Voir pour plus de détails Raithel, /. c
C’est surtout dans cet emploi figuré que la langue moderne est demeurée fidèle à la tradition du moyen-âge et à la tradition latine.
Mais dans certains cas particuliers cependant, en a trouvé un rival dans la préposition à.
Aux sens de a) et de b), quand in exprime la situation ou le mouvement dans l’espace et le temps, il a été combattu par intns en\ et des dérivés de in tus, den\ , dedenç.
A côté de in, le latin avait un dérivé intus signifiant dedans , à l'intérieur, et que l’usage classique employait comme adverbe. Il est devenu en gallo-roman et français en\ ens , et a été usité, rarement comme préposition, plus habituellement comme adverbe, et cela jusqu’au xvie siècle *. La préposition en paraissant trop ténue de son, et par suite d’expression, on lui
i. Voir des exemples de en\ adverbe et préposition dans Raithel et Godefroy.
préposa cet adverbe en\ si bien que en\ en devint la forme emphatique de en : en\ enl fou la giettèrent , Eulalie; En % en lor mains portent branches d'olive , Roi., 93; (il) est ens ou tref assis , Guy de Bourgogne, 2769. En % à son tour, par suite d’un procédé de composition normale en roman, s’allonge successivement en de en%, deenç, den\ (dens dans) et en deden % (dedens dedans ).
Ce qui est curieux, c’est que la vieille langue ne connaît guère que deden\y dont elle fait le synonyme de en\ en pour l’emploi prépositionnel, et de en\ isolé pour l’emploi adverbial. Le moyen-âge use de ces deux synonymes, mais montre une préférence de plus en plus marquée pour deden qui a l’avantage de réunir dans un seul mot l’adverbe et la préposition, et, au sens prépositionnel, est moins lourd que la combinaison, assez pénible, de en ^ en . Aussi, en\ en disparaît-il graduellement de l’usage dès les xii-xme siècles, devant deden ^ préposition. Mais en % résiste plus longtemps devant deden\ adverbe, et la lutte se poursuit entre eux jusqu’au milieu du xvie siècle, où en\ décidément tombe devant son rival. Dès la fin du xv° siècle, on ne rencontre plus en\ dans les œuvres littéraires
sauf, çà et là, dans quelques expressions consacrées : entrer ens; ens et fors (= dedans et dehors), etc. Au xvi° siècle, il est à peine connu; et quand Robert Estienne, dans sa Grammaire francoise , proscrit la graphie céans et léans au nom d’une fausse étymologie, et déclare que en\ s’emploie dans ces adverbes qu’il veut écrire ciens et liens, il montre bien que en\ n’a plus de son temps d’existence isolée et indépendante. A cette époque, ne sont plus en présence que en préposition, deden\ adverbe et préposition et den%.
Pour ce qui regarde denç, il est à peu près inconnu avant le xvie siècle, chose étrange, alors qu’en provençal il est d’un usage très fréquent. Voici les seuls exemples que j’en ai pu recueillir, au sens adverbial de dedans et au sens prépositionnel de en 1 :
i. Raithel (p. 63 et 64) cite en outre, d’après Littré, Li rois estoit dans une grant valée, Roncevaux, p. 70, exemple à supprimer ; Den% ces chambres Ven mena, exemple pris par Littré à Raynouard, qui lui-même l’a tiré de Méon, Nouv. Rec., II, ig3 ; cet exemple est faux, il faut corriger Dedans ces chambres (et même dedans sa chambre). 11 cite encore, Je feri dens le tas de celle giant folie ; mais ce vers est tiré du poème de la Prise de Pampelune, texte italianisé, sans autorité grammaticale ; il cite aussi, d’après Littré qui l’emprunte au Lexique Roman, un passage des Vigiles de Charles VII:
IO
Adverbe : Un pel aiguisié que cil de denz avoient jeté pour le castel defendre , Auc. et Nie., XVI, 25. — Tuit disoient dans et dehors Que l'enfant n'est pas humain cors , Hercule et Phileminis, ms. B. N., 821, fol. 6 v° (communiqué par M. Godefroy). — Ceuls de dens et ceuls de hors , Christine de Pisan, Charles V, II, 3 3 1 . — Si rentrèrent chil de dens en leur fort à petit dommaige, Froissart, Chron. II, 374, éd. Luce; ms. Amiens, f° 68. — Paix soit en cel ho s tel par tout A tous ceux qui dens habitent , A. Greban, Passion, 1 190-91.
Trois sur cinq de ces exemples donnent dens précédé de de, de sorte qu’on peut se demander si on n’a pas affaire à dedens plutôt qu’à dens . Christine de Pisan offre dans la même page du chapitre cité plus haut, et à quelques lignes de distance, ceuls de dens , ceuls dedens et ceuls de dedens 2.
Préposition : Partot, denz le\ affinité { De Normandie outpais entière, Benoît, 34,235 (dans
car dens la ville les mettroient ; ici encore le texte aurait encore besoin d’être contrôlé.
1. Exemple pris de Littré qui indique par erreur le chapitre xxxiv.
2. Texte de Buchon ( Panthéon Littéraire ), qui est peu sûr, il ne faut pas l’oublier.
Burguy)1. — Se il dens III jors ne le trove , Aucassin et Nicolette, XVIII, 35.
Ajoutons les exemples de deens que cite Godefroy (s. v.), par deens, prépos. ; en deans, adv. et prépos. ; cy deans, adv. ; exemples, du reste, pris à des textes sans autorité et relativement récents et où le sens est un peu différent.
En somme, il résulte de cet examen que d,en\ dans , employé quelquefois comme adverbe en ancien français, est, comme préposition, à peu près ignoré de la vieille langue. Dans les textes littéraires de 1450 à i55o, on ne trouvera guère plus d’exemples. La préposition dans paraît inconnue à Commines 2 ; elle l’est certainement à la Vie de Bayard, du Loyal Serviteur ; elle ne paraît point dans Rabelais, ni, ce semble, dans Calvin. Je ne l’ai pas rencontré dans le Parangon des Nouvelles Nouvelles . Palsgrave, qui
1. Cet exemple a quelque chose de louche; absolument isolé dans l’œuvre immense de Benoît, il semble le résultat d’une erreur. Faut-il lire en%, le d ayant été amené par un lapsus de copiste qui, entendant mal ce qu’on lui dictait, a pris le t final de tôt pour la dentale initiale de den\? ou faut-il corriger par totes les affinité,1, comme au vers 9992 : qui totes les affiniteq. . . ?
2. J’en trouve trois exemples dans les titres des chapitres vii, 12, viii, 6 et 14 (éd. Chantelauze). Les titres des chapitres sont-ils de la main de Commines ?
analyse avec un soin minutieux les divers emplois des prépositions anglaises in, on, wi thin, etc., et les diverses façons de les rendre en français, ne donne que en, en\ et dedens, dont il cite toutes sortes de constructions et de combinaisons ; de dans, pas un mot : il l’ignore absolument. Dans paraît également inconnu à Marot1 ; je ne l’ai pas rencontré non plus dans la Défense et Illustration de la langue fran coise, de J. du Bellay, ni dans les comédies de Jodelle et de Grevin. Tout cela est bien caractéristique.
Mellin de Saint-Gelais semble le premier, avant i55o, à en offrir quelques emplois. Dans les trois volumes de ses œuvres, j'en ai rencontré quatre exemples; les deux premiers (qui, au fond, n’en font qu’un) dans deux sonnets consécutifs, dont l’un est la contre-partie de l'autre, et qui reproduisent le même mouvement de phrase et les mêmes constructions.
Souhait 7.
Je pry à Dieu que, dans vostre maison N’ayez jamais rien qui ne vous desplaise. .
(Édit. Blanchemain, I, p. 79.)
1. Dans les deux premiers volumes de l’édition Jannet, c’est-à-dire dans la moitié de ses œuvres, je n’en ai rencontré qu’un exemple : dans cent ans , I, p. 190.
Autres souhait q.
Je pry à Dieu que, dans vostre mesnaige,
Vous ne voyez chose qui vous desplaise.
Le troisième exemple est au tome II, p. 258. Et il fut mis dans le feu, contre moy.
Enfin, le quatrième se lit dans la Sophonisbe (t. III, p. 179) : dans le cœur.
Ce n’est pas encore grand’chose. On a toujours le droit d’affirmer que le latin in, dans la première moitié du xvie siècle, n’est encore rendu que par en et dedans.
Avec Ronsard, tout change : dans y paraît avec un développement extraordinaire. J’ai dépouillé le premier volume de l’édition Blanchemain (les Amours ), et, sauf erreur ou omission, j’ai relevé cinquante-quatre exemples où dans paraît, suivi quatorze fois d’un possessif1, huit fois d’un déterminatif2, deux fois d’un pronom personnel 3, et trente et une fois de l’ar-
1. Dans mon , p. 35, 70, 166, 357 ; d. ton , 76 ; d. son, 4 ; d. ta, 149 ; d. mes, 21, 3o, 42 ; d. ses, 401 ; d. vostre, 68 ; d. vos, 48 ; d. leur, 7 1 .
2. Dans un, 37, 45; d. une, 35, 134; d. cet, 1 10 ; d. ces, 170; d. chaque, 116 ; d. quelque , 433.