RELIGION
Nous allons raconter dabord quelle a été la conduite du Gouvernement, et les conséquences de notre établissement relativement aux religions diverses.
Dès le premier jour de la conquête, on promit de respecter les cultes et les croyances des ha bilans j mais on ne promit pas que les Européens ne professeraient pas leurs croyances et n'oseraient pas suivre les exercices de leurs propres cultes. Jè dois établir ces deux points, parce que le Gouvernement a d'abord profondément blessé les croyances religieuses
des indigènes , et, par une singulière contradiction, ou par un étrange retour à d'autre* principes exagéras , a ensuite , par respect pour ces mêmes croyances , offensé les ««viciions et entravé l'exercice des cultes des chrétiens,
Sans doute , il fallait respecter les croyances religieuses des indigènes. Il est certain que , dan» les premiers tenu de notre éuWUsemejat eu Afrique, les hommes les plus pieux parmi eux ont voulu commencer une lutte de religion. On a vu les Arabes, au milieu d'un des premiers combats livrés contre nous, se retirer tout à coup , suspendre leurs attaques et se réunir pour une prière solennelle , après laquelle ils revinrent plus ardens et plus intrépides au combat. Les Maures ont lutté long-tenss aussi d'opinion religieuse contre nous avec ruse et persistance, et on n'a pas vu moins de fanatisme parmi eux que parmi les Arabes. Ne pouvant pas combattre , ils ont émigré, et on a vu dernièrement encore le cadi Abdelazzis quitter Alger, après avoir essayé de défendre , pat* toutes les forces du pouvoir qu'onlui avait laissé, Pin tolérance dont il se faisait un devoir de conscience* H a dit qu'il regrettait d'avoir été ai long-tems faible envers les chrétiens , et qu'il se retirait a Maroc pour se livrer, avec une entière application , à l'étude du Coran et des lois religieuses.
Mais c'est justement parce qu'il y avait llOtt de protéger les bons croyans de Mahomet dans la profession de leur culte, qu'on dovait aussi protéger les
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fidèles chrétien* dans la pratique de leurs exercices religieux.
Nous a irons d it «déjà ;pdus d'une ibis que l'autorité avait manqué à la çap«Jtula4iom et aux «principes de justice et de morale , en s'emparent des mosquées des Maures et les convertissant en casernes , écuries et magasins à fourrages.
Je dois le répéter , aujourd'hui qu'un administrateur d'Alger prétend j uatifier cet acte. «t Ne nous appartenait-il pas , » dit-il , * de mesurer les besoins du culte des Maures? » Non, assurément , parce que les besoins moraux et religieux *Je peuvent pas être appréciés par autrui ., et parce que la capitulation avait prescrit de les respecter, quelle que fut leur étepdue chez les Maures. « Mais , » ajoute- t-il , « devions-nous leur laisser vingt fois plus de mosquées qu'il ne leur en fallait réellement? * M. Genty de Bussy n'oublie qu'un fait, c'est que les mosquées appartiennent aux Maures, et voudrait-il qu'on vînt lui enlever , sans indemnité , son hôtel à Paris ou sa maison de campagne, pour la convertir en caserne ou magasin ; en lui disant qu'il a plus de logement qu'il n,e peut en occuper , e.u plus de fortune qu'il n'a besoin d'en posséder ? « Mais, » dil-M encore , c la capitulation n'a pas djt aux chefs de l'armée : Vous occuperez la ville , mais vous n'y aurez point de lieu pour reposer vos soldai, point d'agile pour les soigner , point de magasins pour leu/s suJWstpuces, » Non , sans doute , la capilujatiou n'a point
parié ainsi , mais elle a dit plus et mieux ; elle a dit : « La France victorieuse- se fait aimer des peuples conquis • elle est assez puissante et riche pour indemniser les particuliers, si elle ne trouve pas dans les biens du dey , devenus biens de l'Etat , un assez grand nombre de casernes, d'hôpitaux et de magasins. Userait honteux pour la France victorieuse , de piller les vaincus.» Voil* ce que la capitulation a dit dès le premier jour de la conquête; et on ne conçoit pas comment des administrateurs, au dixneuvième siècle, en présence de la Charte, bien qu'on n'ait pas voulu la proclamer à Alger , et sous un Gouvernement représentatif, ont pu adopter et soutenir d'autres principes.
On a été plus loin, car on a offensé les sentimens les plus profonds de la nature et de l'humanité. M. Genty de Bussy dît : « Quelques cimetières ont été reculés, d'autres fouillés. » Les motifs d'excuse sont que la santé du pays l'exigeait impérieusement; mais s'il est vrai qu'il peut être utile d'interdire des cimetières, il est au contraire très-dangereux de les fouiller. Loin d'empêcher les épidémies, c'est là ce qui Jes produit; et M. l'Administrateur se tait sur les véritables motifs de ces entreprises qui ont été d'abord d'enlever les marbres des tombeaux qu'on a vendus chèrement et transportés en France, ensuite déformer de ces cimetières, des jardins pour des officiers français qui les ont cultivés et en ont recueilli les produits.
Il en est de même de la spoliation des maisons particulières. M. l'Administrateur répond que , lorsque l'Administration décide en principe qu'une ville sera fortifiée , elle soumet à l'avance toutes les populations aux conséquences du principe. Quoique nous ne voyons qu'un fait, et non pas un principe dans la fortification d'une ville, nous répondons qu'Alger était tout fortifié et même imprenable , disait-on , surtout par les Arabes ; mais qu'en tout cas, les populations ne peuvent être soumises, suivant nous, et suivant les vrais principes de la Charte et de l'équité , à céder leurs propriétés qu'avec des indemnités préalables, et qu'avant que M. Gecty de Bu.<-sy fut à Alger, on en a enlevé un grand nombre sans indemnité.
On voit qu'avec une administration telle que celle qui a dominé longteras à Alger, on ne pouvait pas attendre un système sage et intelligent è l'égard des exercices religieux.
Les Maures sont pieux et charitables, les riches fusaient des fondations d'aumônes attachées aux administrations des mosquées qui les géraient au profit des indigens. Ils ont souvent légué des terres et des maisons à cette destination. Quelquefois ils ordonnaient la manière dont les revenus devaient être employés, et on observait leurs vœux avec exactitude et avec conscience. Quelquefois ils donnaient sans condition , et alors on distribuait les produits aux iudigenst
Parmi ces administra lions chari labiés, celle de la Mecque etMédine était la plus considérable; non seulement elle avait des revenus, propres qui appartenaient aux pauvres , elle était aussi maison de dépôt et de gestion des biens des absens ou de ceux même présens qui lui accordaient leur confiance.
Quant à la distribution des aumônes, sa maison était ouverte tous les deux jours. Les femmes et les enfans étaient reçus dans une cour séparée. Les hora*mes entraient dans l'intérieur où on leur distribuait le* secours fixés à chacun d'eux. Ensuite, un des administrateurs se plaçait assis à la porte de la cour , tenant en sa main une bourse, et à mesure que cha r cun sortait, il lui remettait 3 sous et 2 sous à chaque enfant.
Mais après avoir occupe les mosquées et violé les cimetières , on n'a pas épargné ces biens de charité- On avait commencé par confisquera l'anpien rnupnU So.ooo fr. qu'il avait en dépôt pour aumônes; on a saisi les fondations attachées aux mosquées dont on s'est emparé 5 on a même spolié les fortunes particulières qui avaient été confiées à rétablissement religieux de la Mecque et Médine , et les propriétaires ruinés sont venus à Paris réclamer vainement les fonds dont on les avait dépouillés.
Cependant , qu'a-t-on fait pour les religions des étrangers? Est-ce la liberté qu'on leur a donnée ? Est-ce leur intolérance qu'on a protégée ? On peut en juger par les faits. On a d'abord affecté une des
mosquées , dont on s'était emparé , au culte catholique, qu'on a placé sous rinvocaliou de quatre versets du Coran , gravés sur les murs de cette nouvelle église. On a demandé au Pape des missionnaire»; il en a envoyé deux qui sont reste* peu de tera^ niais en même teins, pour lui pJon*e mieux, on a chassé et proscrit les ministres de l'église protestante v et le gouverneur-général a reçu de Sa Sainteté des éloges et des remerciement Voici les termes de la lettre qu? le cardinal Bernetti a écrite au consul du Pape à AU ger. (( Je ne puis point vous exprimer combien a été grande la satisfaction de Sa Sainteté , et les éloges qu'elle a donués au zèle de M. le Duc à qui on doit cet avantage signalé rendu à la religion catholique qu'il a efficacement protégée par son opposition aux entreprises des proteslans. »
Toutefois, je le répèle, les missionnaires envoyés de Rome, sont restés peu de tems dans Ja colonie, parce qu'on a craint la propagande , et qu'on (esa, gênés dans J 'exercice de leur culte. Il en a été de même à Çône où un jeune prêtre catholique avait ouvert une école , et établi un pensionnat, 11 avait eu l'heureuse idée U*'at tirer surtout c}*ez lui les, enlans des Maures, et ce que n'a pu faire à Alger aucun plirecteur d'école, ni l'Adininistraljon elle-même,, il en avait réuni déjà un certain nombre, Jorsqu'en réponse^ sa demande d'autorisation , appuyée pqr le gouverneur de Bône , on a envoyé d'Alger l'ordre de lui interdire ce mélange, sous prétexte d'opinion
jésuitique; et par ce relu? d'autorisation , il a perdu la majeure partie de ses auditeurs ; il est réduit à dix élèves qu'il enseigne dans sa chambre à des études secondaires.
On a traité avec encore plus de rigueur les protestans. En eftet , des missionnaires y sont venus , et on leur a interdit tout culte public. Il n'y a , jusqu'à ce jour, qu'un seul pasteur , et c'est le Gouvernement Anglais qui le paye. Il est attaché au consul d'Angleterre, et prêche le dimanche dans une salle de la maison , et lorsque les protestans, pour obtenir les moyens d'exercer leur culte , s'adressent encore, aujourd'hui au Ministère de la guerre, on répond que leur nombre est trop restreint pour que le Gouvernement leur donne un pasteur. Cependant une dépêche du gouverneur général, en août i835, porte, que les protestans se composaient alors de plusieurs milliers dans les corps militaires, et de plus de 600 négocians ou colons. Il ajoute : « il est impossible de laisser plus long teins un nombre aussi considérable d'individus privés des secours de la religion. » L'intendant civil a écrit aussi : « les protestans, déjà en grand nombre dans la régence, ont demandé un temple, et Je Gouvernement s'est empressé de leur accorder l'autorisation de l'élever. » On va voir quelle est la valeur de cette autorisation.
En effet, les protestans sont composés de près de 5,ooo dans les corps militaires, plus i,4o5 Anglais, 698 Allemands, et environ 42$ des colons français.
Ainsi, on peut compter dans le pays plus de 5,ooo protestans.
Dès le mois d'août i835 , les négociant et colons protestans ont demandé à être autorisés à établir l'exercice public de leur culte, et à obtenir, à cet effet, une église et un pasteur. Us ont renouvelé long- tems leur demande sans succès, et on leur a répondu enfin , qu'ils pouvaient construire un temple, et entretenir un pasteur, le tout à leurs frais. Voilà la seule autorisation qu'ils aient obtenue ; et comme ce sont i la plupart , de pauvres familles étrangères, occupées de tous les soins et de toute l'économie nécessaires à un nouvel établissement, ils sont depuis quatre ans privés de tout exercice de leur religion. Le seul pasteur, ainsi que je l'ai dit, prêche dans une chambre , et est aux frais du Gouverne» ment anglais , plus religieux et plus généreux que nous chez nous.
Voilà ce qui a donné lieu à la détermination prise en ce moment par les fidèles protestans du midi de la France, qui ont ouvert une souscription pour obtenir des secours à l'effet de construire un temple et d'entretenir un pasteur à Alger.
Toulouse , ce 27 mars 1835.
Monsieur et très -honoré Frère , «La régence d'Alger, étant devenue une colonie
fiançais*, quelques amis de l'Évangile ont été* portës à s'enquérir des besoins religieux qui pouvaient y exister, afin d'y pourvoir , aulanl que Dieu leur en fournirait les moyens. Des informations précises leur ont donné la triste certitude, qu'au milieu des embarras delà conquête et du premier établissement, rien n'avait encore été fait pour cela. Cependant, outre les protestans nombreux qui servent dans les légions étrangères, il y en a encore à Alger plu+ sieurs milliers dont les enfans sont dépourvus de toute instruction littéraire et religieuse, et se trouvent, ainsi que leurs parens , privés de culte public , et de tout autre moyen d'édification. »
»Un pareil étatde chosesdevait être fatal auxmœurs, toujours plus relâchées au sein des colonies. Aussi , faut-il bien plutôt s'abstenir de publier les détails transmis sur un sujet aussi affligeant , que de s'empresser de les faire connaître. Il est probable que la philanthropie cherchera un remède à un si grand mal, par le développement de l'agriculture, de l'industrie, et par des institutions salutaires *, mais on ne sait que trop combien elle est impuissante dans le cas on il faut, avant tout , procéder à la réforme totale de la vie, par la régénération du cœur. Il n'y a que la religion de Jésus-Christ qui puisse entreprendre avec succès une tâche si difficile et si élevée.
» Profondément convaincus de cette vérité, appuyés sur notre foi aux promesses de Dieu , et comptant
sur te charitable concours de nos frères, nous noué sommes constitués en un comité central, siégeant à Toulouse, pour nous occuper de faire porter à Alger les bien faisan s secours de l'Evangile, comme nous le ferions pour une populeuse église de protestans en France. Quelques chrétiens de la Sni?se ont bien voulu s'associer à notre œuvre , en formant à Genève un comité auxiliaire. Notre but commun est d'établir à Alger une église réformée qui soit constituée comme les autres églises nationales de France et professe les mêmes doctrines, telles qu'elles sont exprimées dans les confessions de foi française et hetvétiqne. Nous désirons pour cela , placer à la fête de cette église un pasteur fidèle et actif qui proclame la bonne nouvelle du salut gratuit en Jésus-Christ. Nous désirons encore le faire suivre d'un maître d'école qui cherche dans la Bible les bases de son enseignement, et ne sépare jamais l'instruction proprement dite de la religion de Jésus-Christ, afin qne ses élèves, étant appris à se souvenir de leur créateur aux jours de leur jeunesse , ne soient pas exposés,, quand tes jours mauvais de la vieillesse seront venus, à dire : Nous n'y prenons point: de plaisir.
» Déjà nos coréligionnaires d*AIger , sensibles à la dure privation qui nous afflige pour eux, ont offert de concourir aux frais du double établissement dont nous parlons ; mais leurs moyen» seuls ne suffisent point*, et c'est vers vous, surtout, églises de France, que leurs yeax .et les noires sont tourné* avec espoir.
Permettez que nous soyons auprès de vous leurs interprètes pour leurs besoins réels, et que nous réclamions instamment les secours de vos offrandes et de vos prières. C'est une cause qui doit exciter toute votre sympathie; pensez aux avantages dont vous jouis* sez, et qui sont refusés à ces frères en la foi; venez à. leur aide, en témoignage de reconnaissance pour ces biens précieux qui vous sont assurés en Jésus-Christ, et que votre charité s'émeuve en pensant à tous ceux que vos dons pourront mettre sur la voie de ce bonheur qu'on ne trouve qu'en lui et par lui.
» Pensez à tout le bien qui pourra rayonner autour de cette église et de cette école , quand l'influence, d'une douce et sainte doctrine pénétrera au sein de ces populations qui ont gémi si long-tems sous un joug barbare , et y secondera peu à peu l'action de nos lois et de nos lumières. Le bon exemple aidera puissamment aussi le retour à de meilleures moeurs ; ainsi, vos secours généreux ne serviront pas moins la cause de la patrie que celle de la religion.
» Pour nous, pouvant nous reposer sur l'humble pureté de nos vues, nous élevons nos âmes à Dieu pour le supplier de bénir et de faire prospérer l'oeuvre que nous entreprenons pour l'avancement de son, règne , et le bonheur de ses créatures. Puisse le fructueux concours de nos frères de France et de Suisse, se prononcer de plus en plus en sa faveur l C'est ce que nous implorons de la grâce toute-puissante de celui qui tient tous les coeurs dans sa main.
» Recevez, avec nos reraerciemens anticipes, pour ce que vous voudrez bien faire avec nous en faveur de nos frères d'Alger, l'assurance de nos sentimens d'estime et d'affection chrétienne (i). »
Mais ce qui est encore plus étrange dans les déterminations du Gouvernement, c'est ce qu'il a dit et fait au sujet des conversions.
Voici le rapport que lui adressa le général Voirol , gouverneur d'Alger par intérim, le 11 septembre 1834: :
Monsieur le Maréchal,
<c Une Mauresque, séparée de son mari, vint m» déclarer qu'elle voulait embrasser la religion chrétienne, et se mettre sous la protection de nos lois ; Je lui répondis, que les changemens de religion ne me concernaiént en rien , que je ne les encourageais ni ne les empêchais; que chacun était libre de suivre en cela les inspirations de sa conscience , et que, quant à la protection des lois, elle était acquise à tout le monde sans distinction de croyance religieuse. M. l'abbé Spitz , qui vint chez moi sur ces entrefaites pour l'éducation de ma fille, me demanda la permission de travailler à sa conversion, ce que je ne pouvais ni ne devais refuser. Cependant je voulus, avant tout, m'assurer de sa véritable position» et
(I) La souscription est ouverte chez MM. Courtois frères , banquiers , à Toulouse.
il résulta des renseigneraens que je fis prendre chez le cadi Malki , qu'elle était séparée de son mari par ua divorce légalement prononcé, qu'elle était libre de ses actions, que seulement elle devait attendre encore un mois pour se remarier. Tout cela était de nature à rendre une conversion possible , sans briser aucun lien de famille , et je renvoyai cette femme à M. le Maire, avec recommandation de traiter cette affaire a vec toute la prudence nécessaire , et de tâcher même de détourner celte femme de son projet.
» Le lendemain, le cadi Malki- Adelazis, ayant été informé de la démarche de la Mauresque, proféra contre elle de grandes menaces, et manifesta l'intention de la faire enlever pour la remettre entre les mains de son ancien mari qui, selon lui, a vait le droit de la tuer. Je fi» venir ce fonctionnaire chez moi, pour lui représenter qu'il ne devait pas user de violence. Je lui dis qu'il lui était permis de chercher à la maintenir par la persuasion dans la religion de Mahomet, et que ,sans doute, il n'avait pas l'Intention d'employer d'autres moyens. H me demanda alors l'autorisation de la voir pour lui ouvrir les yeux sur les suites de son changement de religion. Non seulement je le lui permis, mais encore j'engageai l'abbé Spitz à suspendre ses instructions religieuses , kfin de donner au cadi le lems d'user de tous les moyens de conviction.
Je crus avoir concilié de cette manière les ména-
gemens que Ton doit employer dans (oui ce qui touche aux préjugés religieux des indigènes, avec le soin de notre propre dignité, et la protection qu'il était impossible de refuser à un être sans appui qui l'implorait; mais le cadi , emporté par son fanatisme , ne tint aucun compte de ma modération; et le jour suivant, il envoya une douzaine d'hommes envahir la maison qu'habitait la Mauresque. C'était celle d'un Juif où elleavait loué une chambre, et où, sans doute, elle serait resté ignorée si ou l'eût laissée tranquille. Elle fut en quelque sorte prise d'assaut , car on y pénétra par la maison voisine, et par les terrasses. La Mauresque fut conduite devant le cadi qui se préparait à lui faire administrer la bastonnade, lorsque ses cris appelèrent quelques européens, dont la présence, d'ailleurs toute pacifique et de simple curiosité, empêcha cet acte de barbarie. Instruit de ce qui venait de se passer , j'envoyai mon aide-de-camp sur les lieux , pour m'assurer de la vérité des faits; mais, à peine avait-il paru dans l'endroit où le tribunal tient ses séances, que le cadi se leva en disant que la justice n'était plus libre , et se retira. La Mauresque se voyant délivrée, et craignant de retomber plus lard entre les mains des juges musulmans , se réfugia aussitôt dans l'église catholique où l'abbé Delarue, qui disait la messe dans ce moment, la baptisa.
» Peu d'instans après, le cadi et le muphti se présentèrent chez moi, pour demander que la Mauresque
leur fût livrée, menaçant, en cas de refus, de suspendre le cours de la justice, et de donner leur démission. Je leur dis que je leur ferais connaître mes intentions dans une heure. Ils se retirèrent, mais les tribunaux restèrent fermés. Je leur fis alors signifier de les rouvrir, à quoi ils répondirent qu'ils renonçaient à leurs fonctions. Je dus dès lors pourvoir à leur remplacement ; car il était impossible de reculer devant l'opiniâtreté de ces deux fanatiques , en leur livrant la femme qui venait de se soustraire à leur juridiction, et qui, du reste, n'était poursuivie pour aucune espèce de délit. Quelques reziseignemens recueillis à des sources diverses, et dont la concordance attestait l'exactitude, m'avaient fait connaître les hommes susceptibles d'être revêtus d'importantes fonctions. Je provoquai cependant le concours de M. l'Intendant civil, et ce fonctionnaire m'ayant écrit qu'il n'avait aucun candidat à me proposer, je m'en tins à ces renscignemens , et je nommai aux fonctions de muphti, sidi-Aoued-Ben-Abdelkader, cadi de Bélida , et à celles de cadi Sidi-Ahmed-Bendjadona , cadi de Beitelmat , remplacé par Sidi-Abderramen-Oulid Ben-Hafat; tout cela sauf votre approbation.
» Je crois que, dans cette circonstance, la conduite de l'autorité supérieure a été ce qu'elle devait être; car si des raisons politiques nous commandent d'être circonspects envers les préjugés religieux des indigènes, d'un autre côté, nous n'avons pas abdiqué notre autorité, et, à ce titre, nous devons notre pro-
lection à quiconque Ja demande. Au reste, il ne s'agit pas ici d'un acte purement religieux; Tandis qu'en France la loi civile est en dehors de la religion , à Alger la religion engendre une sorte de nationalité; témoins tous les arrêtés de la régence , et la dernière ordonnance royale qui règle l'ordre des juridictions selon la religion des justiciables. Tout ce qu'on peut exiger de l'autorité , c'est qu'elle s'abstienne de prosélytisme, et qu'elle laisse liberté entière aux déterminations individuelles ; or un fait remarquable vient à cet égard témoigner en faveur de l'Administration , c'est que , depuis l'occupation , voilà le premier exemple d'un indigène musulman changeant de religion , tandis qu'on peut compter jusqu'à six Européens qui ont embrassé l'Islamisme sans qu'en s'y soit opposé en rien.
» Je ne dois pas oublier de vous dire que le nouveau cadi m'ayant demandé la grâce de deux hommes arrêtés pour les propos qu'ils avaient tenus contre lui, je me suis empressé de la lui accorder. Cet acte de générosité de la part de ce nouveau fonctionnaire a produit un très- bon effet ; en général toute cette affaire a tourné le mieux possible; l'ancien j muphti ayant fait amende honorable dans l'espoir de rester en place si Sidi-Aoued refusait, tout son parti a été réduit au silence par cette démarche, et le cadi Adelazis s'est trouvé abandonné de presque tout le monde. »
Én vérité , nous ne trouvons dans celte pièce que de la sagesse, des principes vrais, et l'intérêt de la
colonie bien entendu. Le Ministère ne pensa pas ainsi -, ce fut cet événement qui le détermina en partie à rappeler le général Voirol ; le Gouvernement émit de singuliers principes. Voici le commencement de la dépêche adressée à ce sujet par le ministre : « La conversion d'un musulman à la foi chrétienne est et sera long-tems encore dans nos possessions du nord de l'Afrique un événement très-grave, et qui tendra toujours plus ou moins à compromettre nos rapports , non-seulement avec la population des villes qui peut paraître moins à craindre, mais encore et surtout avec les tribus auxquelles il importe d'inspirer de la confiance , et dans le sein desquelles les marabouts, qui exercent une influence quelquefois sans bornes ne manqueraient pas de tirer parti contre nous , de tout ce qui pourrait ressembler à du prosélytisme religieux* Le Gouvernement a si bien senti cela , qu'il n'a voulu permettre jusqu'à présent, en Afrique, aucune mission, soit catholique , soit protestante , quoique plusieurs demandes lui aient été adressées dans ce but.
» Il ne faut pas dire avec le général Voirol que tout ce que l'on peut exiger de l'autorité , c'est qu'elle s'abstienne de prosélytisme dans un pays récemment conquis , où, comme le généra \ le remarque lui-même, les questions de religion sont des questions de nationalité. En présence d'une population que le général lui-même appelle avec raison fanatique , l'Administration a autre chose
à faire que des lieux communs sur la liberté de conscience. Elle a le droit et le devoir d'empêcher tout ce qui tend à troubler l'ordre, et, par conséquent, de s'opposer aux conversions de musulmans qui pourraient avoir ce résiliât. Elle ne doit pas sans doute user pour cela de contrainte, mais elle doit les prévenir par tous les moyens d'influence dont elle dispose , et tout au moins refuser son concours et son appui à des actes où l'apparence d'une intervention de sa part, peut avoir des conséquences si dangereuses. »
On remarque surtout dans celte réponse , que l'Administration doit prévenir les conversions par tous les moyens d'influence dont elle dispose, et c'est, au contraire, sur les conversions que la prospérité à venir de la colonie est toute fondée. Comment peut-il se faire que l'on comprenne si mal la politique à suivre dans cette nouvelle civilisation ? On est bien étonné d'apprendre que le Ministère a nonseulement blâmé et révoqué le général-gouverneur de la colonie 5 il a ordonné même une enquête contre Faide-de-camp du général , l'instituteur de ses enfans, trois interprètes qui avaient été employés par lui-, il a cassé l'arrêté du général qui nommait d« nouveaux mnphti et cadi,etil a donné l'ordre de réintégrer les anciens*, enfin , il a menacé de renvoyer d'Alger le curé qui avait baptisé la Mauresque.
Il ne me reste plus qu'à parler d'une autre aflàirc rfu même genre, »urveuue en cette année, et qui
prouve encore plus que celle-ci la timidité singulière et vraiment honteuse du Gouvernement à l'égard des choses de culte et de religion.
Voici le rapport de M. l'Intendant civil :
Alger , i er février i83i>.
Monsieur le gouverneur général,
» J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier matin , d'une circonstance qui pouvait être de nalure à causer quelques embarras à l'autorité -, il s'agit du projet conçu depuis quelques tems par une Mauresque , de se convertir à la foi chrétienne. Je m'empresse de vous donner officiellement tous les détails nécessaires pour vous mettre à portée de bien apprécier cette circonstance, et de vous indiquer en même tems les mesures qui me paraissent les plus propres à prévenir les inconvéniens qui pourraient en résulter.
» Avant hier dans la journée , je fus informé par un des commissaires de police que la nommée Aïcha Ben Mohamed était venue se plaindre à lui des mauvais traitemens que lui avait fait éprouver le cadi , à cause de l'intention qu'elle avait manifestée d'embrasser le Christianisme. Je donnai aussitôt l'ordre de me l'amener, elle fut conduite à mon cabinet dans la soirée , où je lui fis subir un interrogatoire.
» Cette fille est native de Bélida, et âgée d'environ vingt ans ; elle se trouve déjà depuis long-tems à Alger , sans païens et sans autre ressource que le
travail de ses mains ; elle en a cherché aussi dans Ja prostitution et est inscrite sur les registres du Mezouard ; elle se trouve placée , au surplus, dans une des dernières» catégories des filles publiques.
» Il résulte des réponses qu'elle a faites aux ques- tions que je lui ai adressées par l'intermédiaire de mon interprète, que le désir de se faire chrétienne ne iui a été inspiré par personne , qu'il est le résultat de sa conviction et.de sa volonté ; qu'elle nourrit ce désir depuis trois mois environ 5 qu'alors elle a commencé de le manifester en se revêtant d'ha- ' bits à l'européenne ; que le cadi l'a fait appeler à diverses reprises pour lui enjoindre de les quitter ' et de reprendre le costume musulman ; que voyant qu'elle ne tenait pas compte de ses injonctions , il l'a fait jeter en prison où la bastonnade lui a été administrée; que sa détention a duré environ un mois pendant lequel elle a éprouvé des mauvais traitemens dont elle montre les marques ; qu'ils l'a- . vaient exaspérée au point de la porter à s'étrangler dans la prison avec son mouchoir ; que l'un des gens du cadi étant entré au moment où cette tentative avait lieu, elle s'était écriée qu'elle récla- mait la protection des autorités françaises, comme, appartenant à la même religion $ qu'alors le cadi l'avait fait mettre en liberté, mais en lui enjoignant de nouveau de prendre le costume musulman et en lui annonçant, l'intention de la marier ; à un Musulman au bout de quatre jours.
» U fallait savoir jusqu'à quel point ces assertions étaient exactes : j'ai, en conséquence, fait appeler le Cadi, et le dialogue suivant s'eut établi entre nous :
— Connais-tu Aïcha Ben Mohamed de Bélida ? — Je la connais , ainsi que j'ai connu son père , de la tribu des Hadjoutes, mort depuis quelques années.
— Pourquoi lui as-tu fait donner la bastonnade ?
— Parce qu'elle portait des habits à la française , depuis deux ou trois mois, à ce qu'on m'a dit.
— Si, avant l'occupation r une Mauresque eut porté de semblables habita , qu'aurais -ta feit ? — Je lui aurais enjoint de prendre lea habits musulmans, et, en cas de désobéissance, je l'aurais tuée. — Aujourd'hui que feraiMu ? — La même chose, si j'étais libre, — Dans le cas on: un Maure aurait laissé croître ses cheveux , rasé sa barbe et revêtu de» habits européens,, comment le traiterais-tu? Comme la Mauresque. — Si un Français prenait le turban < je serais donc aussi autorisé à le tuer ? — Consulte ta loi, et tais ce qu'elle te prescrit.
» Cette conversation vous permettra d'apprécier, Monsieur le Gouverneur général , quelle* peuvent être les dispositions du cadi et jusqu'à quel point la nommée Aïcha Ben Mohamed pourrait cram~ dre en effet d'être, maltraité» par les ordres de ce ;uge.
» le lui ai encore demandé si cette femme qui n'a ni père , ni mère , ni frère, ni époux , était considérée comme libre de fixer sa résidence partout
où elle le jugerait convenable , et il m'a répondu affirmativement.
» Dans cet élut de choses , j'ai pensé que le plus opportun était d'engager la nommée Aïcha Ben Mohamed à se rendre en France; je lui ai, en conséquence , délivré un passe-port pour Marseille. »
Ainsi, on se croit obligé d'envoyer à Marseille une pauvre fille d'Alger , parce qu'elle veut être chrétienne; et avec trente mille hommes de troupes , on ne se juge pas assez puissant pour protéger , dans sa liberté religieuse, cette pauvre fille qui est venue se placer sous l'égide de la France.
Espérons qu'on sentira bientôt l'indispensable bienfait qu'on est tenu d'accorder aux consciences, d'une indépendance dans leurs croyances et dans leurs conversions ; c'est de l'exercice de ce droit que proviendra , par le contact journalier des $entimens,la civilisation aveo les convictions qui lui appartiennent. On respectera la religion générale des Maures , mais on respectera aussi la religion de chacun d'eux , de telle sorte que tous ceux ? parmi eux , qui adopteront volontairement et librement d'autres croyances , seront aussi protégés que ceux qui garderont volontairement ei librement leurs anciennes convictions. Voila ce que c'est que la liberté religieuse ; et c'est là ce qui est la civir