AD MOIS DE MARS
A dx époques du mois d’août 1816, et au mois d’août *817, nous nous sommes efforcés , dans les notes que nous avons fait parvenir aux quatre cours alliées, de montrer par quelle série d’évèuemens le gouvernement de France s’était éloigné peu-à-peu delà ligne «lui pouvait assurer l’établissement du Roi; et nous
avons cherché à faire voir comment , en ne prenant aucun des moyens nécessaires pour établir la monarchie, on préparait le triomphe de la révolution.
Ces opinions paraissaient alors partiales , et elles trouvaient des contradicteurs dans ceux qui n’avaient pas assez observe la France, la marche des esptits j él la Vialure du gouvernetnent qu’elle essayait. Aujourd'hui le mal est tel, les intentions révolutionnaires sont tellement à déepuvert , et si publiquement avouées, que les esprits les plus obstinés ont été obligés de se rendre à l’évidence , et qu’il n’en est plus un seul qui se refuse à déclarer que le Roi est placé sans appui au milieu du torrent de la révolution.
En effet, la révolution occupe tout depuis le cabinet du Roi, qui en est devenu le foyer, jusqu’aux dernières classes de la nation qu’elle agite partout avec violence.
Les principes destructoUrs do riotre monarchie sont professés à la tribune par des ministres du Roi ( a ).
Des écrits aujJqcieqx sapent tous lefc fobdemens de l’ordre social {b) , et les lois répressives ne font obstacle qu’aux écrivains qu* soutiennent la monarchie et la légitimité ; les jugemens des tribunaux, ce qu’il y a de plus sacré dans les institutions humaines.
(a) Voyez le discours du ministre de la police sur la liberté de la prcàsc, et celui du ministre de la guerre sur là loi du récrutcmcnf.
{b) Comme la Minerve, le Recueil des Pièces historiques, les Lettres Normandes, etc., etc.
sont livrés aux diatribes les plus virulentes (c) ; tous les liens de l’état social sont relâchés ; le gouvernement ne paraît marcher que par l'impulsion d’un pouvoir qui n’existe plus et par la présence des forces étrangères; enfin, tout se prépare à chasser la maison <le Bourbon et à faire la guerre à l’Europe.
Un accord aussi parfait pour juger le mal, semblerait annoncer nécessairement une disposition unanime sur les remèdes qu’on pourrait encore y apporter; mais il n’en est pas ainsi : les esprits, diversement préoccupés par des antécédens qu’on ne veut pas oublier , parce que personne ne veut avouer qu’il s’est trompé, jettent une grande diversité sur la manière d’envisager les moyens qu’on aurait de réparer le mal qui a été fait, et de se préserver de celui qui menace l’Europe.
Cependant, pour traiter cette importante question, cette question qui renferme le salut ou la perle de tous, il suffit, sans récriminer sur le passé, de partir du point actuel, de ce sentiment, de cet aveu unanime : « La position et la marche actuelle du gouvernement de la France conduisent au triomphe certain n et prochain de la révolution. »
Dans cet état de choses, il n’y a pour l’Europe que
(c) Voyez le Mémoire du colonel Fahvicr sur les évènemens de kyon, les Lettres de Benjamin-Constant dans l’affaire de Wilfrid- Rcgnault, et quelques articles des ouvrages cités dans la note l, page précédente.
deux hypothèses : ou l’on abandonnerait la France à toutes les éruptions du volcan, en cherchant à s’en préserver au dehors; ou l’on penserait à sauver la France de toutes ses fureurs.
En examinant la première, on conçoit, en effet, que les cours alliées, qui ont deux fois soulevé l’Europe, versé le sang, prodigué les trésors de leurs sujets pour terrasser cette révolution ; on conçoit que les souverains, qui l’avaient deux fois vaincue, et qui croyaient dans leur sagesse et dans la pureté de leurs intentions avoir tracé la marche politique qui devait à jamais prévenir son retour, soient fatigués de la voir renaître sans cesse et produire de nouvelles têtes à mesure qu’on les a abattues.
Mais dans ce terrible combat, rien n’est fait quand il reste quelque chose à faire, et nous avons assez prouvé, dans la note du mois d’août 1817, combien serait folle l’espérance de se rendre maître de l'incendie quand on lui aurait donné la France entière pour aliment. Et comment espérerait-on de s’en préserver quand il a grandi et acquis des forces dans le temps où les troupes et les conseils de l’Europe occupaient le territoire de la France, et dirigeaient la conduite politique de son gouvernement? enfin , qui oserait penser qu’on saura s’en défendre quand elle attaquera avec toutes ses forces et sa violence, lorsqu’on n’a pas su l'étouffer à sa renaissance (d) ?
(d) Extrait de la note du mois d’août 1817. El quand, sou* la juo-
L’occupation réelle du territoire était justifiée par les circonstances où elle fut décidée, par lé besoin que l’Europe avait de garantie , par l’intérêt même de la France, et cependant on a senti les inconvéniens qu’on n’a pas su prévoir, au point que le» plus intéressés la regardent désormais comme impossible et comme inutile pour défendre l’Europe de la révolution de France. Quels seront donc cCs moyens que l’on croirait pouvoir
tccUon des souverains alliés, la révolution sera devenue maîtresse en France, quelle sera la position de ces souverains alliés eux-mêmes, et quelle conduite tiendront-ils? Doivent-ils dire, comme en i^qô, que peu leur importe les mouvemens de la France, qu’ils sauront bien s’en garantir? Us savent bien que la révolution irait encore les chercher, et qu’elle jetterait sur eux à-la-fois scs opinions et ses armées. Et, en effet, quel est le chef révolutionnaire qui pourrait essayer de gouverner la France sans le prestige des conquêtes, sans l’aliment delà guerre, et sans donner l’Europe à dévorer à l’avidité et au fanatisme ambitieux de ses prosélytes? Déjà la population semble fatiguée d’un excès de vigueur, et éprouver le besoin des saignées auxquelles on l’avait accoutumée : quatre années de conscription , u esl-à-dire plus de douze cent mille hommes, attendent avec impatience le jour qui leur mettra les armes à la main avec l’ordre d’inonder l’Europe, cette Europe qui recèle partout des passions prêtes à les accueillir. Une seule ville au Brésil s’insurge, et les révolutionnaires de toutes les nations tressaillent de joie, et espèrent que le jour de leur triomphe contre les rois est arrivé. Que sera-ce quand cette France, ce grand foyer de la révolution, qu’il a fallu tant d efforts pour éteindre, ce pays qui aura été gouverné sous la diicction, sous la surveillance et avec la jyrùlcnduc sagesse des cabinets de 1 Europe, retournera à la fermentation et à scs principes destructeur» f
employer pour arrêter les explosions révolutionnaires, dont la présence des armées étrangères nous a seule garantis? Pensera-t-on que des armées plus nombreuses, placées au-dehors le long de nos frontières, pu groupées en masses imposantes sur quelques-uns de leurs points, seront de meilleurs remparts? Pourquoi paraîtraient-elles plus rassurantes? Seront-elles plus unies sous un même ou sous un plus habile chef? Quand la ligne en sera prolongée sur une étendue trois fois plus grande, leur action sera-t-elle plus rapide sur le centre de la France qu'elle ne pouvait l’être? Dira-1-on que cette occupation, changée en blocus, serait moins irritante pour l'esprit de la nation? Non : la crainte salutaire qu’elles imposaient sera moindre à proportion qu’elles seront plus éloignées, plus étendues, plus divisées, et l’irritation qu'elles pouvaient inspirer à ceux qu’elles comprimaient sera plus forte encore : d’abord parce que les moyens de les attaquer seront plus disponibles et plus certains ; ensuite parce que cet état menaçant contre eux leur paraîtra moins justifié, sa durée moins déterminée, l’union des puissances moins assurée; enfin , parce que ce système de compression sera réellement plus hostile. Qu'on ne s’y méprenne pas : on changerait les embarras et les ineonvéniens qu’on a appris à connaître, contre d'autres qui ne seraient préférés que parce qu’on ne saurait pas les apprécier. Enfin , la pensée d’abandonner la France aux fureurs de la révolution est injuste et cruelle : elle avilirait la majesté des rois; elle effacerait l'honneur que les cou-
tonnes pvafcnt jetrotjvé dans la glorieuse époque de 1814 et 1815 ; elle déchirerait la plus belle page dô leur Histoire : on ne peut pas supposer une pareille déterniinalion.
Oh ne saurait donc admettre tjtie l’Europe puisse se garantir de la révolution, si cette révolution rc* prend en France son pouvoir, ses forces et son activité : tous les moyens qu’on essayerait de lui opposer sont ou impossibles ou inutiles. Il ne peut y avoir d’espérance de salut que dans des efforts bien concertés, pour arrêter l’explosion au sein même de la France. C’est ainsi que nous sommes amenés à examiner la seconde hypothèse. Cherchera-t-on les moyens de sauver la France des fureurs révolutionnaires, pour en préserver le monde, et quels sont les moyens qu’on employera?
jSi on embrasse par l’imagination toutes les combî-, naisous possibles sur ce sujet, on en trouvera cinq qui peuvent se présenter à différons esprits :
I. Les uns croiront peut-être éteindre la révolution en partageant la France ou l'occupant militairement.
II. D'autres imagineraient atteindre le même but en essayant de placer une nouvelle dynastie sur le trône.
III. Quelques-uns croiront que le gouvernement représentatif a été le grand obsthcle à l’établissement ( bi Roi, et qu’il faut le détruire.