DEUXIÈME CANTIQUE
Vous êtes, mon Amour, à plus de mille lieues, Mais, à cause de vous, une angoisse adorable M'étreint, lorsque je vois, rose, sur l'or des sables, Une liane en fleurs au bord des îles bleues.
Qu'il me fut doux, parmi les printemps de l'Europe, D'aimer vos yeux couleur de montagne et de mer ; De voir sur leurs étangs fleurir l'héliotrope Et flotter le varech en leur océan vert.
Je songe nuit et jour à vos grands yeux d'azur Et d'eux de plus en plus mon rêve s'énamoure. Devant le paysage harmonieux et pur De l'Ile qu'une mer céruléenne entoure.
Deuxième Cantique. 139
La falaise est à pic sous les cocotiers verts Dont la mouvante palme en l'Océan se mire ; Ce soir, ma nostalgie est un oiseau des mers Qui poursuit le sillage écumeux d'un navire.
Penser à vous sans cesse est d'un charme très doux : Vous hantez mon travail comme ma promenade ; Je crois qu'il est en moi plus de pensers pour vous Que de rubis serrés au cœur d'une grenade.
Svelte frangipanier en fleurs dans les halliers, De vous une odorante et blanche neige tombe ; Pourtant, je vous préfère un coin de peupliers Où rêve mon Amour, quand passe la palombe.
Lorsque Je songe à vous, l'Ile se fait plus tendre, Et j'avoue à mon cœur que c'est peut-être à cause De votre souvenir que nous croyons entendre Des oiseaux inconnus dans la lisière rose.
140 Aux plus beaux yeux de France.
La rivière qui coule à l'ombre de ce bois Ne verra jamais plus le même paysage, Et jamais, mon Amour, je ne pourrai deux fois Avoir de vous la même éblouissante image.
La nuit roule son flot d'étoiles éternelles. Mes regards, cette nuit, se détournent des cieux : J'ai dans mon souvenir les astres de vos yeux ; J'adore au fond de moi deux étoiles nouvelles.
Vénus et le Croissant dessinent sur la mer Deux beaux chemins dorés d'une douceur égale ; Si vous étiez ici, mon ange au doux front pâle, Nos rêves aimeraient suivre cqs chemins clairs.
Je vous bénis, Amour, mon bel Amour nouveau. Vous qui blessez mon cœur d'une angoisse infinie, Vous qui donnez sur l'eau de la mer éblouie A mes rêves des vols si puissants et si beaux.
Deuxième Cantique. 141
Quand vous fermez les yeux, noirs sur votre front Vos sourcils sont deux vols de ramiers en hiver; [grêle. Mais quand vos tendres yeux regardent l'univers, Vos sourcils sur un lac sont deux vols d'hirondelle.
Je voudrais célébrer, en un poème pur, Vos yeux d'autant plus beaux qu'ils sont un peu Vos yeux où sont des lins et des héliotropes [myopes, En fleurs, en un pays d'incomparable azur.
D'où vient qu'en vos yeux bleus s'allume un reflet vert, O vous que le sort fit naître près des montagnes ? Vos aïeux autrefois eurent-ils pour compagnes Des femmes dont les yeux avaient aimé la mer ?
Avec leurs fins croissants de couleur opaUne, Vos ongles purs, enduits de tendres vermillons, Sont de petits pastels où le rêve imagine En un ciel rose un essaim blanc de papillons.
142 Aux plus beaux yeux de France.
Tandis que s'y posait le vol d'une vanesse, Une rose croula de mon rosier grimpant, Et je songeai : « C'est vous le papillon flottant, Et c'est moi l'arbrisseau d'où s'enfuit la jeunesse. »
Désireux d'admirer vos yeux en d'autres yeux. J'offris à mes désirs le bonheur d'un voyage ; Par un soir de couleurs, j'ai quitté le rivage D'où mon cœur vous voyait en de doux pastels bleus.
Après la Guadeloupe, Antigue, Névis vert, Saint-Christophe où la mer allume des turquoises ; J'ai vu les pélicans et les iles danoises : Christianstad aux murs blancs se mirait dans la mer.
Je ne songeais qu'à vous en ce voyage heureux, O charme, aux jours ardents où brûle l'archipel, D'être à bord d'un steamer, passant par des soirs bleus, Sous les arcs de triomphe en fleur des arcs-en-ciel.
Deuxième Cantique. 143
Je vis à Saint-Thomas, rêvant sur trois coteaux, Charlotte-Amalia, ville claire et jolie ; Par un dimanche frais, plein de mélancolie, Votre image hantait son golfe aux vertes eaux.
En traversant New- York, je vis un beau visage Qui ressemblait beaucoup au vôtre, mon amour. Parmi mes jours heureux je compterai ce jour : O joie étincelante et riche des voyages !
Si vous étiez ici ce soir, je vous dirais : « Il n'est plus en mon cœur aucune nostalgie Pour le pâle printemps et l'automne rougie ; Ces frileuses saisons rêvent en vos yeux frais. »
Je vous dirais : « Donnez vos yeux, que j'y regarde Le vert de la montagne et le bleu de la mer. Que votre lèvre soit la rose où se hasarde Comme une guêpe d'or mon beau désir amer. »