‹ Nosographie philosophique; ou, La méthode de l'analyse appliquée a la médecine (volume 5)Chapitre 24 sur 83 · MANIE. III · texte numérisé non relu

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temps , ce n'était plus qu'un homme très-ordinaire. Celte exaltation, lorsqu'elle est associée k Tidée cliimérique d'une puissance suprême ou d'une pariicipaiion à la nature divine , porte la Joie de l'insensé jusqu'aux jouissances les plus extatiques, et jusqu'à une sorte d'enchantement et d'ivresse du bonheur. Un insensé renfermé dans une pension de Paris , et qui , durant ses accès , se croyait le prophète Mahomet , prenait alors l'attitude du commandement et le ton de l'envoyé du Très-Haut; ses traits étaient rayonnans, et sa démarche pleine de majesté. Un jour que le canon tirait à Paris pour des événemens de la révolution, il se persuade que c'est pour lui rendre hommage ; il fait faire silence autour de lui, il ne peut plus contenir sa joie , et il manifeste peut-être l'image la plus vraie de l'inspiration surnaturelle , ou plutôt de l'illusion fantastique des anciens prophètes.

104. Un des caractères remarquables de l'excitation nerveuse propre au plus grand nombre des accès de manie , est de porter au plus haut degré li force musculaire , et de faire supporter avec impunité les ex-

des accès qu'il avait éprouvés lui-même. «J'attendais, dit-il,

» toujours avec impatience Faccès de l'agitation , qui durait dix

» ou douze heures , plus ou moins, parce que je jouissais ,

» pendant sa durée, d'une sorte de béatitude. Tout me sem-

» blait facile , aucun obstacle ne m'arrêtait en théorie , ni même

» en réalité ; ma mémoire acquérait tout-à-coup une perfection

» singulière j je me rappelais de longs passages des auteurs la-

j) tins : j'ai peine, à l'ordinaire, à trouver des rimes dans l'occa-

» sion, et j'écrivais alors en vers aussi rapidement qu'en prose,

ï) J'étais rusé, et même malin, fertile en expédiens de toute

» espèce ». ( Biblioth . Britann . )

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t renies de la faim et d'un froid rigoureux ; vérités anciennement connues , mais trop généralement appliquées à toute sorte de manie et à toutes ses périodes. J'ai vu des exemples d'un développement des forces musculaires qui tenait du prodige , puisque les liens les plus puissans cédaient aux efforts du maniaque avec un facdité propre à étonner encore plus que le degré de résistance vaincue. Combien l'insensé devient encore plus redoutable s'il a ses membres libres, par la liante idée qu'il a de sa supériorité î Mais celte énergie de la contraction musculaire est loin de se remarquer dans certains accès périodiques, où il règne plutôt un état de stupeur ; et on ne la retrouve plus ordinairement dans les intervalles des accès. On n'a pas moins à se délier des propositions trop générales sur la facilité qu'ont les insensés de supporter la faim la plus extrême , puisque certains accès, au contraire , sont marqués par une voracité singulière, et que la défaillance suit promptement le trop peu de nourriture. On parle d'un hôpital de Naples où une diète sévère, et propre à exténuer l'insensé , est un des fondemens du traitement. 11 serait difficile de remonter à l'origine de ce piincipe singulier , ou plutôt de ce préjugé destructeur. Une malheureuse expérience, qui a été la suite des derniers temps de disette , n'a que trop appris, à Bicètre, que le défaut de nourriture n'est propre qu'à exaspérer et à prolonger la manie , lorsqu'il ne la rend point mortelle (i). D'un autre côté , un des symptômes les

(i) Avant la révolulion^ la ration journalière du pnin était seulement d'une livre et demie; la distribution faite le malin

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plus dangereux et les plus à craindre durant certains accès , et le refus obstiné de toute nourriture , refus que j'ai vu quelquefois se prolonger quatre, sept, ou même quinze jours de suite sans perte de la vie , pourvu qu'on fournît une boisson copieuse et fréquente. (^\.Q de moyens moraux , que d'expédiens il faut alors employer pour triompher de cette obstination aveu";le !

io5. La constance et la facilité avec lesquelles certains insensés supportent le froid le plus rigoureux et le plus prolongé , semblent supposer un degré singulier d'intensité dans la chaleur animale , qu'il serait curieux de connaître au theruiomètre , si l'expér ielice en était possible dans tout autre temps que dans celui du calme. Au mois de janvier 1795, et durant certains jours où le thermomètre indiquait 10, 1 1 et jusqu'à i6 degrés au-dessous de la glace, un insensé ne pouvait garder sa couverture de laine , et il restait assis en chemise sur le parquet de sa loge ; le malin , à peine ou.vrait-on sa porte qu'on le voyait courir en chemise dans l'intérieur de l'hospice , prendre la glace ou \^

était dévorée à Finstant, et une parlie du jour se passait ensuite dans une sorte de délire famélique. En i ^92 , celte ration fut portée à deux livres ; et la distribution en était faite le malin , à midi et le soir ^ avec une soupe soigneusement préparée : c'est sans doute la cause de la diflérence de la mortalité qu'on remarque en faisant un relevé exact des registres. Sur cent dix insensés reçus dans l'hospice en 1784;, il en mourut cinquante sept; c'est-à-dire;, plus de la moitié. Le rapport fut de qualre-vingt-quinze à cent cinquante et \\\\ en 17885 au. contraire , en 1794 et 1796; il n'en est mort que le huitième sur le nombre total lorsque les alimens ont abondé.

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neige à poignées , l'appliquer et la laisser fondre sur sa poitrine avec une sorte de délectation , et comme on respirerait l'air frais durant la cajiicule. Mais, d'un autre côté , combien d'insensés ne sont-ils pas vivement affectés par le froid , même durant leurs accès ! Avec quel empressement général ne les voit-on point se précipiter en hiver dans les chauffoirs ! et n'arrivet-il point chaque année desaccidens parla congélation des pieds ou des mains lorsque la saison est très-ri-

goureuse ?

io6. Les réciprocités singulières, ou la correspondance entre les fonctions morales et celles de l'entendement , ne se marquent pas moins au déclin et à la terminaison des accès que durant leurs cours. L'insensé méconnaît souvent son état, et demande à contretemps d'être rendu à la liberté dans l'intérieur de l'hospice , comme s'il n'y avait rien à craindre de sa fougue emportée ; et c'est alors au surveillant de donner de» réponses évasives , sans chercher à le contrarier et à le rendre plus furieux. D'autres fois , l'insensé apprécie avec justesse son état , demande lui-même qu'on prolonge sa réclusion , parce qu'il se sent encore dominé par ses penchans impétueux ; il semble en calculer froidement la diminution progressive , et il indique sans se méprendre l'instant où il n'y a plus à craindre de ses écarts. Que d'habitude, de discernement et d'assiduité ne faut-il point de la part du directeur pour bien saisir toutes ces nuances î Les accès qui , après avoir duré avec plus ou moins de violence pendant la saison des chaleurs , se terminent au déclin de l'automne, ne peuvent qu'amener une sorte d'épuisement qui se marque par un sentiment général de lassitude, un

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abatlemeiit qui va quelquefois jusqu'à la syncope, une confusion extrême dans les idées , et , dans quelques cas , un état de stupeur et d'insensibilité y ou bien une morosité sombre et la plus profonde mélancolie. Souvent l'aliéné reste étendu dans son lit et sans mouvement ; ses traits sont altérés et son pouls faible et dé^ primé. C'est alors que le concierge a besoin de redoubler de surveillance, surtout dans les froids rigoureux , pour empêcher que l'aliéné ne succombe dans cet état d'atonie. On est obligé de l'échauffer , de lui donner quelques cordiaux , d'étendre sur lui trois ou quatre couvertures de laine. Si ce changement brusque arrive pendant la nuit , il peut devenir mortel par le défaut de secours ; ce qui doit engager un surveillant zélé à faire des rondes fréquentes à l'époque des premiers froids , et c'est ce qu'on faisait régulièrement dans l'hospice de Bicêtre. Un prisonnier autrichien fut conduit dans cet hospice , à titre de maniaque , et resta deux mois dans une agitation violente et continuelle , chantant ou criant sans cesse , et mettant en pièces tout ce qui tombait sous sa main. Il éprouvait d'ailleurs une telle voracité , qu'il mangeait jusqu'à quatre livres de pain par jour. Sa manie se calma dans la nuit du 24 au :2^5 octobre 1794; le matin on le trouva raisonnable , mais dans un état extrême de débilité. On lui donna à manger, et il fît quelques tours de promenade dans les cours. Le soir , en rentrant dans sa loge , il dit éprouver un sentiment de froid , et on chercha à l'échauffer en multipliant les couvertures de laine. Dans la ronde que le concierge fit quelques heures après , il trouva cet aliéné mort dans son lit , dans la position qu'il avait prise en se cou-

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chant (i). La même luilt lut également funeste à ini autre aliène , malgré l'attention qu'avait eue le surveillant de faire des rondes fréquentes.

loy. J'ai indiqué ( Dictionnaire des Sciences médicales , article Adjnamie ) que , dans certains cas particuliers , l'adynamie , jointe à la paralysie et à une fièvre lente nerveuse encore peu connue , vient compliquer quelquefois la manie ou la démence, et amène une terminaison funeste. Voici quels sont les caractères de cet état : on voit succéder d'abord quelques préludes de paralysie à une agitation maniaque plus ou moins violente , ou bien à un délire taciturne prolon<^é ; le malade évite de faire du mouvement , et les membres inférieurs perdent peu à peu leur agilité ; il finit par être obligé de garder le lit , et ses bras perdent peu à peu leur mobilité : on voit se déclarer alors une fièvre continue , marquée par des paroxysmes ou redoubiemens qui ont lieu le matin et le soir , avec la rougeur de la face , une sueur visqueuse et des rêves plus ou moins efïVayans : la paralysie continue de faire des progrès ) les muscles destinés à la mastication peuvent à peine se contracter ; la déglutition et l'articulalion des sons deviennent de plus en plus difïiciles , et quelques taches gangreneuses , qui se forment dans différentes parties du corps , sont les avant-coureurs d'une mort prochaine.

(i) Je trouve ;, dans le Journal de mes notes , que les mois de seplembre et octobre 1794 avaient été tempérés ^ et que le 20 de ce dernier mois , le thermomètre indiquait 8 degrés au-dessus de la glace. Le 28 novembre , le vent passa au nord , on sentit un froid assez vif ^ et le lendemain matin . le thermomètre indiquait à peine un degré au-dessus de la glace..

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§ II. Description générale de la Manie.

108. Prédispos itioTis et causes occasionnelles .l^Wes sont extrêmement variées : ce sont tantôt des écarts extrêmes de régime , des travaux forcés , une exposition prolongée aux rayons du soleil ; tantôt des excès d'études et de veilles , des passions vives et emportées (i) , une ambition exaltée , une dévotion extatique , souvent aussi une éducation négligée et l'habitude de se livrer à tous les caprices de la jeunesse. La manie est quelquefois la suite d'une maladie aiguë, de coups à la tête ; on la voit souvent succéder à la suppression des menstrues , du flux hémorrboïdal , de dartres , à celle de la sécrétion du lait , des lochies, etc.

109. Sjmpiômes. La manie peut être sans délire ou délirante. Dans le premier cas , il n'y a aucune altération sensible dans les fonctions de l'entendement , la perception , le jugement , l'imagination , la mémoire , etc. ; mais perversion dans les fonctions affectives , impulsion aveugle à des actes de violence , ou même d'une fureui* sanguinaire , sans qu'on puisse assigner aucune idée dominante , ni aucune illusion de l'imagination qui soit la cause déterminante de ces funestes penchans. Dans la manie avec délire y on remarque la lésion d'une ou de plusieurs fonctions de l'entendement et de la volonté , avec des émotions

(i) Je ne puis que renvoyer sur ce point à la Dissertation de M. Esquirol;, intitulée : des Passions considérées comine causes j, symptômçs et moyens curatifs de VAliénadon mentale. Pari* ^

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gaies ou tristes, extravagantes ou furieuses. La manie est continue ou périodique , avec des retours réguliers

ou irréguliers des accès.

§ III. Traitement de la Manie.

I lo. L'homme éclairé ne devient point l'éclio d'une opinion générale : il la discute ; et si les faits évidens et bien rapprochés donnent un résultat contraire , il laisse les autres se complaire dans leur erreur , et il il n'en goûte que mieux la vérité. Qu'importe donc qu'on répète sans cesse que la manie ne guérit jamais, que , si ses accès disparaissent pour un temps , ils ne peuvent manquer de se reproduire , que tout traitement est inutile et illusoire ? Il s'agit de savoir si cette opinion , généralement accréditée , s'accorde avec les faits observés en Angleterre et en France dans les hospices bien ordonnés. Pourquoi confondre les suites de l'imprévoyance avec les effets d'une application éclairée des vrais principes ? La sensibilité profonde qui constitue, en général, le caractère des maniaques €onvalescens , et qui les rend susceptibles d'émotions vives et de chagrins concentrés, les expose sans doute à des rechutes ; mais ce n'est qu'une raison de plus de vaincre leurs passions suivant les conseils de la sagesse, et de fortifier leur âme par les maximes de morale des anciens philosophes : les écrits de Platon , de Plutarque , de Sénèque , de Tacite , les Tusculanes de Cicéron vaudront bien mieux pour les esprits cultivés , que des formules artistement combinées de toniques et d'anti-spasmodiques. Lors même que ces remèdes moraux ne peuvent être mis en usage , la médecine

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