EN AUTOMOBILE
Au D^ Paul Mélin.
Par la nuit de lueurs et de brumes flottantes
Où nous allâmes de Paris, Sous un ciel de janvier, vers un bourg des Charentes
Hanté du vol des vanneaux gris,
Nous eûmes un décor splendide de Norvège, Et « l'Auto » dompté par tes mains,
A travers des pays immobiles de neige.
Glissa sur de libres chemins.
De hauts talus givrés bordaient la féerie
Des coteaux au détour fuyant Où passait quelquefois comme une Walkyrie
Un rayon de lune tremblant.
La route s'élançait vers nous avec ivresse Entre ses deux rangs de gazon
Et, prise du vertige ardent de la vitesse. Elle nous livrait l'horizon.
En automobile. 69
Mais ses arbres tordus fuyaient dans les clairières
Épouvantés et chancelants, Et nos yeux par instants voyaient par les portières
Des courses de fantômes blancs.
Les villages fuyaient ; leurs auberges perdues
Soudain détalaient au galop, Et leurs murs lézardés parmi des clartés crues
Chaviraient en des flaques d'eau.
Et nous songions, tandis que « l'Auto » dans l'aurore Nous emportait vers des ciels fous
Et que de tous côtés se bousculaient encore Dans le brouillard les arbres flous.
Que c'était le Progrès qui passait sur les routes
Du bel Avenir empressé.
Et que ce qui fuyait devant lui c'étaient toutes
Les belles ombres du Passé.