CHAPITRE V
LA MONARCHIE LÉGITIME
La Restauration : Remarquable coup d’œil général sur les événements politiques de 1815 à 1870. — Le retour du Roi. — Louis XVIII. — Le duc de Bordeaux. Le comte de Chambord.
Dans un passage de la Dédicace à Henry II, placée en tête des trois dernières centuries, Nostradamus décrit très curieusement ce qui arrivera, après la chute de Napoléon I er jusqu’à nos jours :
« Car Dieu regardera la longue stérilité de la grand’dame, qui puis après concevra deux enfants principaux : mais elle périclitant, celle qui luy sera adjoustée par la témérité de l’aage de mort périclitât dedans le dixhuictiesme, ne pouvant passer le trentesixième, qu’en délaissera trois masles, et une femelle, et en aura deux, celuy qui n’en eut jamais d’un mesme
LA MONARCHIE LEGITIME
père, des trois frères seront telles différences, puis unies et accordées, que les trois et quatre parties de l’Europe trembleront ; par le moindre d’aage sera la monarchie chrestiêne soustenue et augmêtée : sectes eslevées, et subitemêt abaissées, Arabes reculez, Royaumes unis, nouvelles lois promulguées... sera faicte la troisiesme inondation de sang humain, ne se trouvera de longtemps Mars en Caresme. Et sera donnée la fille par la conservation de l’Eglise Chrestiêne tombant son dominateur à la paganisme secte des nouveaux infidelles elle aura deux enfans, l’un de fidélité et l’autre d’infidélité par la côfirmation de l’Eglise Catholique. Et l’autre qui à sa grande confusion et tarde repentance la voudra ruiner « ( Épître à Henry II).
J’ai pensé qu’il valait mieux ne pas scinder ces lignes, qui contiennent, succinlement indiquée notre histoire depuis la Restauration jusqu’à l’époque actuelle. Au premier aspect, la lecture est un peu aride et le sens « obnubilé », selon l’expression souvent employée par Nostradamus. Mais si l’on prend la peine de regarder l’oracle d’un peu plus près et de l’étudier à la lumière des faits historiques, on demeure profondément surpris de sa parfaite clarté. Pour cela, reprenons le texte, phrase par phrase, il en vaut la peine, c’est certainement l’un des
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plus curieux parmi tous ceux de Nostradamus.
« Car Dieu regardera la longue stérilité delà grand’dame, qui puis après concevra deux enfans principaux. »
Dieu regardera la longue stérilité politique de la Monarchie légitime, renversée du pouvoir par la Révolution et remplacée par Napoléon I er , et alors elle remontera sur le trône avec deux rois : Louis XVIII et Charles X.
Il faut ensuite passer quelques lignes et prendre, pour compléter la première partie de la prédiction, la phrase :
« en délaissera trois masles et une femelle. »
De ce retour à la forme monarchique, il sortira trois gouvernements monarchiques (masles) et une république (femelle).
« et en aura deux, celuy qui n’en eut jamais d’un mesme pere »
Et la République, la forme de gouvernement qui ne repose pas sur l’hérédité, se répétera deux fois : 1848 et 1870.
Nostradamus précise tout cela d’une manière très remarquable. Reprenons, en effet, les lignes passées tout à l’heure :
« mais elle périclitant, celle qui lui sera adjoutee par la témérité de l’aage de mort périclitât dedans le dixhuictiesme, ne pouvant passer le trentesixième. »
LA MONARCHIE LÉGITIME
La Restauration, renversée à la suite d’une entreprise téméraire qui causera sa mort, ordonnances de juillet i 83 o, la monarchie de Louis- Philippe qui la remplacera durera dix-huit ans et le troisième pouvoir monarchique, l’Empire, qui s’établira après, succombera aussi dans sa dix-huitième année, les deux réunis ne pourront dépasser trente-six ans.
Maintenant, le voyant va nous donner quelques détails sur ces gouvernements masles et femelles, monarchie et république.
« des trois frères seront telles différences, puis unies et accordées, que les trois et quatre parties de l’Europe trembleront. »
Il y aura entre les trois gouvernements monarchiques: Restauration, monarchie de Juillet, second Empire, telles différences, mais aussi telles conformités de vues politiques, que la stabilité européenne en sera ébranlée.
« Par le moindre d’aage sera la monarchie chrestiêne soustenue et augmêtée : sectes esleves et subitement abaissees, Arabes reculez, Royaumes unis, nouvelles lois promulguées. »
Par celui des gouvernements mâles qui durera le moins longtemps, la Restauration, la monarchie chrétienne sera soutenue, les sectes qui s’étaient élevées seront abaissées (allusion aux conspirations, comme celle dite des quatre ser-
gentsdela Rochelle, etc.), les Arabes reculés par l’expédition d’Algérie, etc.
Il y a ici un passage que je n’ai pas 'pu expliquer et que j’ai remplacé par des points de sus- # pension. L’oracle ajoute ensuite comme se rapportant au troisième pouvoir monarchique, le second Empire :
« sera faicle la troisième inondation de sang humain, ne se trouvera de longtemps Mars en Caresme. »
Il y aura une troisiesme invasion, amenée par un Napoléon — les deux premières ont eu lieu en 181 4 e t i 8 i 5 —, à la suite d’une grandeguerre. Et le bouleversement sera tel, que pendant longtemps les choses politiques seront troublées et ne se feront pas régulièrement (mars ne sera pas en carême).
Voici maintenant ce qu’il adviendra de la République :
« Et sera donnée la fille par la conservation de l’Eglise chrestiêne tombant son dominateur à la paganisme secte des nouveaux infidelles. »
Il faut construire : et sera donnée la fille à la secte du paganisme des nouveaux infidèles, son dominateur tombant la conservation de l’Église chrétienne. C’est-à-dire : la République sera mise sous la puissance des Francs-Maçons, secte des nouveaux infidèles du paganisme, dont
le dominateur poursuit la destruction de l’Église chrétienne.
Nostradamus ajoute pour mieux préciser :
« elle aura deux enfans, l’un de fidelité et l’autre d'infidélité par la côfirmation de l’Eglise Catholique. »
Il y aura deux gouvernements républicains :
la révolution de février 1848 et celle du 4 se P" tembre 1870. Le premier sera favorable à l’Église catholique (enfant de fidélité), le second lui sera contraire (enfant d’infidélité.)
La Révolution de 48, en effet, n’a pas été irreligieuse, le peuple faisait bénir ,lcs arbres de la liberté et le gouvernement a entrepris l’expédition de Rome pour rétablir le pouvoir temporel du Pape.
Quant au gouvernement républicain, né de la révolution faite en 1870, grâce à la présence de l’ennemi et à son grand profit, nous savons quelle a été sa politique religieuse. Nostradamus aussi le savait, et môme mieux que nous, puisqu’il en connaissait l’impuissance finale, que nous aimons à supposer, mais que nous ignorons encore. Il termine, en effet, par ces mots :
« Et l’autre qui a sa grande confusion et tarde repentance la voudra ruiner. »
L’autre, la troisième République, voudra ruiner l’Église catholique. Elle ne le pourra, et
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cette impuissance lui causera une grande confusion, suivie d'un tardif repentir.
Nous essayerons plus loin de rechercher si Nostradamus donne des renseignements sur les faits qui amèneront cette défaite, et quels seront les résultats de cette confusion et tardive repentance.
Voici encore un quatrain sur le même sujet :
Tant d’ans en Gaule les guerres dureront,
Outre la course du Castulon monarque :
Victoire inerte trois grands couronneront,
Aigle, Coq, Lune, Lyon, Soleil en marque.
Cent. I, Quatr. 31.
Les révolutions en France dureront longtemps. Outre la République (catulon monarque, de castulci , tunique de femme;, il y aura trois grands couronnés, les trois frères du passage précédent de YÉpître à Henry //, l’empire l’aigle, la monarchie légitime, le soleil, la monarchie de Juillet le coq-lune. La victoire demeurera longtemps incertaine.
En attendant la confusion et le tardif repentir de nos sectaires actuels, continuons à enregistrer les prédictions de Nostradamus sur le re-
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tour de la monarchie légitime au début du dixneuvième siècle.
Côme un gryphon viendra le Roy d’Europe, Accompagné de ceux d’Aquilon,
De rouges et blancs conduira grand troupe Et iront contre le Roy de Babylon.
Cent. X, üuatr. 86.
Le roi d’Europe, c’est-à-dire le plus grand roi d’Europe, le roi de France, viendra comme un Griffon, animal fabuleux, moitié lion, moitié aigle, accompagné des rois du Nord, l’empereur de Russie, l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse. Ils conduiront une grande armée aux uniformes rouges et blancs, et ils iront contre le roy de Paris, l’empereur Napoléon.
Voici, sur Louis XVIII, un quatrain curieux surtout par le dernier vers :
Heureux au règne de France, heureux de vie, Ignorant sang, mort fureur et rapine :
Par non flateurs sera mis en envie,
Roy desrobé, trop de foye en cuisine.
Cent. X, Quatr. 16
Heureusement rétabli sur le trône de France, il aura une vie calme, sans guerre ni troubles. Roy dissimulé, se plaisant aux finasseries de la
politique, son habileté sera enviée même par ceux qui ne seront pas ses courtisans.
On peut relever dans les centuries un certain nombre de quatrains qui se rapportent au comte de Chambord.
L’arbre qu’estoit par long temps mort séché,
Dans une nuict viendra à reverdir :
Coron Roy malade, Prince pied estaché,
Criant d’ennemi fera voile bondir.
Cent. III, Qu air. 91.
La branche royale des Bourbons, qui était restée depuis longtemps stérile et menaçait de s’éteindre, reverdira, en une nuit, par la naissance du duc de Bordeaux. Ce prince aura le pied lié, coron roi malade, c’est-à-dire par sa fautene sera jamais roi. Lorsqu’il parlera (criant), il fera le succès de ses ennemis. Allusion à la lettre de Salzbourg qui a ruiné tous les projets de Restauration et déterminé rétablissement de la République à une voix de majorité.
Quand dans le règne parviendra le boiteux
Compétiteur aura proche bastard :
Luy et le régné viendront si fort roigneux.
Qu’ains qu’il guérisse son faict sera bien tard.
Cent. III, Quatr. 73.
LA MONARCHIE LEGITIME
Ce quatrain a été appliqué à la révolution de i 83 o, parce que le duc de Bordeaux est alors devenu roi, par l’abdication de Charles X, son grand-père, et du duc d’Angoulême, son oncle. C’est, je crois, une erreur, attendu que le jeune prince n’était pas alors boiteux, il ne l’est devenu qu’en 1841, à la suite d’une chute de cheval.
J’estime que la prédiction convient mieux aux événements de 1871.
Quand s’offrira pour le prince boiteux l’occasion de monter sur le trône, il aura pour compétiteur le comte de Paris, prétendant illégitime. Quand ils se seront entendus par la fusion, en 1873, il sera trop tard, l’occasion sera perdue.
Un dubieux ne viendra loing du régné,
La plus grande part le voudra soustenir.
Un capitole ne voudra point qu’il régné,
Sa grande charge ne pourra maintenir.
Cent. VI, Quatr. 17.
Un irrésolu, hésitant, indécis (< dubius ), sera bien près de monter sur le trône de ses ancêtres, où la majorité le voulait soutenir. Mais un qui sera monté au Capitole, M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif, s’y opposera par ambition personnelle; cependant, celui-ci ne pourra se maintenir dans sa grande charge.
Donnons enfin ce dernier sixain, publié seulement en i 6 o 5 , ce qui ne lui enlève rien de sa
valeur prophétique, sur la naissance du duc de Bordeaux et les efforts tentés par Mme la duchesse de Berry pour reconquérir le trône de son jeune fils, en même temps que la régence :
D’un rond, d’un lis, naistra un si grand Prince Bien tost et tard venu dans sa Province,
Saturne en Libra en exaltation :
Maison de Venus en décroissante force Dame en après masculin soubs Tescorse Pour maintenir l’heureux sang de Bourbon.
Six. 4.
Dans la maison de France, couronne (rond) de lis, naîtra un très grand prince, qui bientôt (en i 83 o) et bien tard (en 1871) sera très près de régner. Les deux vers suivants sont des données astrologiques, dont Nostradamus n’indique pas l’application. La mère de ce prince en habits masculins, tentera de maintenir sur le trône le descendant légitime des Bourbons.
Louis-Philippe I*\ — Intrigues du duc d’Orléans en 1815. — Journées des 5 et 6 Juin 1832. — Sept années prospères. — La mort du duc d’Orléans. — La mort du prince de Condé. — La chute de la monarchie de Juillet. — Le second Empire ombre du premier. — Le Coup d’État de 1851.
La personnalité de Louis-Philippe n’a pas échappé à Nostradamus. Il en parle, plus ou moins clairement, dans plusieurs endroits :
Celuy qu’estoit bien avant dans le régné,
Ayant chef rouge proche à hiérarchie,
Aspre et cruel, et se fera tant craindre Succédera à sacré monarchie.
Cent. VI, Quatr. 57.
Celui qui était bien près du trône, dont le père, Philippe-Égalité, qui vota la mort de Louis XVI, fut un chef rouge, âpre et cruel,
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travaillera si bien qu’il succédera à la monarchie légitime.
Nous trouvons dans les vers ci-dessous le curriculum vitæ du fils de Philippe-Égalité, et une allusion à ses intrigues ambitieuses :
L’ombre du régné de Navarre non vray Fera la vie de sort illégitime :
La veu promis incertain de Cambray Roy Orléans donra mur légitime.
Cent. X, Quatr. 45.
Par la poursuite du trône auquel il n J y aura aucun droit, Orléans fera sa vie illégitime. Il aura une conduite louche à Cambrai, en relevant les officiers de leur obéissance. Et il finira par barrer la route au roi légitime en usurpant le trône.
Ce quatrain est curieux parce qu’il montre la conduite du duc d’Orléans comme lieutenant général pour le roi, à Lille, lors des Cent-Jours, et les menées souterraines auxquelles il se livra pour essayer d’usurper le trône sur Louis XVIII. On peut consulter à ce sujet la note que j’ai publiée dans les Mémoires de la comtesse de Boigne , au second volume, pages 201, 202 et 2o3. Et aussi, pour remonter aux sources, les Mémoires du Chancelier Pasquier, troisième volume, pages 179 à 181 et 211,212.