‹ Note sur l'administration d'AlgerChapitre 2 sur 5 · INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION PUBLIQUE

Nous allons exposer maintenant quelles ont été les mesures prises pour l'instruction et l'éducation publiques , soit par le Gouvernement , soit , et heureusement en bien plus grand nombre , par les spéculations de l'intérêt particulier.

L'établissement d'Alger attire souvent notre altention sous le point de vue de son organisation morale. Il y a là un peuple à créer , et jusqu'à présent on a confié aux principes de l'absolutisme, aux doctrines

de la force et aux exemples de la corruption le soin

de le civiliser. Le Gouvernement a légitimé l'arbitraire , excusé la violence , justifié les barbaries et né?» gligé les intérêts , en méprisant les vertus morales. Cependant le tems a amené quelque lumière, le bon sens des calculs d'argent a produit un peu de bien , et les spéculations particulières tendent à améliorer une société délaissée par le Gouvernement* En découvrant au grand jour l'état de l'instruction publique à Alger, on prouvera que le désir du gain a rendu quelques services à l'humanité.

KCOLES DBS FRANÇAIS.

H y a dans la ville d'Alger une école d'arabe vulgaire» C'était en effet le premier établissement qu'on devait y fonder, puisqu'il est indispensable d'avoir des agens frauçais pouvant communiquer avec les indigènes. Cependant, elle a été établie par M. Pharaon seul , et dirigée par lui pendant un an à ses propres frais, sans aucun secours de la part du Gouvernement. Elle est tellement négligée par lui qu'elle n'est suivie que par vingt-cinq à trente auditeurs , tous Français, attachés au Gouvernement, mais attirés là de leur propre impulsion, et persistant à suivre le» leçons de cette école Sans aucun encouragement ni impulsion donnés par le Gouvernement. Ces leçons sont des cours, dont l'Administration n'a point rédigé le programme, ni prescrit l'ordre et le plan, et qui en eflèl sont informes, pour ainsi dire, sans suite et sans règle. La misère de celte école est telle que sa bibliothèque, on a peine à le dire, ne se compose que d'un seul Volume, un dictionnaire de français et arabe. Le seul point de vue heureux sous lequel on peut la considérer, est qu'elle est gratuite, et cependant oh s'étonne avec raison que , dans une ville où les écoles primaires , destinées aux classes les moins aisées, sont payantes, on r ait institué une classe gratuite qui ne sert qu'aux officiers de l'armée, aux ma gistrats et aux négocions.

Il est vrai aussi que , quoique nous soyons à Alger depuis cinq ans, c'est depuis peu de mois seulement qu'une école d'enseignement mutuel a été fondée pat le Gouvernement ; elle n'est pas gratuite , on a fixé une rétribution mensuelle acquittée par les parens; mais il faut avouer que l'admission gratuitement y est facile, et qu'on a pris même diverses dispositions qui font tourner celte rétribution à l'avantage des élèves pauvres. Le produit qu'on en retire est converti, une partie en gratification aux élèves les plus mêritans, et le reste à payer les menues dépenses de l'école. On a établi en principe de rccevoir gratuitement tous les enfans dont les païens se disent incapables de payer la rétribution, et afin que rétablissement soit réellement libéral , on a ordonné que lorsque l'école ne pourrait plusadraettre d'élèves, chaimeplace vacantefcerait donnée de préférence aux plus pauvres de ceux qui se présenteraient.

On a admis dans cette école depuis deux ans un grand nombre de jeunes européens qui, après enavoir suiviles études , sont ensuite entrés dans le commerce ou dansles diverses professions. Ainsi, voilà des étrangers qui sont réellement naturalisés à Alger par leur éducation , et dont les familles seront plus attachées au sol. Il est à espérer que la multiplicité des étattissèmens d'instruction publique formera de jour en jour un plus grand nombre de citoyens pour le nouvel état qui se fonde ainsi de lui-même.

Celle école a rendu encore un plus grand service

en instruisant les enfans des Juils, dont un grand nombre apprend chaque jour dans celteécole la langue française, et se formant et s'instruisant avec les jeunes européens , adopte leurs mœurs, leurs usageset leurs pensées.

Il n'a pas été si facile d'y (aire entrer les Maures, et l'inhabileté de l'Administration a mis un obstacle à peu près insurmontable à l'espoir de les y attirer. Dans les premiers tems de rétablissement de l'école on voulut les forcer d'y venir au lieu de leur persuader de s'y présenter d'eux-mêmes, et on ordonna que ceux qui étaient employés par l'Administra tion> seraient révoqués de leurs places, s'ils n'y suivaient pas eux-mêmes les études , et s'ils n'y amenaient pas leurs enfans. Quelques-uns y vinrent, d'autres s'y refusèrent > et pour révoquer ceux-ci, il fallut en écrire au- Ministre qui blâma l'arrêté et l'annula. Aussitôt qu'on fut informé de cette décision , tous les Maures retirèrent leurs enfans , et depuis pas un seul n'a reparu à l'école.' Ainsi a été rompu un des liens les plus naturels, les plus heureux que la France pût' former avec les indigènes.

L'intérêt particulier a agi aussi , mais avec peu de succès , car il n'existe encore à Alger que deux écoles tenues par des instituteurs à leur propre compte, celle dé M. Viel et celle de M. Galtier. Leur objet est de mettre leurs élèves en état d'entrer* dans le com merce, et, par conséquent, ce sont des écoles élémentaires seulement. On y apprend à lire et à écrire le

français aux européens, et l'arithmétique à tous. 11 eu est deux ou trois seulement qui ont été poussés un peu plus loin, afin de les faire aller à des collèges de France où ils sont entrés dans les basses classes.

On voit combien est peu avancée l'instruction publique à Alger de la part des Français qui se sontetn* parés de cette terre et de cette population, et qui ont ain*i contracté l'obligation de faire prospérer le pays et de civiliser le peuple.

On remarque à l'égard des jeunes filles le même défaut d'instruction à Alger qu'à l'égard des garçons. Il existe, il est vrai , trois pensions, l'une encouragée par les dons de la reine , une autre par la protection des autorités locales. On doit faire l'éloge de ces trois pensions, quelque peu considérables qu'elles soient. Celle de mesdames Delbesse et Brune a ce mérite particulier de recevoir gratuitement les jeunes filles sur la simple déclaration faite par leurs parens, qu'ils ne peuvent rien payer. Celle de madame Lanoue reçoit un très-petit nombre de pensionnaires, mais beaucoup d'externes. Madame Lanoue est la veuve d'un employé de l'administration militaire, qui est mort en Afrique; et restée sans fortune avec trois filles, qui avaient reçu une bonne éducation elle a formé cet établissement au moyen des leçons données par ses filles. La troisième p ension , ceUe tenue par ma dame Imbert de la Grange, est peu considérable.

ÉCOLES DES MAUREb.

11 est bien pénible d'avoir à dire, an sujet de l'instruction publique des indigènes à Alger, qu'il y avait, avant l'arrivée des Français, quatre-vingts écoles, et qu'il n'en reste aujourd'hui que seize. Il est nécessaire de reconnaître quelles sont les causes de cette fit* cheuse diminution. Sans doute il y a eu émigration , et la population maure est réduite à moitié de ce qu'elle -était avant la conquête. Mais les écoles devraient être encore de quarante environ , et les enfans de cinq à six cents au lieu de trois cents seulement qu'ils sont à présent dans les seize écoles existantes. Le véritable motif de cette excessive diminution est dans le malheur même qui résulte pour les Maures de la situation d'oppression dans laquelle ils sont tombés , et du manque de sécurité pour eux par le seul fait de l'absence de toute loi définitive et protectrice. Ils regardent à faire les moindres dépenses, et se considérant presque comme étrangers dans leur pays envahi par les étrangers , ils sont toujours prêts au départ bien plus qu'à s'affermir, et ils n'ont jamais la pensée de consolider leur famille dans une patrie qu'ils croient prête a leur échapper.

Les écoles maures sontfort anciennes et les maîtres se vautent de l'antique origine de chacune d'eues. Ils se succèdent les uns aux autres , nommés par le utu* phti inspecteur de droit de toutes les écoles de

— Sttla religion musulmane, et qui les révoque suivant les décisions qu'il prend au sujet des réclamations qui lui sont présent des. Une partie des écoles reçoit les enfans pauvres; celles-là jouissent d'un local gratuit qui leur est do.) né par le muphti , et qui appartient presque toujours à une mosquée. C'est en général une petite chambre au rez-de-chaussée sur la rue, où les enfans viennent suivre les lefons. II y a plusieurs des titres de fondation d'école par suite de legs ou de dons particuliers. Le matériel des écoles maures est tout autre que celui des nôtres. H n'y a point de livre pour le maître ni pour les élèves; il sait par cœur les versets du Coran et les fait également apprendre et réciter à ses élèves; il n'y a pas non plus de récompense pour ceux qui font bien ; mais avec une branche de palmier que le maître tient toujours à la main , il donne sur les doigts à ceux qui font des fautes. En général , pendant presque toute la classe les enfans sont accroupis par terre sur des nattes de joue, tenant sur leurs genoux une planchette blanche sur laquelle ils écrivent . avec un stylet de roseau qu'ils trempent dans l'encre.

On sait que les Maures regardent les éludes bien plus comme un devoir religieux que comme une nécessité sociale. Aussi, n'est-ce que dans le Coran qu'on enseigne à lire , écrire et réciter, et on ne l'explique même point , parce qu'on ne se permettrait pas de l'interpréter , à moins d'avoir un caractère sacré, être muphti ou uléma. On n'apprend pas

thème l'arithmétique dans ces écoles, ni aucune espèce de grammaire, ni d'histoire. On se borne presque uniquement à apprendre des versets du Coran, mais, comme on ne passe pas à un nouveau verset sans savoir par cœur le précédent très - couramment , chaque élève en récite chaque jour de différons; cette méthode nuit essentiellement a la bonne tenue des classes, et rend l'enseignement plus difficile.

Les écoles Maures ouvrent leurs classes tous les jours , excepté le jeudi qui est le jour de congé, et le vendredi qui est ce qu'est chez nous le dimanche, consacré aux cérémonies religieuses. Elles se tiennent depuis huit heures jusqu'à onze, ^ et depuis une heure jusqu'à cinq; ce sont tous des externes; aussi quand on parle aux maîtres du peu d'étendue de l'instruction , ils disent que les élèves doivent apprendre le reste chez leurs parens ; il est même regardé comme naturel que les élèves prennent chez eux la résolution de leur destination à venir, et y fassent par conséquent les études spéciales propres à leur future carrière. Voilà pourquoi les mathématiques qu'ils regardent comme n'étant bonnes que pour le commerce, ne sont pas enseignées dans leurs écoles, tandis qu'elles sont regardées en France comme d'un usage indispensable pour tous les états.

KÇ0U5S DES JUIFS.

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La. communauté Israélite à Alger entretient une école pour les enfans pauvres; elle est absolument gratuite -, elle a quatre maîtres avec traitement de si* francs parsemaine payés par la communauté; ils sont nommés par le grand rabbin et doivent être rabbins eux-mêmes; ils sont révoqués par lui à son gré. Cette école se tient dans le local même d'une synagogue.

Il existe dix autres écoles à Alger, et toutes se tiennent de même dans des synagogues; c'est un usage fort an ci eu. Ou croit chez le* Juifs comme chez les Maures accomplir un devoir religieux en envoyant ses enfans à l'étude. Aussi est-il bien reconnu chez eux tous, que c'est une obligation morale de les y envoyer , et même dp les y faire enseigner à ses propres frais; et on voit des parens pau~. vies se faire un honneur de placer les leurs aux écoles payées plutôt qu'à celle gratuite , entretenue par la communauté. 11 est vrai que la rétribu 'ion scolaire n'est pas considérable ; elle est souvent d'un sou par semaine; et parmi les maîtres des dix écoles juives, il en est trois seulement qui reçoivent de la communauté une espèce de traitement de trente, vingt-quatre et dix-huit sous par semaine. Le reste de ce qui leur est nécessaire pour vivre est payé par les parens volontairement.

Il est i\ remarquer que toutes ces rétributions

-éliront subi aucun changement depuis la conqnète , q uoique tous les yi vres aient augmenté de prix ; ce qui; lait que partout, dam toutes les classes, il y a moins* d'aisance, et, par conséquent, moins de satisfaction.: Cet état de choses n'est pas propice à faire bénir les Français*

Le matériel des écoles juives est simple ; les bancs des synagogues servent à asseoir les élèves; une: planchette est là aussi employée pour apprendre k lire et écrire; la bibliothèque est composée d'un al~ phabet en caractères typographiques, d'un livre, de prières, d'une bible et des psaumes de David; tous ces livres sont en hébreux; on les tire d'Italie on d'Angleterre , parce qu'il n'y a pas d'imprimerie à: Alger pour Jes livres hébreux ; et comme ils sont rares , on a bien soin de Us ménager en ne donnant que des feuilles séparées aux élèves, Ên général , ils écrivent sur du papier avec dos stylets de roseau, et quelquefois des plumes ordinaires. U y a Aussi, très-malheureusement dans ces écoles, des punitions manuelles très-peu ménagées, et il n'y a point de ne%» compensera ne travaille point Je samedi; ou a congé; aux fêtes de Pâques et à plusieurs autres dans l'année; mais, ce qui est plus remarquable* c'est que les Juife d'Alger célèbrent dans toutes leurs écoles par des congés, les jouis anniversaires delà défaite des Espagnols et de leur rembarquement : il faut convenir qu'il est probable que notre départ instituerait de semblables fêtes. On cite encore quelques autres.

usages au sujet de ces congés ; l'un d'entre eux rtic semble tenir un peu au souvenir du teras des patriarches : c'est la coutume , lorsqu'un jeune Israélite atteint sa treizième année, de s'assembler en famille , et d'engager ses jeunes amis à venir passer la journée avec lui chez ses parens ; c'est là un congé de droit que les maîtres ne refusent jamais. Cette solennité est religieuse aussi , car on a l'usage d'interroger, pour la première fois, sur un passage du ta(~ mud,le jeune homme qui atteint sa treizième année; et le rabbin qui le questionne a soin d'y mettre beaucoup d'éclat et de donner cette espèce de leçon avec beaucoup de dignité, en présence de toute la famille.

Les enfans sortent presque tous des écoles à cet âge de treize ans , parce qu'ils n'y vont pas pour apprendre, mais bien plutôt pour passer le teins de leur jeune âge; ils y entrent à l'âge de cinq ans; et en vérité la morale n'y est pas plus soignée que l'instruction , puisque la bible même dont ils récitent sans cesse des passages, pria au hazard , ne leur est jamais apprise toute entière.

ÉCOLES DB LA CAMPAGNE d'aLGE*.

Ën ce moment la campagne d'Alger présente un ohamp ouvert à la civilisation ; mais elle l'a encore bien peu cultivé. On sait que deux villages qu'on peut dire bien misérables encore, sont les seuls que le

puissant gouvernement français, soutenu par une arroge de trente mille hommes, ait fait établir dans la plaine d'Alger. Celui de Dely-Ibrahim n'est qu'à trois Heues de la ville, et c'est à peine si on a pu y réunir encore six cents européens. Un maître y a été envoyé avec un traitement fixe payé par l'Administration. On lui a construit un logement où il réunit une trentaine d'en fans dans un très-petit local. Cependant il est très- heureux que cette école ait fourni Je moyen de donner des soins à l'instruction des Arabes qui y sont en garnison, et qui suivent les leçons du maître, tout en continuant leur service militaire dans le corps des Zouaves. Il est à espérer que l'Administration s'occupera de faire arriver à de semblables écoles dans le même lieu ou à Kouba ou à Buffarick , les Arabes des tribus voisines pour leur enseigner le français , et accroître ainsi peu à peu nos liens avec eux.

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