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Apostolat social — Telle cette verte leçon donnée par un Voyageur de Saint-Hyacinthe. Il causait avec un inconnu à Montréal. Celui-ci lui dit tout d'un coup :
— Vous êtes de Saint-Hyacinthe ? Ah ! très bien. J'y suis allé une fois avec des Odd Fellows. Vous devez vous rappeler . . .
— Je ne me rappelle rien du tout, Monsieur, interrompit brusquement le Voyageur. Mais ce que j e sais bien, c'est qu'on peut trouver des occasions plus honorables que celle-là pour venir à Saint-Hyacinthe.
Colère du monsieur, gesticulations, exclamations, protestations. Mais le Voyageur de continuer tranquillement :
— Apprenez, Monsieur, si toutefois vous ne le savez pas, que la société des Odd Fellows est une société condamnée par l'Eglise, et que, par conséquent, y entrer c'est, du point de vue catholique, une faute grave, du point de vue national, une trahison. Adieu, Monsieur.
Un groupe de Voyageurs devisait dans un train de l'Intercolonial, entre Saint-Hyacinthe et Drummondville. Le sujet de l'entretien était la question à l'ordre du jour en ce temps-là, l'instruction obligatoire. Survint un étranger qui, très dogmatique, se mit à vanter le projet de loi du député local : il y aurait entre autres avantages celui d'empêcher les parents de retirer leurs enfants des écoles pour les faire travailler dans les manufactures. Et se rengorgeant : (( C'est pour moi un sujet de honte, prononça-t-il, lorsque je visite les manufactures, d'y voir des enfants d'âge scolaire à peine capables de signer leur nom )). — (( Mais, Monsieur, rétorqua l'un des Voyageurs,
d'après ce que vous dites, vous êtes un inspecteur de manufactures. Savez- vous qu'il y a une loi interdisant le travail des enfants dans les usines, et que c'est aux inspecteurs à la faire observer ? Faut-il vous dénoncer ?. . . Veuillez donc, s'il vous plaît, commencer par faire votre devoir avant de chicaner les autres sur le leur )). — Les Voyageurs disent qu'ils attendent encore la réplique.
Apostolat religieux — à part l'apostolat individuel du bon exemple et de la diffusion des retraites fermées dont nous avons déjà suffisamment parlé — qu'on nous permette cependant d'ajouter ici quelques chiffres. Et pour ne signaler d'abord que les trois plus anciens Cercles, Montréal a fourni, depuis sa fondation, 575 retraitants, membres du Cercle, Québec 297, et la Beauce 188; les autres Cercles sont à l'avenant. Et cela sans parler des retraitants étrangers embauchés par les Voyageurs : si bien qu'à la Villa Saint-Martin, par exemple, la proportion de ceux-là est presque des deux tiers, et à Québec la quasi totalité.
Mais il n'y a pas que les retraites fermées à l'actif des Voyageurs.
L'un des plus zélés membres du Cercle de Montréal, qui avait amené trois ou quatre fois en retraite un
Voyageur de Commerce irlandais, fut invité par celui-ci et par les autorités du Collège Loyola, à donner une conférence à quelques hommes de langue anglaise sur la manière d'organiser un Cercle d'action catholique. Ils se trouvèrent vingt-cinq à communier, le 8 décembre 191 8, et après le déjeuner pris en famille au collège, le Voyageur fit sa conférence, leur exposa tout l'organisme d'un cercle, et, séance tenante, les détermina à élire un Conseil provisoire. Avec sa collaboration dans deux autres assemblées, des constitutions s' inspirant de celles du Cercle Montréalais furent établies et promulguées à la satisfaction générale.
Les Voyageurs ont le bras long. C'est ainsi qu'une importante paroisse franco-canadienne du Michigan a vu se produire chez elle un renouveau splendide de foi, grâce à l'impulsion d'un Voyageur de Commerce. De passage là-bas pour les affaires de sa maison, il s'accorda quelques minutes pour aller saluer le curé et lui montrer quelques livres de propagande pour ses paroissiens. L'excellent prêtre s'excusa en affirmant que ses ouailles n'y prendraient aucun intérêt.
— Ils ne lisent guère de ces livres, allez, continuat-il, ils sont si apathiques; chez ceux qui n'ont point perdu la foi, elle somnole, elle dort.
— Raison de plus pour les réveiller, pour les rendre dignes de leurs confrères les Franco-américains de l'Est.
— Que voulez- vous, Monsieur ? Nous n'avons ni congrégation, ni ligue du Sacré-Cœur, ni société de Saint-Vincent de Paul. C'est à peine si mes paroissiens viennent à la messe le dimanche.
— Permettez-moi, Monsieur le curé, de vous dire ce que j'ai vu dans certaines localités de nos provinces.
Et il lui raconta la transformation complète de plus d'une paroisse par la dévotion au Sacré-Cœur. (( Voici, ajouta-t-il, une brochure du R. P. Archambault, SJ., Les Familles au Sacré-Cœur, où tout est clairement expliqué. Je suis sûr que vos paroissiens n'échapperont pas plus que les autres à l'emprise du Cœur de Jésus. ))
Pleinement gagné à la cause, le curé fit une demande de plusieurs centaines de la brochure désignée. Deux mois plus tard, il écrivait à Montréal, demandant cette fois des quantités d'images du Sacré-Cœur, grand format. (( C'est que, disait-il tout heureux, nos familles s'empressent de se consacrer au Sacré Cœur et pour en perpétuer le souvenir et se maintenir dans la dévotion au Cœur de Jésus, elles veulent 'installer dans leurs maisons, à la place d'honneur)).
Apostolat national ou patriotique, et plus spécialement en faveur de la langue française.
Les Voyageurs n'ont jamais perdu de vue que la langue est pour le Canadien français une merveilleuse sauvegarde de sa foi. L'histoire est là pour le prouver; des expériences contradictoires ne manquent point pour en corroborer l'extraordinaire réalité.
Ils l'aiment donc, non de cet amour d'occasion, de façade, qui naît et meurt avec le 24 juin, mais d'un
amour sérieux, persévérant, capable de sacrifices; ils la défendent, ils s'en font les aimables et intrépides chevaliers. Ils la veulent dans toute sa pureté, autant que possible. Ils la veulent avec tous ses droits, dans tous les organismes publics, dans tous les . rangs de la société, dans toutes les provinces du Dominion. Droits à son existence, à son usage, à son enseignement. Ils la veulent sans barguigner, sans couardise, vivement, à leur manière, et de toute leur âme. L'un d'eux s'écriait plaisamment mais avec une évidente intensité de résolution : (( Ça, c'est ma hache, le français ! )) Le fait est qu'il en est rendu à sa quatorzième enquête imposée aux autorités du Pacifique et du Grand-Tronc. Nous savons par ailleurs qu'il n'a pas que cette arme du français et que le Sacré Cœur en particulier trouve en lui un de ses plus irrésistibles champions.
Pour nous en .tenir encore à l'apostolat individuel, les Voyageurs ont beaucoup fait pour rétablir le français là où l'anglais seul était en usage : par exemple, dans les gares, dans les chemins de fer, dans les hôtels. Et à ce propos, nous ne relaterons qu'un seul fait, t es curieux, presque invraisemblable, mais dont l'authenticité ne fait aucun doute. En nous le racontant, les deux Voyageurs ne prétendaient point assurément faire une obligation aux hôtels d'user partout de bilinguisme, comme s'il s'agissait d'un service d'utilité publique, mais seulement montrer combien la connaissance des deux langues française et anglaise est à l'avantage et des employés bilingues et des maisons qu'ils représentent. C'est à ce titre que nous l'insérons ici.
Deux Voyageurs de Montréal se présentent, un jour, dans un hôtel d'une petite ville mixte de l'Ontario. Ils inscrivent leurs noms au registre. Puis le propriétaire, très obséquieux :
— What can I do for you, Gentlemen ?
— Parlez-vous français, Monsieur ?
— French ? No . . . Pas parler . . .
— Nous voulons dîner tout de suite... table... roast-beef . . .
Parlez-vous français, Monsieur
— Aoh ! dinner, table, roast-beef. Very well, very well, come this way, please, Gentlemen, please.
Il les conduit à la salle à manger. On s'attable. Pas de menu.
— What do you take, please ^ interroge la fille de service, \ve hâve . . .
— Parlez-vous français. Mademoiselle ?
— I don't understand French.
— Eh bien, si nous ne pouvons être servis à la française, nous allons ailleurs, disent les Voyageurs, en se levant à moitié pour se faire mieux comprendre.
— Wait, please. — Et la servante d'aller quérir le patron, qui s'amène aussitôt.
— What's the matter now, Gentlemen ?
— Il y a que nous voulons dîner en français, et que votre servante n'en sait pas un mot.
— Aoh ! C'est vô attendre. . . Moa voir. Quelque dix minutes après, se présente un jeune
homme fraîchement lavé et brossé, à la figure ouverte, intelligente, mais dans une tenue un peu rudimentaire, ce qu'il rachetait d'ailleurs par une réserve de bon aloi.
— Excusez-moi, Messieurs, de me présenter ainsi, fit-il ingénument. J'ai le soin de l'étable. . . Mais je suis le seul qui sache le français dans cette maison. Le bourgeois m'envoie vous servir, si vous voulez bien m' accepter tel quel.
— Certainement, certainement.
Le service fut très bon, le pourboire généreux.
Or, l'année suivante, nos deux Voyageurs, passant au même endroit, s'arrêtèrent au même hôtel. Quelle ne fut pas leur surprise de voir, assis cette fois au bureau, bien mis, souriant, le jeune homme qui les avait servis l'année précédente. Il s'était levé aussitôt en les apercevant, et, s'empressant vers eux :
— Messieurs, dit-il, je veux d'abord vous exprimer toute ma reconnaissance. C'est à vous que je dois ma nouvelle position. Je suis gérant de cet hôtel, imaginez donc ! Mon patron comprit que le français employé à propos était encore le meilleur moyen de remplir son gousset )).