier et mourir
Ce qui a été sera
Âinsi^ nous serions condamnés à rouler dans le même cercle: —Barbarie» moyen-âge, renaissance, civilisation progressive, puis décadence; — voilà quelle serait l'histoire éternelle des pouples. Toujours même ascension, et toujours hélas !
même dégringolade.
Paix engendre prospérité ; De prospérité vient richesse ; De richesse, orgueil; D'orgueil, contention ; De contention, guerre :
De guerre, pauvreté ; De pauvreté, humilité; D'humilité revient la paix.
Ainsi retournent les humains.
Et le progrès, ce grand mot d'ordre du dixneuvicme siècle, que devient-il dans cette enfilade ?
Aurons-nous inventé la lumière électrique pour retomber dans la nuit ?
VIEUX PROVERBES 3o3
Que veut le roy Ce veut la loy
Car le roi ne souffrirait point qu'une loi pût contrarier sa volonté.
On retrouve ici un témoignage de Topposition au principe monarchique.
Ce qui a fait dire ensuite : Tel roy^ telle loy.
Quand le peuple est roi, la loi n'est pas toujours plus respectée. Franklin Ta dit : « Que peuvent les lois sans les mœurs ? »
Nul bien sans haine.
Une dernière fois je citerai le prince de Ligne, qui posait, il y a cent ans, toute la question sociale en trois lignes.
« Quand je vois le grand nombre de ceux qui n'ont rien, disait-il, je m'étonne de la tranquilité dont jouissent ceux qui possèdent quelque chose »
A vrai dire, cette tranquillité était momentanée, car la Révolution a commencé avec le monde.
De temps à autre, elle est tenue en bride par le despotisme; puis elle s'emporte de plus belle. Ce qui fait qu*au xvi° siècle, on disait déjà :
Quand onfaict enrager un peuple y il mord.
Quand le peuple est enragé, Sainct-Hubert ne le seauroit guérir.
304 VIEUX. PROVEKBKS
Il est plusieurs manières de faire enrager un peuple; les turbulents qui font métier de l'exciter y arrivent non moins sûrement que les despotes.
A ce propos, nos anciens avaient encore un proverbe pour prédire que nos désordres intérieurs grandissaient l'Allemagne :
Le pire fait l'Empi re.
Fiancer la vertu ^ Espouser sa patrie.
Afdrmer que l'amour de la patrie est inséparable de celui de la vertu, n'est-ce pas en faire le plus bel éloge ?
L'idée de la patrie, qu'on croit si moderne, animait bien des cœurs en France aux xv° et xvi° siècles. « Il est louable de combattre pour sa patrie », disait Alain Chartier.
Et Baïf a répété cent ans plus tard :
« Pour la patrie! — c'est un beau mot. ^>