‹ Nosographie philosophique; ou, La méthode de l'analyse appliquée a la médecine (volume 5)Chapitre 22 sur 83 · MANIE · texte numérisé non relu

MANIE

et il ne peut sortir de la sphère circonscrite de son idée primitive. Le jugement paraît quelquefois entièrement oblitéré pendant l'accès, et l'aliéné ne prononce que des mots sans oidre et sans suite , qui supposent les idées les plus incohérentes. D'autres fois le jugement est dans toute sa vigueur et sa force ; l'aliéné paraît modéré ; il fait les réponses les plus justes et les plus précises aux questions des curieux , et si on lui rend la liberté , il entre d^ns le plus grand accès de rage et de fureur , comme Font prouvé les déplorables événemens des prisons au 2 septembre 1792 (an i^^ de la l'épubUque). Cette sorte de manie est même si commune , que j'en ai vu huit exemples à-la-fois dans l'hospice de Bicétre , et qu'on lui donne le nom vulgaire de JoLie raisonnante. Il serait superflu de parler des écarts de l'imagination, des visions fantastiques (i) , des transformations idéales en généraux d'armée , en monarques, en divinité; illusions qui font le caractère des affections hypochondriaqueset mélancoliques, si fréquemment observées et décrites sous toutes les formes par les auteurs. Comment peut-on manquer de les retrouver dans la manie, qui n'est souvent que le plus haut degré de l'hypochondrie et de la mélancolie? Il y a de singulières variétés pour la mé-

(i) J'ai vu, dans l'hospice de Bicëtre^ quatre insensés qui se croyaient revêtus de la puissance suprême , et qui prenaient le titre de Louis XVI j un autre cKoyait être Louis XIV, et me flattait quelquefois de l'espoir de devenir un jour son premier jnêdecin. L'hospice n'était pas moins richement doté en divinités y et, comme on désignait ces insensés par leur pays natal, il y avait le dieu de Mézières, le dieu de la Marche, celui de Bretagne,

I08 NÉVROSES DES FONCTIONS CÉrÉbRALES.

moire, qui semble quelquefois être entièrement abolie, en sorte que les insensés , dans leurs intervalles de calme , ne conservent aucun souvenir de leurs écarts et de leurs actes d'extravagance ; mais d'autres insensés se retracent vivement toutes les circonstances de l'accès, tous les propos outrageans qu'ils ont tenus, tous les emportemens auxquels ils se sont livrés ; ils deviennent sombres et taciturnes pendant plusieurs jours ; ils vivent retirés au fond de leurs loges , et sont pénétrés de repentir , comme si on pouvait leur imputer ces écarts d'une fougu.e aveugle et irrésistible. La réflexion et le raisonnement sont visiblement lésés ou détruits dans la plupart des accès de manie ; mais on en peut citer aussi où l'une et l'autre fonction de l'entendement subsistent dans toute leur énergie , ou se rétablissent promptement lorsqu'un objet vient à fixer les insensés au milieu de leurs divagations chimériques. J'engageai un jour un d'entre eux, d'un esprit très-cultivé , à m'écrire une lettre au moment où il tenait les propos les plus absurdes ; et cependant cette lettre, que je conserve encore, est pleine de sens et de raison. Un orfèvre, qui avait l'extr&vagance de croire qu'on lui avait changé sa tête , s'infatua en même temps de Ja chimère du mouvement perpétuel ; il obtint ses piitils , et il se livra au travail avec la plus grande obstination. On imagine bien que la découverte n'eut point lieu; mais fl en résulta des machines très-ingénieuses, fruit nécessaire des combinaisons les plus profondes. Tout cet ensemble de faits peut-il se concilier avec l'opinion d'un siège ou principe unique et indivisible de l'entendement ? Que deviennent alors des milliers de volumes sur Ta métaphysique ?

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