ORDRE QUATRIEME
Njéj^ROSES DES FONCTIONS NUTRITIVES.
189. JljA digestion , la respiration et la circulation semblent être dans un encbaînement réciproque , et concourir, chacune à sa manière, à assimiler les substances alimentaires au corps vivant , à les modifier successivement, et à les transmettre ensuite dans les différentes parties pour les nourrir ou opérer leur développement progressif.
190. La digestion en particulier est , suivant la doctrine de tous les physiologistes , une fonction par laquelle les parties des animaux ou des végétaux cpii servent d'alimens sont soumises à l'action d'un système particulier d'organes , contractent d'autres qualités , et fournissent un nouveau composé destiné à nourrir et à faire croître les corps vivans. On connaît les parties qui composent l'appareil de la digestion , qui consiste dans un long canal, prolongé de la bouche à l'anus , où viennent s'ouvrir les conduits excréteurs de diverses glandes, qui sécrètent des liqueurs propres à altérer et à animaliser les matières alimentaires. C'est par le concours de plusieurs autres fonctions que paraît s'opérer la digestion , par la mastication , la dissolution salivaire , la déglutition , l'action de certains fluides dissolvans dans l'estomac et le duodénum , et enfin l'action successive des intestins grêles et des gros intestins; d'où résultent, d'un côté, l'excrétion des matières fécales, de l'autre le chyle qui, mêlé constamment avec la lymphe , finit par être versé dans le réservoir de Pecquet , et de là , par la veine sous-clavière , dans le système sanguin.
191. Le sang ainsi altéré par ce mélange serait bien moins propre à servir à la nutrition , sans le mouvement circulaire par lequel il est porté du cœur à toutes les parties du corps au moyen des artèies , et ramené par les veines au centre d'où il est parti. Ce mouvement a l'avantage de soumettre ce fluide au contact de l'air dans les poumons par les alternatives de l'inspiration et de l'expiration. On sait, en effet , les cliangemens favorables que le sang éprouve par cette sorte de mécanisme , puisque celui que les
veines rapportent au cœur , et que îe ventricule droit transmet à l'organe pulmonaire, est noirâtre , pesant, et qu'abandonné à lui-même il se coagule lentement : celui , au contraire , que les veines pulmonaires rapportent aux cavités gauches du cœur, et qui est transmis à toutes les parties du corps par le moyen des artères, est d'un rouge vermeil , écumeux , plus léger et, plus coagulable.
. 192. Enfin, parmi les liqueurs animales , les unes restent dans îe corps vivant , et servent à le nourrir et à le développer : tels sont le chyle, le sang , la sérosité qui lubrifie la surface de la plèvre, du péritoine et des autres membranes semblables. D'autres liqueurs animales sont rejetées en partie hors du corps vivant , tandis qu'une autre portion est retenue et sert à l'entretien et à la réparation des organes : telles sont la salive , la bile , les mucosités intestinales, etc. Le sang semble donc subir divers degrés de dépuration par son mouvement circulaire; et la partie nutritive , de plus en plus animalisée et perfectionnée , devient bien plus propre à contribuer à l'entretien et à l'accroissement de toutes les parties auxquelles il est transmis par le moyen des artères.
§ P*". Considérations générales,
195. Ces affections peuvent tenir à l'hypochondrie ou à l'hystérie, et être pour ainsi dire secondaires ou purement symptomatiques. Je dois m'arréter principalement ici sur celles qui sont primitives , et qui
tiennent à la manière de vivre , dnto la latitude est immense dans l'espèce humaine , suivant Fage , le sexe , le climat , la coutume ou Fempire de F habitude , difFérens excès , soit d'intempérance , soit d'une abstinence extrême et destructive. Luxe > profusion , somptuosité de la table des riches modernes effacés par les anciens ( J^ies de Marc-Antoine et de Lucul" lus par Piutarque); débauches , système insensé de voluptés , extravagance des petits soupers de Néron ( Titi Petronii Satjricoii) ; orgies portées, en France, jusqu'à une ivresse dégoûtante sous la régence du duc d'Orléans ( Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et Louis XV ^ par Duclos) ; macérations, jeûnes, abstinences des bramines, des fakirs, des anciens anachorètes de la Thébaïde ( Epit. de St.-CJirj^ sostume), La philosophie marche avec sagesse entre ces deux extrêmes également destructeurs ; elle aime , à l'exemple d'Horace , à dérider quelquefois son front avec des amis choisis , et autour d'une table où règne , non une profusion fastidieuse , mais le goût , l'élégance , une nourriture saine ; elle se fait d'ailleurs une heureuse habitude de la sobriété , et regarde , avqc Pythagore , les fonctions de l'estomac comme le premier mobile de l'économie animale , le plus ferme soutien de la santé , de la sérénité d'amé et du bonheur. Le régime de Pythagore consistait, cU; général-, à s'aîbstenir de liqueurs fermentées, et ù se borner à l'usage des végétaux , racines , feuilles , Heurs , fruits , semences' : le lait , le miel entraient dans ce régime, et par intei'valles des viandes saines et tendres ; régime sans doute trop rigouieux pour nos climats ^ mais très - utile pour la giiérison do
plusieurs maladies ( Discours d'Antoine Cocchi sur le régime pjthagoricien à r usage de la médecine). Le médecin habile tire aussi ses principaux moyens des règles de la diététique , à l'exemple d'Hippocrate. Arbuthnot a donné de l'extension et du développement à ce principe {Essai sur la nature et le choix des alimens ^ sui\>ant les différentes constitutions. Paris, lySS). Mais je renvoie surtout l'élève avide de connaissances solides sur cette partie de l'hygiène , aux savantes leçons du professeur Halle.
194. Les névroses de la digestion sont très-multipliées : elles ont d'ailleurs beaucoup d'analogie entre elles , et se trouvent souvent réunies en nombre plus ou moins considérable dans le même individu. Les principales sont le spasme du pharynx et de l'œsophage , la cardialgie , la gastrodynie , la pyrosis , le vomissement spasmodique , l'anorexie , la boulimie , le pica , la rumination y l'éructation , la dyspepsie , la colique , la rachialgie et l'iléus. Je me borne ici à de simples esquisses.
ig5. Spasme de V œsophage (i). Hoffmann {de Motibus œsophagi spasmodicis ) et Dehaën ( de Deglutitione vel deglutitorum in cavum ventriculi descensu impeditiore) ont traité de cette maladie. Un hypochondriaque tombe dans un chagrin profond par la perte de son épouse , et éprouve un tel resserrement spasmodique dans l'arriére-bouche et le larynx , qu'il perd la parole , respire avec une grande difficulté et ne peut rien avaler : une sueur très-abondante survient, et il paraît guéri; mais le lendemain ,
(i) SrNONVMiE, Motus œsophagi spasmodici j Hoffmann.
NÉVROSES DE LA DIGESTION. 2o5
ayant pris du thé très-chaud , le spasme de lœsoj)hage se renouvelle et persiste malirré Tusage de tous les topiques ; saignée, frictions, thériaque mise sur la langue, masticatoires, tout devient inutile : le resserrement spasmodique de l'intérieur de l'œsophage continuait toujours avec obstination , et si quelquefois les matières alimentaires avaient franchi le pharynx , elles étaient ensuite arrêtées , et ne pouvaient parvenir dans l'estomac. On eut encore recours en vain aux poudres anti-spasmodiques ', à la liqueur anodine minérale d'Hoffmann, aux pédiluvés; on mêla encore trente grains de camphre avec de l'huile d'olives, et on recommanda de les prendre eu plusieurs doses , mais , par mégarde , le malade prit le tout en une seule fois , et il fut entièrement guéri de son resserrement spasmodique (Hoffmann). Un fait analogue est arrivé aux infirmeries de la Salpêtrière: j'avais prescrit un liniment camphré (w77 gros de canv* phre dans une once d'huile d'olwes) pour remédier à une dysphagie spasmodique très - violente dont une femme de soixante ans disait être attaquée depuis six mois. Au lieu d'employer le liniment à l'extérieur, elle avala peu à peu le tout dans une soirée , et je fus fort -étonné le lendemain de la trouver guérie ; cepen- >dant le resserrement spasmodique se renouvela sept à huit jours après , mais avec beaucoup moins d'intensité , et avec facilité de se nourrir de potage et d'àlimens peu solides ; l'usage des amers eut ensuite un effet marqué pour obtenir la guérison. Il faut , en général, avoir soin de distinguer cette maladie de la dysphagie produite par un squirre , et qui est incurable.
196. Cardf algie (i). Le mol de cardialgie est peutêtre/ impropre , piiisqu'il suppose que Faffection indiquée a sonsiége dans l'orifice supérieur de J 'estomac, au lieu que plusieurs faits recueillis par Hoffmann attestent que le principe en est au pylore. Mais la cardial^ie peut-elle être mise au rang des maladies priïnitives , et n est-elle point presque toujours le symptôme d'iuie autre maladie ? c'est ce qu'on se persuadé ^ns peine en examinant le dénombrement même que donne Sauvages des différentes espèces de cardialgie : celle , par exemple , qu'il dit survenir par saburre n'est -elle point un symptôme de l'embarras gastrique ? La cardialgie que produit la présence d'un poison dans l'estomac n'est-elle point K suite de la gas^ trite ? Celle qu'il nomme /Zûr/i/^/e/2/e n'est-eUe point une affection secondaire de l'iiypochondrie? La cardialgie fqbrile de Torti' -ne doit-elle point être rapportée aux .lièvres intermittentes ou rémittentes alaxiques? Que doit-on penser delà cardialgie squirreuse , goutteuse ^t ver mineuse , e.tG. ? On doit pardonner à Sauvages d'avoir ainsi converti en maladies primitives une foule d^affections secondaires ou symptomatiques , puisqu'il ^o:i\yert la ca.rrière aux autres nosologistes ; mais dans l'époque actuelle où toutes les autres parties de l'bistoirc naturelle nous donnent l'exemple de classifications les plus méthodiques , ne. devons-nous pas sui^ vi'e? iine marche différente , et éviter les écueils où S,auvages est tombé ? Stahl parle d'un jeune homme
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■''■ (i) Synonymie. Cordial gia ^ Sauvages 3 Dolor'cànUàlr gicus spa'Smodicus t'i Jlatulentus ^ Hoffmann ) Morsus venin^ culi ; Mal au cœur.
tle Vingt-quatre ans , d'un tempérament sanguin et mélancolique , habitué aux cliangemens continuels et à la distraction , qui passa tout-à-coup à une vie sédentaire et à Fétude ^ et prit beaucoup d'alimens : ayant eu l'imprudence de se couvrir peu la région épigastrique , il ne tarde pas à éprouver , surtout après avoir mangé avec une sorte de voracité et avoir bu copieusement , un sentiment de pesanteur désagréable dans l'épigastre , avec dégoût , nausées , pâleur , aspect triste et plombé , effusion de salive dans la bouche , refroidissement des extrémités , anxiété et sueur froide. Hoffmann donne l'observation suivante comme un exemple de cardialgie occasionnée par Je froid et par des affections morales. Une femme âgée de cinquante ans , d'un tempérament lymphatique , menant une vie sédentaire , ayant cessé d'être menstruée depuis dix ans, et se faisant saigner tous les deux ou trois ans , avait , pendant six ans , éprouvé beaucoup de chagrins : depuis cette époque , la santé commença à devenir chancelante , et l'affection de l'estomac succéda au refroidissement du dos et à une terreur ; bâillemens , froid du nez , des oreilles et de la face ; constriction de la gorge ; froid glacial au dos ,. ^ux mains et aux pieds ; sentiment de pesanteur et douleur ardente dans l'épigastre qui s'étend jusqu'au dos , anxiété considérable , inquiétude , pouls serré ^ fréquent et faible , impossibilité de rester couchée , efforts inutiles pour vomir , uriner et aller à la selle , même par l'emploi de lavemens , de carminatifs , etc. Quelques heures après , retour de la chaleur aux parties supérieures , puis successivement aux parties inférieures ; enfin sueur abondante : l'urine , qui pen-
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dant Tacccs était limpide, devient ensuite rouge et dépose Un sédiment épais. Je ne dois point omettre de parier ici de l'ouvrage de W. Trnca {^Ilistovla Cardialgiœ, Vindobonae , lySS).
197. Gastrodjnie (i). Hoffmann a confondu cette affection avec la précédente, sous le ternie générique de dolor carvlalgicus spasmod eus et jlaiulcntus. Beaucoup d'auteurs ont suivi absolument la même marche ; la principale différence consiste dans Tabsence de la lipothymie : aussi voit-on facilement que la plupart des observations rapportées par Hoffmann sous le nom de cardialgie appartiennent évidemment à la gastrodj nie.
198. Pyvosis (2). Celte affection a été nommée ainsi à cause de la sensation que le malade rappoite à l'estomac. On en trouve un exemple clans Stahl ; le sujet est ce même jeune homme affecté de cardialgie dont j'ai parlé plus haut : ayant fait usage d'élixirs stomachiques et d'aromates confits , il ne tarda pas à survenir un sentiment d'ardeur dans la région épigastrique , ou , selon d'autres , une sensation de froid qui de l'estomac s'étendait le long de l'asophage^ avec une douleur particulière , la constriction de la gorge et une salive limpide qui remplissait la bouche. Au rapport de Linné , la moitié des Suédois , hommes ou femmes , qui habitent auprès des moniagnes de la Laponie , sont sujets à une pyrosis endémique. Les
' (i) Synonymie. Gastrodynia ^ Sauvages^ CoUca venlneuli; Colique d'estomac , Faiblesse cf estomac , Pesanteur d'et.-
fômac.
(2) Synonymie. Pyrosis y Sauvages ; Saga?, j Sorla yhi's^ N^us, VoGELj Créiijiison ; Ardeur d'estomac^ Fer chaud.
NEVROSES DE LA DIGESTIOK. 20g
malades éprouvent un serrement douloureux ù l'épigastre , et surtout vers le dos et la poitrine ; cette douleur revient coup sur coup , accompagnée d'une grande anxiété , et dure jusqu'à ce que le malade commence à cracher beaucoup de salive qui coule abondamment , avec des nausées fréquentes et quelquefois avec vomissement. La quantité de la salive est souvent d'une livre et demie en peu de temps ; elle est très-cîiaude et très-limpide. La douleur s'apaise quand ce liquide s'est écoulé , et le malade est tranquille pendant un jour ou deux.
igg. P^onilssement spasmodique (i). On conçoit facilement qu'il ne doit point s'agir ici du vomissement qui survient dans la plupart des lésions , soit inflammatoires, soit organiques, de l'estomac ou des viscères voisins. Beaucoup d'observations décrites par Hoffmann sous le nom de 'vomitus spasinodicus sont évidemment symptomatiques. L'exemple suivant , rapporté par Stahl , se rapproche davantage des maladies de ee genre ; il est désigné sous le nom de vomendi conatus ; le sujet en est une demoiselle âgée de vingt ans, d'un tempérament sanguin et lymphatique , habituée à la bonne chère et à une vie sédt^ntaire.. Les menstrues ayant mal coulé , peu de temps après , dégoût accompagné de malaise , cardialgie qui ^se prolonge , survient par attaque et augmente l'anxiété ; horripilations , pâleur de la face , bouche remplie de salive , douleur obtuse à la tête , qui augmente de plus en plus ; frissonnement par le moindre mouvement ; la malade ne prend que quelques gouttes de bouUion;
« ' .l.. I» 1 llll.iMi ^
( I ) S VNON TMTE , Motus ventncuH convulswus , Hoffmann .