CHAPITRE SEPTIEME
Le Cercle de Sherbrooke
Sommaire
Fondé le 21 septembre 1919. — La reine des Cantons de l'Est. • — Échec d'une première tentative en 191 8. — Succès en 1919. — Retraite fermée, honorée de la visite de Mgr l'évêque de Sherbrooke. — Organisation du Cercle.
Conclusion de la deuxième Partie. — Un mot de Pie X. — Une sentence de saint Paul ; une autre' de Tertullien. — Les Voyageurs sont ubiquistes.
La ville de Sherbrooke est la reine de cette région qui par la beauté et la variété de ses paysages, par ses collines, ses vallons, ses rivières et ses lacs, a mérité le surnom de «Suisse du Canada)). La ville ellemême, s'élevant en amphithéâtre sur les deux rives du Saint-François et couronnant les deux collines qui se font face, présente le plus ravissant coup d'oeil. Aux charmes de la nature, s'ajoutent des facilités peu ordinaires pour le commerce et l'industrie; de là un nombre assez considérable de Voyageurs de Commerce; de là, au Comité général de l'Association, l'espoir longtemps entretenu et enfin rempli de posséder un Cercle dans la capitale des Cantons de l'Est.
En 19 18, une première tentative échoua. L'un des industriels les plus en vue de la ville, à la suite d'une retraite fermée à la Villa Saint-Martin, avait
examiné la situation, s'était enquis auprès de quelques Voyageurs et en était venu à la conclusion que le projet ne pouvait aboutir.
Le président de l'Association ne se tint pas pour battu : ayant pour principe la maxime du maréchal Foch : (( Celui-là seul est vaincu qui se croit vaincu )), il reprit l'affaire en 19 19. Le même industriel de Sherbrooke venait de faire une seconde retraite fermée. Les deux hommes s'abouchent, s'entendent, tracent le plan d'action : les noms des Voyageurs de la ville sont soigneusement relevés; une circulaire, envoyée à chacun d'eux, leur annonce que des délégués du Comité général de l'Association viendront entretenir leurs collègues de Sherbrooke, le dimanche 21 septembre.
La veille, l' aumônier-directeur et le président de l'Association ainsi que le président du Cercle de Montréal arrivent en ville. L'aumônier se rend à l'évêché où l'évêque, très favorable à l'œuvre projetée, la bénit de tout cœur et offre la chapelle Pauline pour la grande assemblée du lendemain. C'est là que, le dimanche après-midi, se réunirent cinquante Voyageurs et agents d'assurances accompagnés du curé de la cathédrale. Tout se passa tranquillement, posément, d'après le programme suivi dans la fondation des autres Cercles : causeries des trois délégués montréalais, adhésion de vingt-quatre Voyageurs aux statuts généraux de l'Association, élection du Conseil.
Il fallait battre le fer tandis qu'il était chaud. La question fut posée : Veut-on faire bientôt la retraite fermée ? — Oui, oui. — Qui donne son nom ? — Dixsept se lèvent. Cinq ou six autres devaient s'ajouter aux dix-sept braves.
Le 9 octobre fut désigné comme date d'ouverture de la retraite; le local, parfaitement aménagé, était situé au bord du petit lac Magog. Tous furent fidèles au rendez- vous. L'aumônier-directeur, venu de Montréal avec un autre Père, donna la retraite; une retraite, confiait-il ensuite, comme il en avait rarement prêchée, si remarquable par le sérieux, le recueillement, la piété des assistants. Qu'on nous permette de signaler un détail; à lui seul il indique le degré de ferveur de ces hommes. L'aumônier leur suggéra seule-
Le petit lac Magog.
ment, sans insister, d'offrir au Sacré Cœur le sacrifice du cigare ou de la pipe durant les temps libres : comme les Voyageurs de la Beauce, tous le firent de bonne grâce, quelques-uns même y ajoutèrent les récréations. Les fervents de la feuille à Nicot sont plus à même d'apprécier l'héroïsme d'un tel geste.
Comme le rappelle aimablement Mgr l'évêque de Sherbrooke dans sa lettre d'approbation. Sa Grandeur avait tenu à se rendre auprès des retraitants pour les bénir et leur dire sa joie et les espérances qu'elle fondait sur eux.
Les réunions qui suivirent furent consacrées à l'organisation du Cercle.
Le 30 avril 1920, il obtenait son affiliation et par là élevait à huit le nombre des Cercles agrégés.
CONCLUSION
Pour résumer cette seconde partie, nous constatons que l'Association des Voyageurs de Commerce comprend huit Cercles, dont le premier, celui de Montréal, ne date que de 19 14, et compte aujourd'hui 240 membres; celui de Québec, né en 19 16, a 146 membres; Sainte-Marie de Beauce (191 7) 42 membres; Saint-Hyacinthe (19 17) 46 membres; Ottawa (19 18) 34 membres; HuU (19 18) 34 membres; Trois-Rivières (19 19) 21 membres; Sherbrooke (19 19) 35 membres. En tout, 598 membres.
C'est une petite armée. Mais c'est une armée. La vraie question n'est pas : Combien sommes-nous ? Cela, c'est la superstition du nombre. Mais : Que valons-nous ? C'est-à-dire que le point capital gît dans la valeur personnelle, la vertu, le caractère, l'énergie morale, dans l'union parfaite de ces valeurs, en un mot, la présence et l'action d'une élite : l'élite du bien contre l'élite du mal. Le succès est là, et là seulement.
Faut-il redire le mot tant de fois cité de Le Play : (( Aujourd'hui, vingt hommes bien unis, joignant la vertu au talent, donneraient à l'esprit public une impulsion définitive )) ?
On rapporte que Pie X, un jour, entretenait un groupe de cardinaux. Il leur demanda : (( Qu'y a-t-il, aujourd'hui, de plus nécessaire pour le salut de
la société )) ? L'un dit : bâtir des écoles catholiques. Non pas, repartit le Pape. — Un autre : multiplier les églises. Non encore. — Un troisième : activer le recrutement sacerdotal. Même réponse négative. « Ce qui est présentement le plus nécessaire, ajouta le saint Pontife, c'est d'avoir dans chaque paroisse un groupe de laïques éclairés, résolus, intrépides, vraiment apôtres. )) C'est ce que veulent être les Voyageurs dans leur sphère. Si les autres professions, les métiers, les groupes possédaient eux aussi leurs vingt, cinquante, cent hommes ainsi unis et résolus, ce serait, à brève échéance, la solution du problème social.
Remontez aux origines de l'Église et rappelez-vous deux sentences célèbres, l'une de saint Paul, l'autre de Tertullien. Le grand Apôtre, écrivant aux Romains, rend grâce à Dieu de ce que leur foi (( est renommée dans le monde entier, annuntiatur in universo mundo )). Dans le monde entier ! Et pourtant les fidèles alors n'étaient qu'une poignée. Mais quels hommes !
Un siècle et demi plus tard, le grave Tertullien usait du même procédé, en le développant, dans sa défense du Christianisme : (( Nous ne sommes que d'hier, s'écriait-il, et déjà nous remplissons tout l'empire : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos municipes, vos assemblées, les camps, les tribus, les décuries, le palais impérial, le sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples ! )) — A ce souvenir, le Catholique d'Action fait ainsi parler Notre Seigneur ; (( Mes fidèles, aux premiers temps de l'Église, envahissaient tout, et voici qu'aujourd'hui on ne les voit nulle part )).
Ce reproche, nous l'avons vu, ne saurait s'adresser aux Voyageurs de Commerce. Ils envahissent tout. Peu nombreux, ils sont partout : ils ont, ce semble,
le don d'ubiquité. De vrai, leur profession les met sur toutes les routes, les dépose dans tous les hôtels, les coule dans toutes les demeures. Mais ce qui se fait sentir, n'est pas tant leur présence que leur influence. Ils sont une force vive à la fois et stable : ils passent, elle demeure; elle fait lever et grandir le germe qu'ils ont semé. Les œuvres sont là pour en établir la preuve.
Déjà, dans les pages qui précèdent, des faits nombreux et variés ont témoigné de l'action délicate autant que puissante des Voyageurs. La troisième partie va nous en résumer quelques autres et relever certains traits plus notables de l'histoire de l'Association.