P. 55, sonnet xcvi : (Rien n’empêchera mon cœur
ticle 1 . Depuis, l’usage de dans s’étend; dans le dernier quart du xvie siècle, il est assez établi pour fournir au dépouillement des textes une moisson abondante.
A quoi tient cette soudaine apparition ? Où est l’explication d’un fait aussi étrange ?
La réponse est bien simple. Dans est venu prendre la place laissée vide par la disparition de ou et de es, contractions de en et de le et les . On sait que ces formes contractées, d’un usage général en ancien français2, ont disparu dans le
que prompt il ne vous suive , Et que dans vous plus que dans moy ne vive Comme en la part qu’il aime beaucoup mieux. Ici on voit clairement que ce sont les exigences des vers qui ont déterminé le choix de dans et de en.
1. Dans le, i3, 17, 24, 3i, 56, 5y, 65, 67, 69, 79, 102, io3, 112, 1 33, 1 35, 168, 193, 197, 236, 428; — dans les, 26, 72, 7 5, ni, 143, 148, 162, 167, 271, 383 ; — dans la,
2. On trouve cependant çà et là quelques exceptions, d’explication difficile, du reste : en le lieu, Aiol, 7364; en\ en le cuer, Rom. de la Poire, 558 ; ens en le pis,
courant du xviü siècle. Il est encore encore facile à cette époque de réunir un nombre assez étendu d’exemples de ou et de es, et je ne jurerais pas que le commencement du xvne siècle ne présentât encore ou çà et là. Cependant il est aussi facile de reconnaître que l’emploi de ces articles contractés se restreint de plus en plus, celui de ou en particulier, qui a disparu avant es, puisque es existe encore aujourd’hui (généralement non compris) dans es lettres, es sciences, es arts, es lois.
Il y a coïncidence entre la disparition de ou et es et le développement extraordinaire acquis par dans. L’une est la cause de l’autre, il n’est pas difficile de le prouver.
Nous disons aujourd’hui, par exemple, dans le champ, dans les champs, dans les circonstances, et en l'état, en la circonstance, en l'affaire. Or ici, précisément où nous employons en, le moyen-âge ne disait pas autrement ; la langue ne fait que continuer une tradition ininterrompue qui remonte au latin populaire. Mais, là où nous employons dans, le moyenâge disait ou, es : ou champ, es champs, es cir-
Ch. cygne, 55. Voir Fœrster, dans la Zeitschrift für rom. Phi loi., III, 243 et Tobler, Vom fran%. Versbau, 3 1 , n. 2.
constances . Ainsi, en s’est maintenu dans les cas où il n’y avait pas lieu de le combiner avec l’article ; dans s’est substitué à en dans ceux où en se contractait avec le et les . Les premiers emplois ont dû être ceux où dans était suivi de l’article le et d’un mot commençant par une consonne, ou de l’article les ; et les exemples cités plus haut de Ronsard confirment cette vue, puisque sur cinquante-quatre exemples, dans est suivi de le ou les dans trente cas et d’un autre mot quelconque dans vingt-quatre seulement.
Autre preuve. La langue n’a pas eu seulement recours à dans le et dans les pour remplacer ou , es; elle s’est adressée également à au y aux . En lieu de , ou lieu de deviennent à partir du xvie siècle au lieu de. Ou nombre de, dit encore le Loyal serviteur (ch. ix); nous disons maintenant au nombre de. Une expression courante conserve encore aujourd’hui l’ancienne tradition à côté de la nouvelle : En mon nom et au nom de. Ici en se maintient devant mon , mais dans sa combinaison ou avec le , devant /20m, il fait place à au. En mon nom et ou nom de, c’est-à-dire En mon nom et en le nom de y devient en mon nom et au nom de. Quand
Mellin de Saint-Gelais, à la fin de sa Sophonisbe , écrit :
Ce qui de nous tous doit estre ,
Est escript au grand volume Des deux ,
l'article au qu’il emploie ici cache un ou plus ancien; avec un féminin, il eût dit, par exemple : Est escript en la grand charte , et non à la .
Ainsi, la langue perdant son article contracté ou, es, a été demander un substitut de ces formes, dans certains cas déterminés à la préposition à, et le plus généralement à la préposition dans L
A peine usitée dans la vieille langue, cette préposition traîne une existence obscure, énigmatique 1 2, jusqu’au moment où un accident l’appelle au plus brillant succès. La seconde
1. Pourquoi pas dedans ? Parce que dedans était trop long et trop lourd pour remplacer une particule aussi ténue et légère. Voilà pourquoi aussi elle a pris au, un presque homonyme de ou, dans les cas où la préposition employée au figuré exprimait un rapport moins précis dont on pouvait charger à sans faire trop violence à sa signification générale.
2. Où était-elle employée ? dans la langue de la basse classe ? A-t-elle été perdue un temps pour être créée à nouveau et tirée de dedans? Toute cette histoire de dans reste mystérieuse.
moitié du xvic siècle et la première du xvne nous font assister à la lutte entre Tadverbepréposition dedans qui a pour lui six siècles au moins d’un usage fortement établi et le néologisme dans qui triomphe décidément vers i65o et ne laisse plus à dedans qu’une valeur adverbiale.
Les conditions dans lesquelles dans s’est substitué dès l’abord à en expliquent les fonctions spéciales que la langue moderne assigne à chacune des deux prépositions.
En s'emploie aujourd’hui devant les substantifs non déterminés : en honneur , en grâce; en colère , en morceaux , en pièces ; en état ; en prières , et une quantité d’autres ; devant les pronoms personnels (que l’on peut considérer comme des substantifs non déterminés) : en moi , en nous , en lui; devant certains noms (singul. ou plur.) précédés de tout autre déterminatif que le, les : en mon nom, en tout état, en quelque condition que ce soit, en toutes choses ; devant les noms de pays (indéterminés) : en France , en Italie . (Devant les noms de ville la langue a remplacé en par à à partir du xviie siècle) 1 ,
. Voir plus haut, p. 5.
Dans tous ces emplois, la langue continue la tradition du moyen-âge et du latin. Mais comme la plus grande partie présente en au figuré, ou que, au propre, suivie d’un nom concret de lieu, la préposition ne comporte pas de détermination, l’usage moderne s’est habitué à donner à en un sens général indéterminé et le plus souvent figuré. En revanche, dans reçut toute la précision des sens que perdait en. La langue ne pouvait se résoudre à n’employer dans qu’avec l’article le ou les > exactement dans les cas où il représentait ou et es*. C’aurait été imposer à ses habitudes un formalisme et une rigueur inconnus de l’esprit populaire. Celui-ci, se laissant guider par de fines analogies d’idées, étendit l’emploi de dans à toutes les expressions où le substantif est déterminé : dans la maison , dans cet état , dans toute affaire , dans ces circonstances , etc.1 2, et la nouvelle
1. Devant un masculin singulier commençant par une consonne [dans le champ — ou champ) ou devant un masculin ou féminin pluriel [dans les champs = es champs ; dans les âges — es âges; dans les choses = es choses ; dans les affaires = es affaires).
2. Il suit delà que dans est souvent synonyme de en. puisque dans certains cas on emploie indifféremment en et dans. Il y a cependant une nuance : l’emploi de en a quelque chose d’archaïque, et celui de dans quelque chose de plus courant et de plus familier,
préposition, parmi les rapports qu’exprimait en , se réserva ceux qui comportent une détermination dans le régime.
Dans l’application de dans aux rapports de temps, la langue fit une distinction ingénieuse. Des deux sens qu’exprimait en ( en huit jours: durant huit jours , ou au bout de huit jours)', elle réserva le premier à en, le second à dans : Dieu a créé le monde en six jours , et je viendrai dans six jours (= au bout de six jours).
Ln résumé, le latin in, devenant le français en, a perdu dans le cours du temps nombre de ses significations. D’un côté, le sens de situation à l’extérieur disparaît à la fin du moyenâge, et passe à sur ; de l’autre, la langue donne une partie des sens généraux de en aux nouvelles particules sorties de intus : en en\ en, dedans, dans . Puis successivement, en\ en succombe devant dedans préposition, en\ devant
i. Voir plus haut, p. 6.
dedans adverbe. Au xvie siècle, ou et es , contractions de en le et de en les , disparaissent, et la préposition en , grièvement atteinte par cette disparition, voit s’enrichir de ses dépouilles non seulement la préposition à , mais encore un dérivé de en%, dans qui vivait jusqu’alors d’une vie obscure, relégué peut-être dans l’usage le plus vulgaire, et qui prend soudain un riche développement, puisque non seulement il restreint le domaine de en , mais encore celui de dedans réduit à la fonction de simple adverbe.
Si Ton compare cette histoire de in et intus en français à l’histoire des mêmes prépositions dans les langues voisines, l’italien, le provençal, ou l’espagnol, on est frappé de la fixité relative qu’elle présente dans ces langues. Exemple curieux des vicissitudes que l’esprit mobile de notre race impose à ces expressions qui, semble-t-il, devraient être immuables, puisqu’elles sont chargées de rendre des rapports nécessaires et durables.
Kl N.
Achevé d'imprimer pour AL Arsène Darmesteter, par Cerf et Fils, à Versailles le 20 juillet iSS5.