HYMNE PASSIONNÉ
Jusqu'au fond des forêts votre image me iuit.
Racine.
Tendre et cruel Amour, jeune lys svelte et pur. Réalité plus belle encore que le rêve, Je vous aime et, malgré l'infranchissable azur. Votre beauté pour moi comme un astre se lève.
Tandis que ma croisée ouverte à leurs odeurs Laissait entrer le chant d'un oiseau des savanes, Je songeais à la Ville amoureuse des fleurs Où vous passez l'automne à l'ombre des platanes.
Prolongeant des reflets de pourpre sur la mer, Ce soir les flamboyants saignent à quatre lieues... J'évoque, et mon regret se fait bien plus amer, Votre bouche éclatante et vos prunelles bleues.
Et sans fin, sous l'éclat magnifique du jour. Dans la verte forêt, comme sur la montagne, Doux mirage exaltant que fait flotter l'Amour, Votre divine image en rêve m'accompagne.
ii8 Aux plus beaux yeux de France.
Mais vous, que faites-vous sous le soleil latin Tandis que ma pensée ardente vous regrette ? Quel château de province, amical ou hautain, Organise pour vous une adorable fête ?
Avez-vous su pour cet hiver vous décider ? Reverrez-vous Paris, les courses, les théâtres ? Quel clair pays aura l'orgueil de vous garder Aux mois où sur les monts vibre la voix des pâtres
La terre de Sophocle, ivre de sa beauté. Vous sourit-elle encor sous les lunes décloses ? Irez-vous écouter, pâle de volupté.
Pleurer le rossignol dans ses buissons de roses ?
Reviendrez-vous aimer les lyres de la mer A l'ombre des rochers des plages de Sicile, Ou revoir l'ItaHe où l'automne est si clair Qu'il y plane un rayon de l'âme de Virgile ?
Dites, mon cher Amour, n'avez-vous pas perdu, Parmi tous les plaisirs de votre vie heureuse, Le souvenir qu'il est sous un ciel éperdu Une âme que l'amour a rendu soucieuse
Hymne passionné. 119
Et qui songe sans cesse à votre regard clair Qu'elle surprit un soir que, fuyant la cohue, Vous quittiez l'Opéra par une nuit d'hiver. En trainant le printemps après vous dans la rue ?
Si vous gardez l'écho de mon cœur tourmenté, O fleur, divine fleur d'une noblesse rare, Allez vers l'océan, et que votre beauté Sourie à l'horizon grave qui nous sépare !
Et peut-être qu'un soir où mon rêve déçu Aura perdu l'espoir de mirer vos prunelles. Mon âme frémira pour avoir aperçu \'^otre image aux remous des vagues éternelles !
O douleur de songer que des centaines d'yeux Vous voient, indifférents, passer sous les platanes. Et que moi qui vous pleure et vous aime et vous veux. Je sois si loin de vous dans la paix des savanes.
Perdu sans nul espoir, peut-être sans ami, Prisonnier de mon île où, sous l'or des lianes, Je compose des chants désespérés parmi Les jungles des bambous et les jungles des cannes.