CHAPITRE IV
NAPOLÉON
La persécution du Pape Pie VIL — Le châtiment. — L’excommunication. — L’invasion des Alliés. — Les Cent- Jours, succès éphémère. — Le colonel de La Bédoyère. — Occupation de Paris en 1815. — La perte de la Savoie. — Napoléon à Sainte-Hélène.
Dans le quatrain ci-dessous, Nostradamus décrit la situation créée par le Concordat de 1801, et fait allusion aux difficultés de personnes, inhérentes à la position des évêques dépossédés, qui ont rendu la conclusion de la paix religieuse si difficile.
L’union feincte sera peu de durée,
Des un changez réformez la pluspart :
Dans les vaisseaux sera gent endurée,
Lors aura Rome un nouveau liepart.
Cent. VI, Quatr. 20.
Le mot : liepart, que M. le Pelletier croit devoir traduire : léopard, personnage fatidique, est assez
difficile à comprendre. Cependant je pense que la meilleure explication est : partie liée, c’est-àdire traité, concordat dans l’espèce, puisqu’il s’agit de Rome. Et alors le quatrain s’explique ainsi :
Lorsque Rome aura fait un nouveau Concordat avec la France, l’union feinte, de la part de Ronaparte, sera de peu de durée. Des évêques (un : c’est-à-dire uniques chefs de diocèse dans l’Église) la plupart seront réformés et changés, et il y aura dans les églises (vaisseaux) des prêtres, anciens constitutionnels, imposés par le premier consul, que Rome endurera pour avoir la paix, mais n’aimera pas.
Le même sujet est traité dans les vers suivants, avec, en plus, une date très précise :
Les deux unis ne tiendront longuement,
Et dans treize ans au Barbare Strappe,
Aux deux costez feront tel perdement,
Qu’un bénira le Barque et sa cappe.
Cent. V, Quatr. 78.
Le Pape et Ronaparte ne resteront pas longtemps unis, et pendant treize ans Pie VII sera tyrannisé par le barbare despote. Il y aura de telles pertes pour l’Église, pour la France et l’Italie qu’on bénira le retour du Pape dans ses États (Barque et sa cappe). Il s’est, en effet.
NAPOLÉON
écoulé treize ans entre le concordat de 1801 et la rentrée de Pie VII, prisonnier à Fontainebleau, dans ses États, à la suite des revers de Napoléon.
Nostradamus dit encore :
Par l’univers sera faict un monarque,
Qu’en paix et vie ne sera longuement :
Lors se perdra la piscature barque,
Sera régie en plus grand détriment.
Cent. I, Quatr. 4.
Il sera fait un monarque qui ne laissera pas de paix à l’univers. Il mourra jeune et se perdra pour avoir voulu dépouiller la barque du pêcheur (les États Pontificaux).
Napoléon fait enlever le Pape à Rome le 6 juillet 1809 par le général Miollis. Pie VII, aquila rapa-v, des devises attribuées à saint Malachie, c’est-à-dire victime de l’aigle rapace, est conduit à Savone, puis à Fontainebleau, le 20 juin 18x2. Les États de l’Église sont réunis à l’Empire, le 17 février 1810. Le pape ne quittera Fontainebleau que le 23 janvier 1814, lorsque Napoléon vaincu lui rendra la liberté.
Le quatrain suivant, qu’il est assez difficile d’expliquer mot pour mot d’une manière salis-
NOSTRÀDAMUS, SES PROPHÉTIES
faisante, signale cependant d’une façon très claire le séjour douloureux de Pie VII à Savone.
Trop tard tous deux les fleurs seront perdues,
Contre la loy serpent ne voudra faire :
Des ligueurs forces par gallots confondues
Savone, Albingue par monech grand martyre.
Cent. VI, Quatr. 62.
Pour la France et l’Italie, le bénéfice (les fleurs) de l’entente seront perdues. Le Pape refusera de trahir la loi de l’Église et de se plier aux exigences de Napoléon. Les forces françaises (Gallots), liguées contre lui, le conduiront à Albinga et Savone où commencera son martyre par la volonté du monarque (Monech).
Voici encore l’enlèvement de Pie VII :
En Arbissel à Veront et Cascari,
De nuict conduits par Savonne attraper,
Le vif Gascon Turby, et la Scerry Derrier mur vieux et neuf palais gripper.
Cent. IX, Quatr. 39.
Le premier et le troisième vers contiennent des mots douteux, qui en rendent l’explication difficile. Mais le second et le quatrième montrent le Pape enlevé de son palais pendant la nuit et conduit à Savone L
1. Voir Revae internationale des Sociétés secrètes , 15 avril 191 2 p. 285, 15 septembre 1912, pp. 801 et suiv.
NAPOLEON
Sur le même sujet, Nostradamus, écrit ailleurs :
Par Mars contraire sera la monarchie,
Du grand pescheur en trouble ruyneux Jeune noir rouge prendra la hiérarchie,
Les proditeurs iront jour bruyneux.
Cent. VI, Quatr. 25.
Par la persécution de Napoléon (mars contraire), la monarchie (le pouvoir temporel) du Pape (du grand pescheur, sera ruinée. Un jeune noir rouge, le lils malheureux de Napoléon, recevra le titre de roi de Rome. Les traîtres se présenteront sous un faux prétexte (jour bruyneux) pour occuper Rome et enlever le Pape.
Terminons enfin cette série de prédictions faites par Nostradamus, sur les rapports de l’Église avec Napoléon I er , par ce dernier quatrain, dans lequel le voyant de Salon-de-Crau semble indiquer que la chute de l’Empire sera la punition de la politique de persécution, adoptée par l'Empereur contre le Pape.
Terroir Romain qu’interpretoit augure Par gent Gauloise par trop sera vexée :
Mais nation Celtique craindra l’heure,
Boreas, classe trop loing l’avoir poussée.
Cent. II, Quatr. 99.
Les Etats pontificaux (terroir romain dirigépar un prêtre, augure), par la nation Gauloise sera très molesté. Mais, en punition, la nation celtique, la France impériale, devra redouter le moment où elle poussera ses armées trop loin dans le Nord.
L’idée que la désastreuse retraite de Russie est le châtiment de la conduite criminelle de Napoléon à legard du Souverain Pontife, malgré toutes les concessions et l’incommensurable mansuétude de Pie Vil pour l’auteur du Concordat, résulte surtout du rapprochement, qui est fait dans ce quatrain, entre les envahissements des États de l’Église et la marche de la grande armée trop loin dans le Nord.
Et le second Empire, lui-même ne doit-il pas aussi sa chute à la faute incompréhensible par laquelle l'ancien carbonaro, Napoléon III, a soulevé la question des nationalités et fini par abandonner le Pape aux entreprises des révolutionnaires italiens, couronnés ou non?
Chaque fois que la France délaisse son rôle providentiel de fille aînée et de protectrice de l’Église, elle est châtiée.
Quels cataclysmes présagent l’attitude des Francs-Maçons qui détiennent en réalité le pouvoir actuellement? Peut-être pourrons-nous soulever plus loin un coin du voile qui cache cet avenir.
NAPOLEON
En attendant, et pour mieux établir la voyance extraordinaire de Nostradamus, continuons à rechercher ce qu’il dit des événements que l’histoire a enregistrés.
Dans ce quatrain, il annonce nettement que Napoléon sera frappé par la colère divine, et cela, pas très longtemps après son divorce avec l’impératrice Joséphine :
Le divin mal surprendra le grand Prince,
Un peu devant aura femme espousee,
Son appuy et crédit a un coup viendra mince, Conseil mourra pour la teste rasee.
Cent. I, Quatr. 88.
L’excommunication (divin mal), prononcée par le Pape Pie VII, (10 juin 1809), frappera le grand Prince (Napoléon I or , un peu avant qu’il ne se remarie (i« r avril 1810); et tout à coup, sous la colère divine, 6a force décroîtra, la tête rasée perdra la science qui l’avait guidée jusque-là.
Nostradamus montre, en ces termes, l’invasion des alliés poursuivant Napoléon que la victoire abandonne :
L’Aigle poussée en tout de pavillons Par autres oyseaux d’entour sera chassée :
Quant bruit de cymbres tube et sonnaillons Rendront le sens de la dame insensée.
Cent. II, Quatr. 44.
L’aigle de l’armée française, par les aigles de Prusse, de Russie, d’Autriche et autres pavillons (drapeaux), sera chassée; alors le bruit des cymbales, des trompettes, des clairons étrangers, rendra le sens à la France insensée, qui reviendra à la royauté légitime.
Les Cent-Jours n'ont pas échappé à la voyance extraordinaire de l’auteur des centuries. Il annonce ainsi le retour de File d’Elbe :
Au peuple ingrat faictes les remontrances Par lors l’armée se saisira d'Antibes Dans l’arc Monech feront les doléances Et à Fréjus l’un l’autre prendra ribe.
Cent. X, Quatr. 24.
Le captif prince aux Itales vaincu Passera Gennes par mer jusqu’à Marseille,
Par grand effort des forens survaincu Sauf coup de feu barril liqueur d’abeille.
Cent. X, Quatr. 24.
Le prince vaincu, captif à OEthalia (Ile d’Elbe) viendra par la mer, du golfe de Gênes jusqu’aux
NAPOLÉON
environs de Marseille. Par grand effort des étrangers, il sera vaincu de nouveau. Il échappera à la mort. Ce sera la fin de l’abeille impériale (baril liqueur d’abeille).
Le premier quatrain précise un peu plus les points où l’expédition partie de l'île d’Elbe, devait aborder.
Voici encore un quatrain qu'on peut ajoute aux précédents :
Grâd Roy viendra prendre port près de Nisse,
Le grand empire de la mort si en fera Aux Antipolles posera son genisse,
Par mer la Pille tout esvanouyra.
Cent. X, Quatr. 87.
Napoléon (grand Roy) viendra débarquer près de Nice, et ainsi se fera la mort définitive du grand empire. L’Angleterre (la Pille) enverra, par mer, son génie aux antipodes (Sainte-Hélène), et tout espoir de retour s’évanouira.
La strophe suivante montre aussi la brièveté éphémère du succès de Napoléon :
Par grands dangiers le captif eschapé,
Peu de temps grand a fortune changée Dans le palais le peuple est attrapé,
Par le bon augure la cité assiégée.
Cent. II, Quatr. 66.
174 NOSTRAJDAMUS, SES PROPHÉTIES
Napoléon (le captif échappé) menace de grands dangers le roi Louis XVIII (grand), mais la fortune du roi est pour peu de temps changée ; pour la bonne cause (bon augure), Paris est de nouveau assiégé. Que veut dire le troisième vers? On a voulu y voir une allusion à l’acte additionnel, ce n’est pas très clair. Je l’appliquerai plutôt au fait que les Prussiens, entrés dans Paris le 7 juillet, chassèrent la commission exécutive qui siégeait aux Tuileries.
Le quatrain suivant se rapporte encore à la même période. C’est une allusion à la trahison du colonel Huchet de La Bédoyère qüi, comblé de faveurs par Louis XVIII, livra son régiment, le 7 e de ligne, et la ville de Grenoble, à Napoléon. Découvert à Paris, où il commit la faute de rentrer, il fut arrêté, condamné à mort et fusillé, malgré les démarches de sa femme, née de Ghastellux, dont la famille était très attachée aux Bourbons.
Un coronel machine ambition,
Se saisira de la grande armee,
Contre son Prince fainte invention Et descouvert sera soubs sa ramée.
Cent. IV, Quatr. 62.
NAPOLÉON
Le quatrain ci-dessous, qui doit évidemment faire suite à un autre, indique plus particulièrement la marche de l’armée prussienne sous Paris, en i 8 i 5 :
Du bourg Lareyne parviêdrôt droit à Chartres,
Et feront près du pont Anthoni pause,
Sept pour la paix cauteleux comme Martres, Feront entrée d’armée à Paris clause.
Cent. IX, Quatr. 86,
Les sept sont les représentants de l'Angleterre, l’Autriche, la Russie, la Prusse, l’Espagne, la Suède et le Portugal, puissances signataires des traités de i 8 i 5 . On sait qu’en i 8 i 5 , les Prussiens tinrent à occuper Paris, ils se montrèrent aussi arrogants que les Russes avaient été courtois et aimables en 1814. De plus, ils se répandirent dans l’Ouest pour rançonner et piller. C’est à cela que le quatrain fait allusion.
Cette dernière strophe montre les résultats désastreux de la tentative de Napoléon aux Cent-Jours, qui eut pour résultat de diminuer la France. Il indique aussi la mort de Murat:
176 NOSTRADÀMUS, ses prophéties
Mars eslevé en son plus haut befroy,
Fera retraire les Allobrox de France:
La gent Lombarde fera si grand efîroy,
A ceux de l’Aigle comprins sous la Balance.
Cent. V, Quatr. 42.
Napoléon, dans sa dernière élévation, fera perdre la Savoie à la France. Et les parents de l'aigle seront défini!ivement chassés de 1 ’ltalie (sous la Balance, signe astrologique), par ceux qui occuperont le royaume Lombard-Vénitien:
les Autrichiens. On sait qu’en i 8 i 5 , les Français ont été massacrés à Naples par les lazaroni.
Sur la Restauration et le retour de la branche aînée des Bourbons, nous trouvons dans les centuries quelques prédictions curieuses à enregistrer. Voici la transition;
Cent fois mourra le tyran inhumain Mis à son lieu sçavant et débonnaire Tout le Sénat sera dessous sa main.
Fasché sera par malin temeraire.
Cent. X, Quatr. 90.
Napoléon (tyran inhumain) mourra cent fois de douleur à Sainte-Hélène. Le Sénat, qui était entièrement dévoué à l’Empereur, sera fasché par ses entreprises téméraires. Il prononcera la
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déchéance (3 avril 1814), puis il mettra à sa place un roi savant et débonnaire.
Le 6 avril, en effet, le Sénat déclare que le peuple français appelle librement au trône Louis- Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi.