Noté Sur L'Origine Du Crocus Sativus L. (Safran Officinal)
On n’a trouvé nulle part, jusqu’à présent, le Crocus sativus L. à l’état spontané. Quelle peut être son origine? Est-ce une espèce naturelle éteinte dans son habitat primitif, et conservée par la culture ? J’ai peine à le croire.
Les autres e.s'pèces de ce genre, C. venins L., versicolor Kcr, odorus Biv., speciosus M.-Bieb., et bien d’autres, sc trouvent en très-grande abondance à l’état spontané dans leur lieu d’origine. Gomment admettre qu’une seule des nombreuses espèces du genre Crocus, et l’espèce la plus remarquable, ait totalement disparu de son habitat primitif ?
Je ne saurais imaginer aucune raison plausible qui puisse expliquer la disparition totale d’une seule espèce si répandue de ce genre, en présence de la persistance, de la rusticité, de la facile reproduction à l’état s|K)ntané et à une quantité innombrable d’individus de toutes les autres espèces du même genre.
Le C. sativus ne serait-il pas plutôt le produit d’un croisement entre deux des espèces de Crocus actuellement existantes ?
Cette hypothèse me semble plus probable, et voici les raisons sur lesquelles je m’appuie.
Le C. sativus est, on peut dire, stéidle; il ne donne pas de graines, malgré la parfaite conformation de ses organes reproducteurs.
J’ai fait à ce sujet, depuis trente ans, des essais de toute sorte : récolte laissée intacte sur des champs entiers sans en cueillir une seule fleur ; culture sous châssis froid, en orangerie, en serre tempérée et en serre chaude; plantation à diverses altitudes^ dans les Alpes, les Pyrénées et en Auvergne ; essais de floraison vernale, par le maintien des bulbes, pendant l’automne et l’hiver, dans une glacière ; mise en œuvre des divers procédés de fécondation artificielle : rien ne m’a réussi, je n’ai jamais obtenu un seul fruit.
Je dois dire cependant que j’ai pu m’en procurer quelques graines. Au moyen de l’oITre de primes pécuniaires assei élevées |>our la recherche de la graine dans les safranières, j’éveillai l’attention des cultivateurs; et, en 1853, ou m’apporta quelques graines recueillies en plein champ.
Les bulbes provenant de ces graines fleurirent au bout de six à huit ans,
10‘i SOGiÉTÊ BOTANIQtJfi ÜË ËIlAMCÊ.
mais, à mon grand regret, ils ne produisirent aucune variété. Cette reproduction identique du type par le semis doit-elle être attribuée à la très-grande fixité qu’a dû acquérir le C. sativus, par suite de sa reproduction incessante au moyen de ses bulbes durant bien des siècles ?
Depuis 1853, malgré le maintien de l’offre de primes pécuniaires, on ne m’a plus apporté de graines.
De ce qui précède, je crois être autorisé à affirmer que ]e sativus est, on peut dire, stérile. iMais s’il ne peut être fécondé j)ar son propre pollen, il n’en est plus de même lorsqu’on s’adresse au pollen d’une espèce ou variété voisine.
De nombreuses tentatives faites d’abord avec diverses espèces à fleur automnales, C. speciosus M.-Bieb., nudifloms Sm., serotinus Park., Schimperi J. Gay, etc., ne m’ont donné aucun résultat. J’espérais mieux des C. odorus Biv. et loncjiflorus VLdiïm., dont le stigmate est, comme celui du C. sativus^ franchement trilide, tronqué, colorant et odorant : même insuccès. Enfin, dans ces dernières années, j’ai pleinement réussi avec une espèce que M. de Heldreich m’a envoyée d’Athènes et que je proposerais de nommer Crocus
(JÎ'ŒCUS.
Le C. grœcus féconde très-facilement le C. sativus, si l’on dépose son pollen sur le stigmate de celte dernière plante. Quatre-vingts pieds de C. sativus, fécondés de cette façon en octobre dernier, ont donné environ cent trente capsules en voie de maturation ; chaque capsule peut contenir de cinq à dix graines parfaitement confortnées.
De cette stérilité par lui-même et de cette faculté d’imprégnation par le pollen du C. grœcus, y aurait-il témérité à conclure que le C. sativus serait un hybride du C. grœcus et d’une autre espèce automnale à stigmate tronqué et odorant ?
Quelle pourrait être cette dernière espèce ?
En parcourant l’herbier de M. le docteur Cosson, j’y ai remarqué de trèsbeaux échantillons d’un Crocus collecté en 1865, dans la Cataonie, par M. Haussknecht, et qui se rapprochent tellement du C. sativus, qu’au premier abord on serait tenté de les prendre pour des individus cultivés du C. sativus lui-même; mais un examen plus attentif et le soin scrupuleux apporté par M. Haussknecht à scs collections ne laissent aucun doute sur l’origine de ce Crocus : c’est bien une plante spontanée, que M. Boissier a nommée Crocus IJaussknechtii.
Ce Crocus, ou quelque autre espèce voisine, encore inobservée, pourrait bien être, ainsi que le C. grœcus, le père du C. sativus.
Il serait très-intéressant, tant au ppint de vue botanique qu’à celui de la culture pratique du Safran, de [wsséder vivant le Crocus Hausskneclitii, et si quelque membre de la Société botanique i)ouvait me venir en aide pour l’ob¬
tention de quelques individus vivants de ce lemeiit irès-recounaissaut.
Crocus, je lui en serais personnel-
SÉANCE DU 27 JüJN 18/5.
J’ai parlé de la fixité du C. sativus; en effet, quoiqu’il soit cultivé depuis bien des siècles, sous des climats bien différents, et dans des contrées fort éloignées l’une de l’autre, on n’en connaît partout qu’une seule et même forme sans aucune variation. Ayant appris de W. Eugène Simon, consul à Ningpô, que le C. sativus était cultivé très en grand en Chine, j’ai obtenu de la Société d’acclimatation et du Ministère des affaires étrangères l’introduclion en France, par l’intermediaire de M. Simon, et la distribution aux cultivateurs du Câlinais, d’une notable quantité du C. sativus chinois.
Ce C. sativus paraît peut-être un peu plus florifère que le nôtre, ce qui tiendrait vraisemblablement à sa récente introduction ; mais, en tout cas, c’est identiquement la même forme que la nôtre. Tous les C. sativus connus, français, espagnols, allemands, chinois, auraient donc la même origine, origine incontestablement bien ancienne, et cependant le type n’aurait pas subi la moindre altération, la plus petite modification.
En résumé, on ne connaît qu’une seule forme de C. sativus, sans aucune variété, et on ne le trouve mdle part à l’état spontané; il est, on peut dire, stérile par lui-même, le pollen du C. grweus le fécondant toutefois facilement.
Le contraire a lieu pour toutes les autres espèces de Crocus : C. vernus, odorm, grœcus, speciosus, versicolor, etc.; on en connaît de nombreuses variétés, on les trouve à l’état spontané et ils grainent facilement.
Je serais donc tenté d'adopter l’hypothèse suivante, posée au commencement de cette note. Le C. sativus serait le résultat d’un croisement fortuit entre deux espèces actuellement existantes de 6Vocî/s à floraison automnale, et à stigmate trifide tronqué, colorant et odorant : d’une part le C. grœcus, et peut-être le C. Haussknechtii.
Il y a bien des siècles, quelques milliers d’années peut-être, un insecte aurait opéré celte heureuse hybridation, et la graine ainsi hybridée aurait
produit le type originaire du C. sativus.
La fleur de ce C. sativus, plus belle, plus grande que celle du C. grœcus
et contenant un stigmate plus développé*, aurait attiré ralteiition de quelque
Capsule (avec deux graines isolées) du Crocus fécondée par
le pollen du C.