CHAPITRE TROISIEME
Le Cercle de la Beauce
Sommaire
Fondé le 25 août 191 7. — Du « bois d'apôtre ». — Le « Club des Voyageurs » transformé en « Cercle catholique des Voyageurs ». — L'apostolat en autos. — La réunion de Saintelustine.
Parmi toutes les belles campagnes de la vallée du Saint-Laurent, la Beauce tient un rang des plus enviables. Ses champs cultivés, ses collines, ses forêts, sont traversés par des lignes de chemin de fer qui, au débouché de Dorchester, s'épanouissent vers le sud comme les nervures d'une palme. De plus, la rivière Chaudière, prenant sa source dans le lac Mégantic près de la frontière du Maine, parcourt rapidement la région, du sud au nord, et s'en va, après une chute dans un gouffre qu'elle s'est creusé en forme de chaudière, se jeter dans le Saint-Laurent, en face du Cap Rouge. Par là il est facile de voir ce que la richesse du sol et cette facilité des transports procurent d'avantages aux Beaucerons.
Mais il est un point de vue qui nous intéresse ici plus spécialement. L'aumônier du Cercle de Sainte- Marie, dans une grande réunion des Voyageurs du district à Sainte-Justine, le 28 janvier 19 19, le mar-
quait en ces termes : (( La Beauce renferme à foison du bois d apôtre )). C'est bien dit; — car il n'est rien de plus vrai. J'ajoute qu'il n'est rien de plus providentiel. Les aveux des nouveaux apôtres du commerce nous montrent avant 19 17 un état de choses passablement sombre : la boisson, le blasphème, le luxe, les folles dépenses, l' inconduite, l'éloignement de l'Eglise et de ses sacrements, faisaient la désolation de bien des familles; c'étaient les grandes ombres d'un tableau par ailleurs magnifique. Dans ce paysage mystique, le3 Voyageurs de Commerce n'occupaient pas toujours les parties les plus lumineuses; ils se ressentaient de l'ambiance générale de la tribu des Voyageurs. Une lumière allait se lever qui peu à peu balaierait les ombres et ferait de la Beauce l'un des centres les plus brillants et les plus actifs de la très vivante Association. Ce serait une reviviscence des illustres (( Jarrets Noirs )) d'autrefois qui, acharnés à l'ouvrage, surmontant tous les obstacles de la nature, la forêt inextricable, les eaux débordantes, les neiges et les glaces, avaient reculé les bornes de la civilisation et semé, sur les bords de la rivière et dans le creux de maints vallons, des villages paisibles, heureux, blottis autour de l'église, du presbytère et de 1 école.
C'est de 191 7 que date l'ère nouvelle. Les Voyageurs de la région avaient dès lors une société à eux : c'était le (( Club des Voyageurs )), destiné aux amusements de diverses sortes, jeux, musique, pièces de théâtre. L'endroit choisi pour en être le siège était, dans cet écrin magnifique de Beauce, l'élégante villette Sainte-Marie, que l'on s'accorde à nommer la (( Perle de la Beauce )).
Au mois d'avril 19 17, le club avait une de ses réunions et justement, par une intervention de la bonne Providence, le président du Cercle de Montréal était en promenade à Sainte-Marie. Il y fut fraternellement convié et, au cours de la séance, on l'invita à prendre la parole. L'occasion était unique : l'apôtre- voyageur ne la laissa point échapper. Il parla des Voyageurs en bloc d'abord, puis de ceux de Montréal, du Cercle, de sa composition, de ses règlements, de sa vie intime, vie de famille, d'entr'aide, de charmante camaraderie, ensuite de sa vie apostolique intense, rayonnante, puisée dans les retraites fermées. L'effet sur l'assistance fut énorme. C'était une révélation. L'enthousiasme qui avait saisi les âmes prit tout de suite cette forme • (( Est-ce que nous pourrions avoir cela, nous aussi, un cercle comme celui de Montréal, et même nous unir à lui ? )) — On voit que l'idée d'association, de fédération, germait là spontanément dans ces braves cœurs. Elle allait bientôt s'épanouir et former avec Montréal et Saint- Hyacinthe le nucléus de la grande Association des Voyageurs de Commerce.
Le visiteur entra naturellement dans leur projet, promit son concours, mais indiqua que la première démarche devait être l'organisation d'une retraite fermée, faite à Sainte-Marie même et, si possible, sous la direction d'un Père Jésuite de Montréal. Ce qui fut dit, fut fait. Des pourparlers s'échangèrent, l'affaire marcha rondement et, au mois de juin, le beau collège des Frères des Écoles Chrétiennes était aménagé pour recevoir les Voyageurs. — Vingt-cinq d'entre eux s'y enfermèrent durant trois jours (29 juin au 2 juillet) avec le Jésuite montréalais. La
retraite opéra sur ces hommes de bonne volonté, comme elle avait fait à Montréal et à Québec : elle en fit des apôtres. La Beauce commençait de produire sa meilleure essence forestière, son (( bois d'apôtre».
La confiance populaire alla même un peu loin, s'il faut en croire un Voyageur beauceron — et qui ne croirait un Voyageur beauceron ? (( Au sortir de notre retraite, disait-il, les femmes nous apportaient des chapelets à faire bénir ! . . . »
A la réunion qui suivit, Taumônier et le président du Cercle de Montréal (car celui-ci était généreusement revenu pour parfaire son œuvre) donnèrent de plus amples explications et tracèrent même les premiers linéaments d'une association générale. Muni de ces lumières, le (( Club des Voyageurs )) se transforma au mois d'août en (( Cercle Catholique des Voyageurs de Commerce de la Beauce», prenant pour devise la sentence du Sauveur à la dernière Cène : (( Que tous soient un ! » Et tout de suite commença l'une des œuvres les plus aimées dçs Voyageurs, l'apostolat des bons livres. Ce fut par centaines que ces livres allèrent porter la bonne édification et la joie dans les familles du voisinage et des bourgs lointains.
Entre temps, le Cercle tenait ses assemblées toutes les quatre ou cinq semaines; il s'affiliait à celui de Montréal au mois d'octobre 19 17. L'année suivante, il organisait deux retraites fermées, l'une pour les Voyageurs au mois de juillet avec dix-huit retraitants, l'autre en août pour les marchands de bois, au nombre, de dix-sept. Puis venaient les deux grandes journées sociales des Voyageurs à la Villa Saint-Martin, en septembre 19 18. Les deux délégués qu'y envoya le
Cercle, revinrent si enchantés de tout ce qu'ils avaient vu et entendu et surent si bien communiquer leur ravissement, que les Voyageurs beaucerons résolurent dare-dare d'appliquer intégralement à leur Cercle les règles de celui de Montréal.
L'exécution n'alla point d'abord sans quelques heurts. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, sans doute. L'humaine fragilité n'est jamais loin avec ses résistances à tout sursum, avec ses attirances vers tout bas-fond. Le secrétaire du Cercle, qui n'y va pas par quatre chemins, nous informe que, visant à la qualité plus qu'à la quantité, le Cercle exclut huit de ses membres et en suspendit quatre. Et à partir de là tout marcha le mieux du monde, les réunions se firent tous les quinze jours, les conférences, les causeries, les débats contradictoires, se succédèrent dans un bel ordre; des sommes rondelettes furent appliquées à des bonnes oeuvres, cent dollars au Droit d'Ottawa, cent autres au curé de la paroisse, pour un monument au Sacré Cœur, et cent encore pour l'hôpital de Sainte-Marie où le Cercle, dans une pensée généreuse de prévoyance et de charité, fonda une chambre pour les confrères malades.
Trois comités se formèrent à l'instar de ceux de Montréal : le comité des retraites fermées, celui des informations, et le comité des malades. On activa la propagande des bons livres et des bons journaux; on n'omit point d'envoyer au premier ministre de la province, en union avec les autres Cercles, une protestation motivée contre le projet d'instruction obligatoire et contre le régime des écoles dites (( nationales )). Des tournées très réussies furent organisées pour faire connaître aux habitants des
principales localités de la région l'œuvre du Cercle et des retraites fermées. Il aurait fallu voir les automobiles courir, voler, tourbillonner sur les grandes routes et faire œuvre ainsi du plus pur apostolat moderne. Nous signalerons d'abord Saint-Prosper, où 200 à 300 notables se réunirent et furent si parfaitement empoignés par nos Voyageurs qu'une retraite fermée à Saint-Prosper était décidée et de fait accomplie avec la coopération la plus délicate des dames du village.
L'une des réunions les plus mémorables fut celle de Sainte-Justine, au mois de janvier 19 19 : elle se distingua par l'affluence et l'enthousiasme de l'assemblée, plus encore par les discours de l'aumônier et des principaux officiers du Cercle auxquels se joignit, en guise de couronnement, celui du député provincial. Les allocutions faisaient porter leur principal effort sur la notion exacte des retraites fermées et leurs admirables résultats. Provenant toutes, sauf une, de laïques, elles produisirent par leur heureuse diversité, par leur
fier élan et l'élévation de leurs pensées, une profonde impression. Le digne curé de Sainte-Justine l'exprimait avec à-propos en clôturant l'assemblée : (( Ce spectacle, dit-il, nous réconforte beaucoup et donne une leçon de fierté à ceux qui se laissent guider par le respect humain )). — Ces différentes manifestations du Cercle, soit à Sainte-Marie, soit ailleurs, trouvaient leur écho fidèle dans les colonnes de VÉclaireur de Beauceville et de là se répercutaient de colline en colline jusqu'aux extrêmes limites du territoire.
Les Voyageurs furent les premiers à bénéficier de leur transformation par l'estime qu'ils recouvraient partout et, comme le rappelait un des conférenciers, à mesure que l'un d'eux se posait hardiment en Voyageur catholique, on se répétait les uns aux autres : (( Tiens îEncore un qui a fait une retraite fermée ! ))
Le Cercle de la Beauce a déployé en peu de temps une activité extraordinaire. Sa vie a été intense : au dedans, dans l'intimité du Cercle; au dehors, par l'action individuelle de ses membres, par le rayonnement de ses oeuvres. Le ciel et la terre semblent donc s'unir pour faire de la Beauce l'une des plus belles, des plus fécondes parties de la province.