DANS LA FORET CARAÏBE
Par un matin de juin vibrant de mille fleurs, Nous avons déserté Roseau morne et torride ; Nos chevaux, par de verts sentiers pleins de fraîcheur, Ont gravi le piton où dort un lac limpide.
De toutes parts, c'étaient de vastes entonnoirs Dont les eaux blanchissaient les roches des abimes, Des sous-bois où rêvaient, en plein jour, de beaux Des cascades tombant des falaises sublimes. [soirs.
Là, plus de flamboyants, plus de larges palmiers ; — Phares du littoral, éventails des savanes ; — Mais de grands acomas, de robustes gommiers Dressant leurs sombres mâts sur des mers de lianes.
Dans le panorama des mouvantes forêts.
Tous les verts réunis formaient de belles gammes Et le vent qui chantait ainsi qu'un torrent frais Soulevait leurs sommets comme de hautes lames.
Quelquefois s'élevaient dans la touffeur des bois Les notes de cristal d'un siffleur de montagne ; Et c'était comme un chant de rêve, cette voix Que seule un bruit de source éloignée accompagne.
Mille arbres inconnus dressaient vers les cieux clairs Leurs troncs enveloppés de plantes parasites, Mille fleurs, suspendant leurs coupes dans les airs, Ajoutaient à l'éclat grandiose des sites.
Nous approchions du lac ; déjà le palmier nain Et les troncs élancés des fougères mystiques Annonçaient que bientôt luirait le glauque étain D'une eau, miroir rcveur de ces forêts antiques.
Des lézards d'un vert pur dormaient sur les talus. Des ramiers roucoulaient dans les ravins sauvages Et je songeais alors que tous les livres lus Disaient mal la grandeur de ces beaux paysages.
Ile mystérieuse, Antille inviolée,
Dominique aux monts bleus, aux soufrières d'or,
La forêt merveilleuse et de brumes parée
Est telle que la vit le grand Conquistador.
Dans la Forêt Caraïbe. 49
Le scarabée hercule et les couleuvres vives, Les prestes agoutis, le perroquet royal, Hantent les flancs abrupts de tes gorges pensives. Sous l'uniforme bleu de l'azur tropical.
Des oiseaux disparus du ciel des autres îles Charment encore l'éclat de tes mornes ardus, Et les vierges beautés de tes forêts tranquilles Evoquent la splendeur des paradis perdus.
D'autres iles verront les sillons des cultures Couvrir leurs sols ardents et généreux cent fois, Mais tu seras toujours une mer de verdures. Un grand Eldorado de sources et de bois.
Seule, parmi les verts îlots de l'Atlantique Où vivaient des tribus splendides, autrefois, Tu protèges encore une peuplade antique, Dans la paix solennelle et fraîche de tes bois.
Et, quand d'ici soixante ou quatre-vingts années Le dernier Caraïbe aura quitté tes bords, ' Pour s'en aller, suivant la loi des destinées. Au grand pays muet où l'attendent ses morts ;
KOSTALGIIS FRANÇAISES
Tu seras presque telle, île au beau paysage, Qu'en ce tragique soir où son aïeul puissant Vit, tandis qir'une flotte abordait ton rivage, Un coucher du soleil rouge comme du sang.
Pays, tu m'as donné des ivresses divines: Dans ton ciel j'ai suivi les astres palpitants Et, dans l'immense paix de tes vierges collines. J'ai respiré l'odeur pure des premiers temps.
A l'heure où les rubis du soir et ses topazes Éclairent de leurs feux subits tes pitons verts. Je crois vivre, ô mon île, alors que tu t'embrases. Dans un Eden fleuri sur le saphir des mers.
Et, quand le large vent du sonore Atlantique Fait autour de tes caps blanchir les flots hurleurs. Je me sens tout à coup dans un navire en fleurs Qui porte sous le ciel les présents du tropique.
sous L'AJOUPA
Après un jour brûlant, silencieux et morne, Où tout resplendissait sous un âpre soleil, Où pas un colibri ne vibrait sur le morne. Dans le flamboyant rouge et l'ibiscus vermeil.
Une vive fraicheur doucement répandue Glissa sous le velours des grands cieux étoiles, Et de chaque forêt monta vers l'étendue Le vol phosphorescent des lampyres ailés.
De toutes parts le cri des cigales nocturnes Berça lugubrement nos heures de repos, Et le « cabri des bois » des gorges taciturnes Répondit à l'appel sonore des crapauds.
Quelquefois s'élevait dans l'air des solitudes Le long ululement plaintif des chats-huants ; Tout se taisait alors et, sous les gommiers rudes. Nous entendions la voix lointaine des torrents.
Toute la longue nuit la forêt tropicale S'endormit au concert d'invisibles criquets ; Jusqu'à l'heure où la flûte humide et virginale Du siffleur de montagne éveille les bosquets.
L'aube éclaira le ciel couleur d'héhotrope Et, sous l'ajoupa vert où nous avions dormi, Dans la fraîcheur du jour, nous songions, mon ami, Aux nuits, aux longues nuits muettes de l'Europe.