SÉANCE DU 8 NOVEMBRE
fleur ; en effet, comme on le voit sur le pied vivant de Crocus sativus que je dépose sur le bureau, dans cette fleur monstrueuse les trois segments externes du périanthe, ou les sépales, sont devenus tout autant de stigmates (1), tandis que les trois segments internes, ou les pétales, se sont transformés en étamines. L’androcée et le gynécée normaux n’ont subi aucune déviation de leur état naturel. Il en résulte qu’il existe dans cette fleur, de dehors en dedans : 1° trois stigmates ; 2° trois étamines d’origine anormale surmontant le tube du périanthe ; 3° les trois étamines normales ; 4° au centre, le pistil normal.
Examinons maintenant de plus près les deux sortes d’organes anormaux qui proviennent d’une transformation des segments du périanthe.
Les trois divisions externes ou calycinales de ce périanthe se sont transformées, au même degré, en tout autant d’organes stigmatiformes. En effet, chacune d’elles est devenue une languette linéaire, longue de 4 ou 5 centimètres, blanche à sa base, mais se colorant plus haut en un jaune orangé clair qui devient graduellement et de bas en haut plus intense, pour arriver finalement au minium non loin de l’extrémité de cet organe. Cette extrémité est largement tronquée, et le bord de sa troncature est chargé de papilles stigmatiques de couleur orangée. Ce même bord est visiblement rejeté en dehors, comme l’est, de son côté, celui du stigmate normal. Si l’on compare ce pseudo-stigmate avec les vrais stigmates, on voit que sa coloration est moins vive et s’étend sur une bien moindre longueur, puisqu’elle arrive au plus à 0 m ,01 de l’extrémité, tandis que la riche couleur minium intense occupe les O" 1 ,02 ou 0 m ,025 supérieurs des branches stigmatifères normales ; de plus, dans celles-ci, toute cette portion vivement colorée, pour la récolte de laquelle on cultive le Safran, est charnue et notablement épaisse, tandis que l’extrémité seule des segments stigmatiformes du périanthe se montre un peu épaissie, dans la fleur monstrueuse. Enfin, dans l’état normal, chaque branche stigmatifère du style infléchit ses deux bords pour former, à sa face supérieure ou interne, une gouttière qui se ferme en canal dans sa portion terminale ; l’ouverture terminale de ce canal s’évase en un petit entonnoir dont le pourtour, qui seul porte les papilles, offre comme deux lèvres, l’une supérieure ou interne, l’autre inférieure ou externe, celle-ci plus longue que l’autre. Le pseudo-stigmate infléchit aussi ses deux bords ; mais la gouttière qu’il forme ainsi, à sa face supérieure, ne se ferme pas en canal, et, par suite, les deux saillies ou lèvres de son bord terminal restent latérales, l’une à droite, l’autre à gauche.
En somme, la transformation des divisions externes du périanthe en
(1) Jemploie ici le mot stigmate comme on le fait habituellement dans la description des Crocus , c’est-à-dire en désignant sous ce nom chacune des trois branches du style avec les papilles stigmatiques qui la terminent, e( qui sont en réalité le vrai stigmate.
stigmates est ici très-avancée, mais non absolument complète, et il est permis de se demander si la continuation de la culture et la sélection pourront faire franchir à cette remarquable monstruosité le faible intervalle qui la sépare encore de l’état caractéristique des stigmates du Safran.
J’ai déjà dit que, dans la fleur monstrueuse de Crocus sativus dont il s’agit ici, les trois divisions internes ou corollines du périanthe ont subi la transformation staminale ; voici à quel degré s’est opéré ce changement. Chacune de ces divisions forme une longue languette pétaloïde, large de 2 à 3 millimètres dans sa portion supérieure, qui est passée à l’état d’anthère plus ou moins parfaite, et où elle est colorée en violet clair, rétrécie en même temps qu’épaissie dans sa portion inférieure qui est blanche et qui ressemble entièrement au filet des étamines normales. Pour constituer cette anthère, les deux bords de la languette se sont renflés et creusés chacun en une loge anthérale étroite et longue, pourvue de pollen, qui peut même s’isoler en divergeant, dans le bas, mais qui, vers le haut, va s’éteignant en quelque sorte graduellement. Entre ces deux longues loges parallèles, la portion médiane de la languette forme un connectif pétaloïde, en ruban d’autant plus étroit que les loges sont plus complètement formées, et réciproquement. Au-dessus de la terminaison supérieure de ces deux loges anthérales, la languette se prolonge longuement à l’état pétaloïde.
Les deux sortes de transformations qui viennent d’être décrites s’étaient opérées à des degrés différents dans deux fleurs desséchées de Crocus sativus que M. P. Chappellier a bien voulu me remettre. L’une n’offre qu’une légère ébauche de cette monstruosité, car une seule des divisions externes de son périanthe est devenue, dans l’une de ses moitiés longitudinales, un pseudo-stigmate rouge, tronqué et papilleux au sommet, tandis que son autre moitié, restée pétaloïde et violette, forme à la première une large bordure qui s’arrête à 1 centimètre au-dessous de la troncature papillifère. Les deux autres divisions calycinales sont restées pétaloïdes, mais se sont bilobées à leur extrémité, et, de leur côté, les trois divisions corollines ont conservé à fort peu près leur état normal.
L’autre fleur est au contraire plus complètement transformée que celle qui a été décrite ci-dessus, d’après une plante vivante. Ses trois pseudostigmates sont colorés en rouge plus vif ; seulement l’un d’eux offre une étroite bordure pétaline violette, et son extrémité se divise en deux branches un peu inégales, mais l’une et l’autre papillifères. Quant aux étamines qui sont dues à la transformation staminale des trois segments corollins du périanthe, elles sont conformées comme celles qui ont été
décrites pius haut ; mais leurs loges sont plus jaunes, plus renflées et plus riches en pollen.
En résuifié, ces monstruosités du Crocus sativus sont très-remarquables