FRAGMENTS
Quand on apprit au Club des Hannetons que Paul G... allait fréter un yacht et partir pour une circumnavigation de deux ans, ce fut un beau hourvari. Garçon sérieux et froid, volontaire quoique jeune. Tous les hannetons stupéfaits :
« Votre femme aussi, G...? » Certes!
croyaient-ils donc qu'il allait la leur laisser; mariée de six mois, presque une enfant.
En descendant, Armand d'Argis, qui Tavait guetté tout le soir sans rien dire, passa son bras sous le sien. « Le tour du
monde, c'est bien loin, beaucoup de ciel et d'eau, deux ans c'est beaucoup d'affaires... Votre femme s'ennuiera peutêtre... Oui, oui, je sais : élargir l'horizon... voir du pays, trouver un beau sujet de livre. Eh bien 1 moi, j e vous propose ceci. . . Un voyage en Seine- et-Oise... un mois, six semaines tout au plus... et dans des conditions spéciales... mettre à exécution un de mes rêves de jeunesse... Nous louons une roulotte, voiture de saltimbanques, deux cabines, séparées par une toilette commune. Nous y installons nos deux ménages, voyage à petites journées :
par les fenêtres ouvertes nous verrons défiler des êtres et des pays... Je vous garantis de vous faire voir une humanité aussi curieuse, aussi variée, un livre, deux livres... Ma femme est malade, ça la distraira, moi aussi... Nous fera le plus grand bien à tous, d'autant que, si le voyage nous ennuie... »
D'Argis aux yeux clairs, quarante ans, des yeux d'enfant, dix ans de plus que Paul qu'il connaissait de tout temps, mettait sur ses cartes : « ancien député », mais avait été beaucoup d'autres choses.
Deux ans auparavant, perdu fils unique, renoncé à tout, désœuvré, une épave.
Drôlerie de la proposition. L'achat de la Caravane, ou plutôt de deux Caravanes, car on en avait réservé une pour la cuisine et le service, les plans de l'installation, le choix des serv^iteurs à emmener, conserves, provisions, tout fut pour les deux ménages matière à réflexion, à discussions. Les hommes se. connaissaient, les femmes pas beaucoup ; M™® G. . .
très mondaine, M™^ d'Argis plus du tout.
G... riche orphelin, dans son monde curiosité, effarement : fils de notaire honoraire. « Ce grand fou de d'Argis! » disaiton de l'autre avec une nuance d'envie.
Sa femme assistait à tous les préparatifs.
Tair distFait, absent, mais prête à tout, un peu défibrée. Agitation de la petite G... visites, grand succès, envieuses, toutes.
Pas très gaie pourtant, la mise eu route.
Première étape, il pleut, c'est un matin de septembre. Sortie, par une porte de Bercy quelconque, de deux voitures de saltimbanques. « En v'Ià deux chics roulottes », dit le douanier. Description des voitures. Dans la première, deux compartiments, porte-fenêtre à l'un sur le côté, à l'autre dans le fond. Intérieurs coquets, séparés par un étroit couloir otf se trouve le cabinet de toilette. Tables repliées, accrochées au mur, escabeau pour descendre. En face, la toilette; dans l'entredeux, une petite cheminée.
Premier compartiment : Marquis d'Argis, ancien député, quarante ans, joue de la flûte. La marquise, couchée sur le divan, spuiire d'une crise de foie. Peut-être
ici signalement physique et moral du couple. Les yeux igais de la femme.
Désordre de ce compartiment, flacons d'éther débouchés, malles ouvertes, en contraste avec le soin coquet de Fautre :
couple plus jeûne, femme de vingt-cinq ans, range, met des fleurs, se regarde dans la glace, ébouriff'e ses cheveux pour avoir Tair plus saltimbanque ; lui, regarde le paysage, prend des notes pour un livre qu'il doit faire mais ne fera jamais. Indiquer ses lectures, ses ambitions, écrivain dilettante. Paul G... enfant gâté, voudrait écrire, très difficile.
La jeune femme a commencé par dire :
« Dieu, que c'est amusant! » L'étonnement des passants, l'idée de passer pour une acrobate, puis cet air de flûte, la pluie, ce mari qui ne parle pas. Enfin il se retourne, elle pleure : « Qu'est-ce que tu as? — Dame ! si tu crois que c'est drôle.
Cette dame, la voilà malade, encombrante,
et toi qui ne dis rien... le travail, je te croyais d*abord, mais je sais bien que tu ne feras jamais rien; sans ça, depuis le temps!... D Vexé, il reste assis à côté d'elle : navrement. La porte du compartiment s'ouvre : « Eh bien, qu'est-ce qu'ils font, nos jeunes? En voilà des figures... »
La marquise a compris qu'il y a une
petite histoire de ménage : « Tais-toi donc, Armand, c'est toi qui fais pleuvoir...
tiens! c'est gentil ce qu'elle s'est mis dans les cheveux.* »
La gaîté revient à la jeune femme vaniteuse. La marquise s'excuse de son mal. En voilà pour quelques jours, crise violente, « Armand m'a fait une piqûre ». Peut-être ici discussion sur la morphine. D'Argis raconte la vie d'un vieux parent, dans une petite maison, à la lisière des faubourgs; intérieur calme, des bûches couvertes dans le feu, heure délicieuse de la piqûre. « Ah ! voilà
M. Armand », disait la vieille bonne, et cela faisait déjà partie de la douce atmosphère d'ï^paisement. La marquise a faim, on ne voit pas la seconde voiture.
Halte. Paysage après Maisons -Alfort,
avant d'arriver à Villeneuve, fe pluie. Enfin, la deuxième voiture apparaît.
Cocher majestueux, qui, de loin, fait des signes avec son fouet; on voit avec stupeur que la petite cheminée de tôle ne fume pas. Un gendarme marche à côté de la roulotte, il a voulu voir les papiers du cocher qui n'en avait pas ; son patron marchant en avant, il fallait s'adresser à lui; conduite au commissariat de police. La deuxième voiture s'en retourne après la mésaventure. Trop de larbins. Le confort.
La première halte à Château-Frayé.
Causerie du soir. Au tournant de Villeneuve, halte de saltimbanques, rencontre d'un chariot de charpentier^ première im-
pression de nature; pleine campagne, peut-être un pauvre, Tisolement.
La maison du crime, la peur, la bravoure, récits. La jeune femme commence à trouver d^Argis charmant. Le lendemain, un dimanche, les champs déserts.
Ici, fragments de conversations.
— La femme Française! Quand je pense à ce que les Romantiques en ont fait. Est-il vrai qu'elle ait jamais rugi et déliré comme cela. Puis le bétail pensif des Parnassiens et Décadents, les pourritures des livres naturalistes et la cantharidée des fantaisistes. En somme, c'est nous, romanciers, qui la costumons ainsi, la pauvre femme, qui la désorbitons. Mais je la vois bien plus tempérée, raisonnable, compagne de Thomme, du mari, mère de ses enfants. Et cela serait peut-être à dire. La Gauloijse !
— Difl'érence de la femme qui n'a jamais été qu'à un seul, avec celle qui a été
li NOTES SUR LA VIE.
à tous, OU même à deux ou trois. Quel âbime !
— Camarade de collège plus revu depuis Lyon : enfantillage, petite tête, rire de gamin, c est tout ce qui me restait de lui. Je le retrouve le même, fabricant de bas et souliers de poupées, métier bien à sa physionomie.
— L'observation des deux voix que nous prenons dans nos récits : La voix que nous prêtons à l'autre, toujours faiblarde, geignarde ; la nôtre assurée,
franche, irrésistible.
— 11 faut que je fasse un type de ce Colineau qui conduira la caravane :
peut être un coupable de quelque grosse faute, ou encore un de ces irréguliers qui ne valent que dans le désordre, Toaragan. Peut-être aura-t-il tué sa femme et son amant. M™® Paul s'amusera peutêtre à quelques coquetteries, d'Argis lui dira : Prenez garde! Eviter en tous cas
Fimbécile Jean-fait-tout, personnage de Jules Verne.
Féerique apparition sur une grande clairière, après deux heures de sous-bois, d'un vieux et vaste domaine, logis à hautes fenêtres, petites vitres, grand portail cintré. Devant, trois ou quatre forestiers à cheval, vestons bleus, passementeries d'argent. Un relais de chasse Louis XV, à croire que M™® de Pompadour va sortir de la Faisanderie : ainsi s'appelle la maison
qu'habite le garde général .
— Timidité : étude sérieuse des êtres pour qui la vie est épouvantante, et qui meurent, n'osant pas vivre.
— Le père Guillard, ce forestier géant, se ruant sur la bière où ils ont cloué son cher fils, la prenant à deux bras, et ne la laissant pas emporter. Ils s'y mettent à deux, à quatre, à six. Il a fallu sa femme, sa pauvre vieille à genoux, pour qu'il
permette aux nécrophores de faire leur métier de « raubatori ».
— Baptôme du petit enfant qui meurt.
Une colère sourde contre la bru. Superbe récit sur les marches du Poste aux lièvres.
Près de la Balançoire, terres labourées, Diderot, le père Hoop, d'Holbach, le Grand Val : évocation d'une époque.
— Il s'attristait de la ressemblance
qu'avaient toutes les femmes, à une minute de l'amour.
— Parler de la solitude, ce qu'elle a de bon : le phare des Sanguinaires, le château de Montoban, la maison de Saint- Laurent, le promenoir, la salle à manger, les grenouilles, le facteur, Jonquières la nuit, cabarets de métayers, la route avec un paysan peureux.
La haine chez les solitaires : deux gardiens de phare; on a été obligé de leur enlever leurs femmes.
— Que le fils ne soit pas mort, marin ou parti avec une femme.
Histoire des deux ménages : A cinquante ans, crise de la femme; Thomme assagi, apaisé, inéquilibre des deux plateaux.
Des pages sur la paternité et aussi cette question des âges de Fhomme et de la femme.
— Les routes mortes.
-^ Amours d'enfants. H... retrouverait une femme de cinquante ans qu'il a aimée à dix ans. Visite dans son ménage, dans son bonheur domestique, souvenirs de leur passionnette. Elle est venue à Paris pour marier sa fille.
. — Un chapitre sur la paternité : D'Argis a un fils de vingt et un ans élevé par lui. Ce qu'a été. son père pour lui, distant, indifférent, il n'a pas voulu l'être pour son fils; éducation, affection, rien n'y a fait, très loin l'un de l'autre, l'abîme. Belles confidences dans un paysage à ça.
Les bourgeois déguisés.
La bouteille de coquelicot, cette liqueur de reloge dont il faut un verre chaque matin à Técrivain, àTartiste, au comédien, à rhomme politique, à tout ce qui vit et subsiste du public.
— Les vieux ménages, intérieurs troublés, besoin de tendresse chez la femme, mais quelle délicatesse pour toucher à ce sujet : lui, la paix; elle, Tamour.
— La sagesse des maisons. De la femme à la belle-mère cette haine qui flaire Faction d'une femme sur le mari, et n'y trouvant pas la maîtresse, y découvre la mère, la femme encore !
A noter dans une des premières lettres à W^ Volland, Taveu de M™^ d'Aîne sur la persistance du désir, du besoin d'amour chez la femme; c'est la fierté, l'orgueil qui les mate à un certain âge.
« Quel est l'homme qui voudrait de moi ? »
Ah! que de choses refoulées sous ces sérénités joyeuses de la vieille dame de convention. Il y a longtemps que mon idée est faite là-dessus; depuis la vieille chififonnière vicieuse et raccrocheuse, jusqu'à l'aveu passionné et naïf de telle grande dame, et la chanson de Déranger :
« Combien je regrette, etc. », et enfin la confidence de cette femme du siècle dernier, de M"*® d'Aîne ; ma documentation est faite de tout cela, et de bien d'autres choses encore.
— Ponts péagers. La maison du péage, souvenir d'enfance.
— Montlhéry. La place, l'église, vieux puits, ferrures, hospice fondé par Louis VII : une cornette de sœur, cheveux blonds d'enfant derrière la vitre,
— Longpont, pèlerinage, salle pour les pèlerins, portique, saints décapités, pigeons, petits ânes gris.
— Dire ma peur au premier obus. Tols-
toï a seul dit la vérité sur rinconscience de rhéroïstne.
— Vieilles propriétés. Le cadran solaire sur un socle, une table de pierre au milieu du gazon. .
EtioUes vu d'en haut. L'église dans les vignes, M°^« de Pompadour. Ancien logis, eaux courantes.
Le pavillon dans Tîle où Ton ne va jamais. C'est cela qu'envient tous ceux qui passent, c'est ce qui a fait acheter la maison, et personne n'y entre jamais, et ceux qui viendront n'iront pas davantage. Nous avons tous connu ça.
— Le type de Bordone carottier, presque voleur; pendant la guerre, on lui confie la caisse de l'armée de Garibàldi, et le voilà intègre, scrupuleux, un de ces êtres qui ne valent que dans la tempête , toutes leurs facultés dehors.
— Autre : Le père H... paysan, notaire et capon, tous les vices, mais la peur du
Code qu'il sait par cœur et dont certains articles flamboient la nuit devant ses yeux fermés. Oh! le gendarme.
— Je suppose un homme tournant le livres des destinées où la vie et la mort des êtres, de la foule humaine passée, présente, à naître, est inscrite, un considérable Vapereau, le Bottin du monde ; et je n'ai pu m'empêcher de rire en moîméme de t0)Utes les folles suppositions à la suite de cette folle idée d'horoscopie.
— Le rat empoisonné (à dire avec la tête etTaccentd'un mystificateur anglais).
Un rat qui s'est .empoisonné, avec dés tartines d'arsenic, se tortille dans d'épouyantables coliques, quand une visite lui arrive. C'est à la campagne, dans un grand logis à persiennes closes, l'hiver.
Sourire jaune et envieux du visiteur :
— Comme vous êtes bien ici.
— Oh! très bien, dit l'empoisonné, tordu d'une grimace de mort ; mais sur-
montant sa douleur^ il étale ses richesses, des provisions pour tout Thiver, et du large : « Voyez. »
— Superbe, fait Tenvieux^ passé du jaune au vert, tout à fait malade; puis surprenant la grimace de Tautre :
— Qu'avez- vous? vous semblez souffrir...
— Moi, comment voulez- vous?... un si bel endroit!... Mais vous-même...
— Oh! ce n'est rien, une petite crise de foie.
Et tous deux se tortillent en souriant avec des douleurs horribles, mais Tenvieux crève avant Tautre.
Pour les amis d'Edmond de Goncourt, et ceux-là seulement, — car aux autres ces pages sembleraient enfantines, comme tout ce qui est tendre, — je relate ici le dernier séjour à Champrosay, autant dire les derniers moments, de l'illustre écrivain. Ce séjour fut si rapide — du samedi soir au jeudi tout matin — que j'ai pu, en contrôlant mes souvenirs par ceux qui m'entouraient, donner à mon récit cette forme du journal, familière et vivante, qu'il aimait par-dessus toute autre, pour sa chaleur d'intimité, sa souplesse, parce qu'elle est plus près du vrai,
qu'elle lui colle plus à la peau, la forme dont il s'est servi pour nous raconter la mort de son frère, un impérissable chefd'œuvre de pitié et de clairvoyance. Non que j'aie la prétention de rien écrire de vibrant, de pénétrant, comme ces feuillets du Journal des Goncourtj juin 1870, mais ce qu'il a fait pour son frère Jules, ma tendresse d'ami et de témoin veut essayer de le faire pour lui.
Samedi soir, 11 juillet.
Edmond de Goncourl est arrivé aujourd'hui à six heures du soir. Je suis allé l'attendre à la gare de Ris-Orangis — dix minutes de Champrosay, sur l'autre rive de la Seine -^- dans le landau à deux chevaux que je garde à la campagne* tout l'été, depuis que mes jambes sont paresseuses. Les fêtes du 14 juillet, l'encom-
brement des wagons et des gares ont retardé le train d'une demi-heure... Enfin la barrière s'ouvre^ du monde à flots, toujours, et pas mon Grand... Qu'y a-t-il?
Je commence à me tourmenter, lui connaissant des ennuis, de gros ennuis, que vient de lui occasionner « son sacré Journal »• Pourvu qu'il ne soit pas malade ; cette menace de crise de foie dont nous parlait sa dernière lettre... Mais non.
Le cocher s'est .retourné joyeusement sur son siège : « Voilà monsieur de Concourt! » Cordial et généreux, à la maison tous les semteurs l'adorent.
Mon fils Lucien, qui l'a rencontré à la gare de Lyon, paraît le premier, portant un sac de cuir rouge que je connais bien et dotit l'aspect me fait rire tendrement. En dehors, à côté de la figure humaine, et plus significative qu'elle peut-être, nous avons, chacun de nous, ce que j'appellerai nos petites effigies, cette empreinte que
nous laissons de nous-mêmes, de nos gestes, de nos allures à tous les objets qui nous servent assidûment. Si quelqu'un que nous aimons bien disparaît, nous quitte pour toujours, un chapeau de jardin pendu à une patère, un lorgnon cassé au fond d'un tiroir nous le rendent souvent mieux qu'un portrait, nous émeuvent surtout davantage. Pour moi, ce petit sac rouge que j'ai vu tant de fois, sur la route de Champrosay, c'est Concourt en voyage, Concourt éperdu dans les gares, son horreur de la foule et des bousculades, l'inquiétude fébrile de ses mains, ses longues mains souples d'artiste né. En ce moment, libres et frémissantes, je les vois là-bas qui s'agitent, s'impatientent, ses pauvres chères mains.
— ; Que vous arrive-t-il donc, mon Concourt?
11 me jette de loin :
— Mon petit, ils ont perdu ma malle...
il y a des mois où Ton n'a pas de chance.
Et pendant qu'il continue à s'expliquer avec les gens de la gare, j^'admire la verdeur intrépide, la sveltesse de ses soixantequatorze ans qui n'en paraissent pas cinquante. Ferme et droit, en complet gris, petit chapeau de paille brune, jamais il ne m'a semblé jeune comme aujourd'hui.
Par bonheur la malle n'est pas perdue, seulement retardée jusqu'à un train du soir où le cocher viendra la prendre. Rassuré, Goncourt monte en voiture; on s'embrasse et le landau file. De près, notre ami n'a pas la mine aussi bonne.
Je lui trouve l'œil aigu, préoccupé, la peau brûlante. Il parle nerveux :
— Ah! oui, des embêtements, et d'une qualité supérieure... Geffroy vous a dit, n'est-ce pas? une ligne oubliée dans mon texte, le coq-à-l'âne que ça a fait... tous ces braves gens que j'ai blessés sans le vouloir. Et des menaces de procès, des
volumes à retirer de la circulation ; et ce Fasquelle avec son air tranquille... Moi, j'ai passé deux nuits sans dormir , à me tourner, me retourner, à faire de ma chemise une corde à puits... J'ai bien cru que j'allais avoir ma crise, et puis, non...
je pense que je l'éviterai.
Déjà la fraîcheur de la rivière qu'on traverse, le grand coup d'éventail de l'allée des peupliers, toute cette atmosphère apaisée le détend et l'attendrit.
— Et vous, mon petit, comment ça va ici, tout le monde ? Léon est toujours au bord de la mer, m'a dit Lucien... il m'a appris aussi la mort de votre vieux Tim ; vous avez dû avoir beaucoup de ohagrin.
— Beaucoup, Concourt; nous étions liés par le cœur depuis trente-cinq ans.
>Iaintenant, comme amitié, dans le Midi je n'ai plus que Mistral ; dans le Nord il ne me reste que vous.
La voilure s'est arrêtée, nous sommes chez nous.
..Mademoiselle Edmée, dix ans, fine et longue sous sa robe anglaise, des paquets de cheveux d'or rose par Ids épaules, saute au cou de son parraiil :
— Bonjour, parrain. Comment vastu?... tu sais que la chatte de la jardinière a un petit... Oh! si joli, avec des yeux tout bleus... Et puis les deux petits ânes, on leur a coupé les poils; et nous avons une nouvelle vache qui a du bon lait, mais qui est très méchante...
Malgré tout l'intérêt qu'il prend à cette chronique locale, Concourt est obligé de l'interrompre pour saluer la maîtresse de maison et sa mère madame A... qui viennent au-devant de lui. Avant de monter dans sa chambre, il regarde désirément à travers mon cabinet de travail tout ce fond de verdure en pente jusqu'à la Seine.
— Dites donc, madame Daudet, — il me semble que je Tentends, mon Dieu! — si nous allions faire un tour de jardin*., voyons, patron, prenez mon bras.
Et nous voilà errant tous les trois par les allées encore lumineuses, nous arrêtant devant les corbeilles dont le parfum s'évapore dans Tardeur de cette fin de jour. Madame Daudet» lui montre ses roses, il nous parle des siennes, de ses espaliers, des portiques en treillages de sa maison d'Auteuil où il a les ouvriers en ce moment pour des réparations à la toiture. Heureusement Pélagie est là qui garde et veille, avec défense de s'éloigner sous aucun prétexte. Et, tout à coup, comme si l'inquiétude de son logis à découvert le ramenait à d'autres soucis, il revient à l'ennuyeuse aventure dont il m'entretenait tout à l'heure. Je le sens gêné pour nous raconter les nouvelles tracasseries que son journal lui cause.
Sans doute qu'il prévoit une de ces discussions amies comme nous en avons eu ensemble sur le même sujet, et qui peuvent toutes se résumer ainsi :
Moi. — Vous ne contrôlez pas assez, mon Concourt, vous prenez pour du bel argent tout ce qu'on vous passe.
GoNcouRT. — Oh! vous, si Ton vous écoutait, il ne faudrait jamais rien croire...
Puis, après un échange de ripostes, ce coup droit qu'il m'allonge à fond pour en finir :
— D'abord, mon petit, à qui la faute?. . .
N'est-ce pas vous qui m'avez fait publier mon journal?
— Oui, mais dans ma pensée, vous ne deviez pas aller plus loin que l'année 71, la mort de Jules, le siège, la Commune... 11 y a là, dans l'histoire contemporaine, comme une cassure, un grand mur de cimetière criblé de balles, où tout
. îi32 NOTES SUR LA VfE.
s'arrête. L'autre côté de ce mur est à cent lieues de nous ; ce côté-ci, à portée de la main, sans recul, sans perspective. J'avais le sentiment qu'à dater de là on vous accuserait de ne plus faire que de la chronique et des potins.
— Ne pourrait-on pas en dire autant de Saint-Simon? .
Presque toujours la même, cette discusr sion aujourd'hui n'aura pas lieu. Nous voyons notre ami trop malheureux, troublé surtout des haines, des colères que son journal soulève contre lui; on va jusqu'à le menacer d'un procès en diffamation.
— Pourtant je ne dis jamais que la vérité ou ce que je crois la vérité... je la dis sur ceux que j'aime le mieux, sur moi cona-nie sur les autres.
Et l'accent convaincu, ingéilu même,
le droit regard d'honnête homme qui
• accompagne ces paroles, seraient pour
l'absoudre aux yeux de ses plus acharnés ennemis.
Mais on a gongué le dîner depuis longtemps. • • ^
— Quelle chance de n'être que nous î^..
fait Concourt en se mettant à table.
Et quand il apprend que nous avons eu ridée d'inviter deux ou trois amis de lettres pour lui faire la maison plus gaie, il proteste, préfère qu'on reste en famille; ce sera bien assez d'avoir du monde le jeudi.
Cependant personne n'aime plus que lui la causerie littéraire, ces parties de . paume intellectuelles où le sourire d'une galerie allume les joueurs, fait se croiser les idées et les mots comme sur des raquettes. Pour lui donner ce goût de solitude et d'étroite tablée, il faut que cette dernière histoire de son journal Tait bien changé, bien assombri. Avec ce raffiné d'art, ce civilisé surexquis, je serais sur-
pris que cette sauvagerie pût durer. Déjà le dîner Tégaie, il mange de bon appétit, ce qui ne lui est pas arrivé depuis longtemps : « tous ces jours, nous dit-il, il n'avait pas soif, la langue sèche, la bouche
amère, il a vécu au restaurant d'une tranche de melon et d'un potage à la bisque; par là-dessus, un verre de fine Champagne... »
— Oh! monsieur de Goncourt... interrompt la grand'mère indignée. Pour un
homme qui a des crises de foie!...
— Tant pis, madame... Ces médecins sont des farceurs. Dès que vous êtes malade, ils vous demandent en confidence ce que vous aimez le mieux et tout de suite vous le suppriment lâchement. C'est ce qu'ils appellent un régime à suivre.
La dispute s'allume, prend à d'autres sujets. Nous retrouvons notre Goncourt des belles heures, celui que les intimes seuls ont connu, naïf et tendre, sans mo-
rosité, sans méfiance, et tout de même d'une subtilité de vision déconcertante, d'une candeur armée, que je n'ai vue qu'à lui.' Les faits divers d'Auteuil et de la villa, le banquet de l'éditeur Fasquelle, une après-midi à la campagne de son cher Mirbeau en compagnie du poète Robert de Montesquiou, sa rencontre à la table
de Jean Lorrain avec le très savant écri-
vain A^Aphrodite, sur ces thèmes variés a joué son esprit jusqu'à la fin du repas qui nous a semblé très court. La nuit était venue quand on a passé sur la terrasse ; on y est resté quelques instants. Il faisait lourd. Des éclairs silencieux ouvraient le ciel jusqu'au fond. Au bord des bassins, les crapauds piquaient leurs notes de cristal. Je ne sais comment, à propos d'un littérateur anai dont le caractère, les mœurs, le talent, se sont brusquement modifiés d'une façon singulière, nous avons parlé de ces transformations
que la vie impose à certains êtres, par les contacts divers, les coups de bât de la destinée, et Goncourt s'est écrié, sortant la tête de la « maison de campagne » où il se blottissait frileusement malgré la touffeur de Tair :
— Hé! là-bas, mon petit, que devientelle alors votre théorie que nous sommes achevés d'imprimer de très bonne heure, et que, passé trente ans, les impressions que nous laisse la vie ne sont que des retirages ?
Madame Daudet. — Elle est désolante, elle est abominable, sa théorie; il faut voir de quels coups d'ongle je l'ai sabrée sur son petit cahier !
Goncourt. — Et c'est justice, madame, parce qu'elle n'est pas vraie. Je crois, au contraire, que l'homme se modifie jusqu'à la fin de l'existence et que nous changeons de peau un nombre infini de fois, comme les serpents.
Moi. — Vous avez probablement raison^ Goticourt, et ceci prouve combien toute formule est dangereuse à manier. Nos idées les meilleures meurent par leur formule qui se fane, avant elles. En soi, Fopportunisme, le naturalisme ne. sont pas de mauvaises choses; mais c'est l'étiquette qui ne vaut plus rien. Vous rappelez- vous comme nous Tavons dit à Zola un soir?
Concourt. — A un certain dîner avec Flaubert, place de TOpéra-Comique... Il y a fichtrement longtemps de cela! »
Les éclairs se succédaient, de .larges gouttes tintaient sur la véranda. Nous sommes rentrés dans le salon prendre le thé, servi pat mademoiselle Edmée ; un grand salon de campagne tendu de toile de Gênes, où Concourt a retrouvé son fauteuil à la même place que les autres années, entre la cheminée et le divan.
Par instants, quand uiie idée Timpres-
sionne, il se lève, fait deux ou trois tours, jette sa phrase ou la rumine, puis se rassied, toujours au même coin. Ce soir, quoique très causeur, il n'a pas Toceasion de s'animer, on ne discute pas. Un volume de vers récemment paru pose sur la table sa couverture fleurie, Concourt fait la grimace en Tapercevant. On sait qu'il a les vers en horreur presque autant que la musique. Ma femme, pour le punir, l'oblige à écouter quelques pièces feuilletées au hasard; et comme nous étions unanimes dans notre admiration :
— Ce serait bien plus beau en prose, dit notre ami, pour qui la plus belle poésie du monde ne vaut pas une page des Mémoires d' Outre-Tombe, des Choses vues de Victor Hugo, dix lignes de Joubert, de La Bruyère, de Veuillot, de Vallès.
Ce nom de Vallès, jeté dans la conversation, amène celui d'un collaborateur de la Rue, un pauvre diable disparu depuis
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longtemps et dont j'ai reçu, ce matin même, une lettre navrante à faire sangloter le policier Javert.
— Mon frère et moi ravons connu à Vichy, vers la fin de TEmpire, songe Concourt tout haut... C'est Vallès qui nous Ta présenté... Plus tard j'ai dû écrire une préface pour un livre qu'allait lui publier Charpentier, quand nous avons appris le joli métier qu'il faisait, à côté de celui d'homme de lettres.
Il ajoute après un silence :
— Tout de même, il avait de la patte, l'animal! Si vous faites quelque chose, j'en suis.
Quand de vieux amis comme nous se mettent à tisonner leurs souvenirs, ils n'en finissent plus. Dix heures sonnent à la Petite Paroisse, toute voisine. Depuis longtemps mademoiselle Edmée a quitté le salon, maintenant c'est le tour de grand'mère, puis de Lucien qui tous les
Sfr-
jours prend le premier train à cause de son atelier. Concourt, en, embrassant ce grand garçon qu'il a vu naître, lui demande ce qu'on fait à Tatelier, s'ils ont le modèle en ce moment.
— Oui, monsieur, modèle de femme jusqu'à la fin de la semaine.
Nous nous regardons en riant. N'étaitce pas hier que, pour un petit bonhomme de cinq ans déjà fou de couleur 6t de barbouillage, Goncoilrt fabriquait, comme
au temps du bien-aimé roi Louis XV, un
brevet sur parchemin, scellé de grands cachets rouges, contresigné Blanche Denis, jBUe de Pélagie Denis, la bonne servante d'Auteuil, brevet qui nomme Lucien Daudet son petit p.astelliste?... Et maintenant, le modèle de femme ! . . . quelle lanterne magique, la vie!... Nous ne sommes plus que trois dans le salon. Encore une heure d'intimité, de tisonna^e. Parlé de la visite de Georges Brandès à Champ-
rosay, de ses vives remarques sur Ibsen, Tolstoï, TourguéAefF»
Moi. — Vous savez que, pour Brandès, les mauvais propos attribués à Tourguéneff sur nous deux sont de pure invention.
Concourt. — Mon petit, il ne nous aimait pas, j'en ai toujours eu la conviction, malgré ses câlineries slaves...
Madame Daudet. — Je me méfiais aussi.
Moi. — Je croîs qu'il m'en a voulu de n'être pas allé aux jeudis de madame Viardot.
Concourt. — L'antipathie de Tourguéneff .venait de ce qu'il n'a jamais rien compris à votre ironie, pas plus qu'à celle de mon frère. Vous le déconcertiez.
Tous les étrangers sont les mêmes. L'ironie française leur fait peur, ils croient qu'on se moque d'eux...
Moi. — Comme les ouvriers, les femmes, les enfants... Ahçà! mais qu'est-ce
qu'il a, ce soir, ce Goncourt, à nous faire veiller si tard au salon? on ne va donc pas se coucher?...
Les bougeoirs allumés attendent au bas de Tescalier. Shakehands, baisemains ; et chacun monte dans sa chambre. Celle de Goncourt est au-dessus de la nôtre qu'elle reproduit exactement, une fenêtre sur les vergers et la petite église, une autre sur le parc, deux enfin sur la cour, dans un grand cabinet de toilette. Quand il marche, j'entends le bruit de son pas, la seule chose de lui qui ait bien son âge, parce qu'elle ne se croit pas surveillée.
Je lui ai dit qu'on n'entendait rien, audessous. C'est un pas lourd et las, comme à la fin d'une journée de grand labeur.
Dimanche, 12 juillet.
A ma table de travail depuis une heure, quand Goncourt, descendu de sa cham-
bre, vient me prendre pour un tour de jardin. Il a dormi assez bien pour une première nuit, mais se plaint de la chaleur, d'une soif continuelle qu'il attribue au temps d'orage, à ce diabolique mois de juillet qui lui ramène ses crises de foie.
L'odeur des deux grands tilleuls argentés près de la basse-cour le raigrainise. On prend une autre allée, tout en causant du livre auquel je travaille et qui paraît l'intéresser.
— Ah! mon petit, vous êtes heureux d'inventer encore.
— Qui vous empêche d'en faire autant, Concourt?
— L'âge, me dit-il gravement... on n'imagine plus ri'en à l'âge que j'ai*
Je lui rappelle le mot de Royer-Collard ; « M. de Talleyrand n'invente plus, il se raconte... » Mais il semble ne pas m'entendre, regarde autour de lui, préoccupé.
— Que cherchez-vous, Concourt?
— Le banc, vous . savez, le banc pu nous allions nous asseoir pour écouter les vers de votre ami Mistral. J'ai remarqué que, par les chaleurs les plus écrasantes, il y avait toujours là un petit souffle d'air.
Je le conduis à ce banc, et nous y trouvons en effet un délicieux ventoulet, dirait. Mistral, qui monte de la rivière et remue les feuilles d'un plant de jeunes platanes en pente devant nous. Les deux ou trois fois que Mistral est venu nous voir à Champrosay, c'est toujpurs ici que nous nous sommeç mis pour l'entendre, et je reconnais le tronc, lisse comme un mât, de l'arbre où il accoudait sa haute ijiBiille, en nous disant la chanson des galériens de la reine Jeanne :
Lan lire lan laire Et vogue la galère !
. Je ne crois pas que Concourt retrouve comme moi, dans la fraîche brise «qui
passe, un écho de Fexquis refrain provençal, mais tout de même il la savoure et l'aspire, cette fraîcheur, avec une joie bien singulière chez un frileux qui, en
plein m^is de juillet, se couvre et se garantit comme en hiver. Il soupire au bout d'un instant :
— Oui, M. de Talleyrand se raconte et j'aurais bien voulu faire comme lui, continuer à me' raconter dans mon journal; mais on me jette vraiment trop d'épluchures sur la tête. Ce que je reçois de lettres anonymes, sans parler des autres !
Jusqu'à du.*, oui, comme vous, mon petit, au moment de VÉvangé liste. J'ouvre des billets doux barbouillés de... Qu'ai-je fait pour m'attirer toutes ces haines?...
Essayé d'éclairer d'un peu de vérité le mensonge universel. Pour cela je passe diffamateur, on m'accuse d'avoir rompu le pacte mondain et social, on me menace de la correctionnelle... Non, décidément,
j'en ai assez de mon journal, je m'arrête.
Madame Daudet, qui vient s'asseoir auprès de nous, jette ^ Concourt en entrant dans l'allée :
— J'en suis contente pour vous. Je ne l'aimais plus, votre journal, il vous faisait trop d'ennemis.
Moi, j'aurais mauvaise grâce à critiquer le Journal des Goncourt; mes romans, tous écrits d'après nature, m'ont valu tant de colères ! J'avoue cependant à notre ami que, depuis quelques années, je me sentais moins libre avec lui. Je ne savais plus me confier, me répandre comme autrefois. L'idée que toutes mes paroles figureraient dans le journal me gênait, me rendait gauche; je parlais face au public. Il avait pu croire que je baissais; en voilà la raison.
Goncourt pose sa main doucement sur la mienne :
— Mon petit, redevenez vous-même; le Journal des Goncourt est fini.
Longtemps nous demeurons immobiles sur notre banc^ dans le vaste silence d'un dimanche de campagne. Un clocher sonne au lointain; une trompe de bicyclette, un cri d'oiseau traversent Fair. Je remonte travailler ; lui va marcher encore dans Tallée du bas, qu'il appelle Tallée du curé, ou faire quelques points tout seul au billard. Il aimait jouer avec moi ; mais, depuis deux ans, je ne peux plus.
On s'est retrouvé au déjeuner. Concourt n'a pas son bel appétit de l'arrivée; il a trop soif. Une double brûlure au creux des mains et de l'estomac l'avertit que sa crise n'est pas loin. Le docteur Barié lui commande en ce cas un verre d'eau de Vichy Hauterive, le matin. Une promenade indiquée pour l'après-midi; nous irons chercher cela en famille à Corbeil et nous reviendrons par les
moissons de Tigery, splendides en ce moment. Il y a surtout un champ de poilimes de terre en fleurs, une houle de fleurs mauves d'une lieue, une merveille.
Toute la fin du déjeuner et au salon pen- • dant le café, il n'est question que du festival organisé par Montesquiou en l'honneur de Marceline Desbordes-Valmore et qui aura lieu demain à Douai. Lucien voudrait y entraîner sa mère qu'épouvantent les fatigues du voyage, le bânqi^et, l'estrade, une exhibition. Mais Marceline est une ancienne amie de la famille ; ma femjne se souvient d'être allée chez elle tout enfant avec sa mère. Bien qu'il n'ait qu'une vague admiration pour le poète de Fleurs et Pleurs et confonde souvent Desbordes-Valmore avec Mélanie Waldor, Concourt intercède en faveur de Lucien ; et la mère se décide à partir le lendemain matin, à six heures, pour rentrer par un train de nuit. Seulement,
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Tesipéditîon de Corbeil se fera sans elle, et, dans le landau qui l'attend à la porte, Edmond, lorsqu'il descend de sa sieste, ne trouvé que sa filleule et moi.
Sur cette route en corniche, entre la forêt de Sénart et la rivière, cette route qui traverse la plupart de mes Jivres,.nous roulons une demi-heure. Une discussion; très ancienne entre nous, prend . à un tournant de forêt et nous accompagne presque jusqu'à Corbeil. Concourt croit fermement à la postérité, il a travaillé ' toute sa vie pour elle; moi, je n'y pense jamais, je ne mêla figure pas, je ne sais vraiment pas ce que c'est.* ' Concourt. — Mais enfin pourquoi écrivez-vous? Je vous connais, l'argent n'est pas votre mobile...
Moi. — La gloire non plus... Certes, le succès m'a fait plaisir, bien que toujours payé trop cher. Mais à aucune époque de ma vie le vert laurier ne m'a tenté. Être
un lûattre, un chef d'école, académicien, président de n'importe quoi, sont des choses sans signification à mes yeux...
J'écris uniquement pour le plaisir, pour le besoin de m'exprimer, parce que je suis un sensitif et un bavard.
GoxcouRT. — Jules était un peu comme cela.
Moi. — Vous souvenez-vous, à une soirée de Charpentier, dans le petit salon... une querelle là-dessus avec Flaubert et Zola? J'étais seul de mon avis .contre vous trois, quoique au fond le vieux Flaubert. . .
Concourt. — C'est du reste un thème très ancien de querelle artistique. Il y a toute une correspondance à ce sujet entre le sculpteur Falconet et Diderot.
Pendant que nous causons, mademoiselle Edmée assise en face de nous, en chapeau papillon, petite ombrelle et robe blanches, se dispute avec le soleil qui en
veut à son teint d'aubépine. A chaque détour de route le soleil change de place, et de quelque façon qu'elle s'arrange, l'enfant a toujours un rayon dans l'œil ou sur le bout de son petit nez. Avec une ombrelle deux fois plus grande, qu'un geste impatient change d'une épaule sur l'autre à tout moment, Goncourt ne sait pas mieux s'abriter que sa filleule, le sentiment de l'orientation lui manque autant qu'à la petite, et je songe à ce qu'il y a d'ingénu, d'innocent, dans ce grand regardeur d'hommes et de choses, ce subtil que tant de gens accusent de sécheresse et d'inhumanité. Ah ! qu'il est peu le Concourt qu'on imagine, l'excellent homme que je vois chercher des sous pour les pauvres de Corbeil, entrant chez le pâtissier, dans, le bazar de la rue Saint- Spire, acheter un porte-monnaie, un panier que mademoiselle Edmée veut offrir à sa gouvernante. Sur les cailloux des
petites rues que le dimanche élargit. et mélaocolise, le landau saute avec fracas, amène du monde aux fenêtres, au pas des portes. On s'arrête devant le pharmacien pour Teau de Vichy; au coin d'un café, sur la place, pour Concourt qui meurt de soif. Et tandis qu'on nous sert dans la voiture, il songe avec terreur, en regardant tout autour ces maisons endormies, cette place muette :
— Nous voyez-vous obligés de vivre ici?... On montrait.
Moi. — Vous peut-être, parce que vous êtes Parisien; moi, je suis né en province. Avec un foyer, de la tendresse autour de ma table, je m'y ferais très bien.
GoNcouRT. — Comment trouver le courage d'écrire?
Moi. — Une œuvre comme la vôtre, non, certainement; l'outillage manquerait trop. Mais Kant, mais Descartes au-
raient très bien écrit leurs livres à Corbeil.
Retraversé le pont, la Seine enflammée ; monté vers la droite dans les plaines de Tigery, dont les molles ondulations sous rincarnat du couchant descendent jusqu'à la forêt. La féerie est encore plus belle que ce que j'avais promis; mais je sens que Concourt admire sans conviction, seulement pour m'être agréable* Ce raffiné de toute civilisation préfère les jardins à la campagne ; et il m'en fait l'aveu, dans la descente d'EtioUes, devant cet exquis paysage où vécut sa obère madame de Pompadour, ces vignes en pente^ d'un vert tendre, et le vieux clocher qui se dresse au milieu.
Nous rentrons au crépuscule, juste à temps pour entendre le second coup du dîner. Beaucoup d^animation autour de la table. Lucien triomphe en songeant au voyage et à l'inauguration dn lendemain.
La mère y de plus en plus épouvantée, voudrait reprendre sa parole; mais c'est promis, juré, elle inaugurera.
— Ahl vous aimez les vers, madame Daudet, grince Concourt avec un bon rire, eh bien! vous allez en entendre...
Elle ne s'en plaint pas, mais l'idée de laisser son hôte tout un jour la chagrine.
— N'aie pas peur, j'aurai soin de lui comme d'Edmée, dit grand'mère.
Moi, je lui donne ma journée. Allonsnous en dire, du mal des pauvres femmes !
Concourt s'en fait une fête. En attendant, je remarque qu'il ne mange pas : à peine du potage et des fraises. Nous n'éviterons pas la crise. Depuis que sa maladie de foie s'est déclarée, c'est du reste à peu près ainsi tous les étés. Veillée au salon comme d'habitude, un peu écourtée à cause du départ matinal. Concourt me demande un livre à monter dans sa chambre. Je lui propose Moscou en flammes^
roman russe assez médiocre mais plein de détails typiques et qui, avec Guerre et PaiXj les Lettres de Ste?idhàly le Journal de Castèllane^ complète la physionomie de cet extraordinaire épisode de l'épopée impériale dont je rêve une pièce pour le Ghâtelet.
— Peut-on s'intéresser à des pays si loin ! dit la maîtresse de maison, de son petit air révolutionnaire à forme tranquille... Il me semble que ces choses se sont passées il y a deux mille ans.
— Madame Daudet confond la durée et la distance. Oh! ces poètes, dit Concourt.
Le mari ajoute :
— Elle a raison pour Finauguration de demain. C'est très loin et ça durera...
On s'est levé sur ce mot cruel et l'on a quitté le salon.
Lundi, 13 juillet.
Ce matin quand je descends, on m'apprend que Concourt a mal dormi; il a pris son verre d'Hauterive et demande qu'on n'entre pas chez lui. Il ne descendra que pour déjeuner.
Comme il n'est pas gravement malade, je n'ai pensé qu'à moi et à ma petite déception. Je me promettais une vraie débauche de flâne et de causerie au bras de mon Grand. 11 fait beau. Une buée chaude et rose monte des terrasses, des pelouses. On serait bien dans le petit bois. Heureusement les journaux arrivent, ces mangeurs, ces tueurs de temps; au lieu de les repousser comme aux jours de travail, je m'y engloutis tout entier; mes yeux, mon cerveau se remplissent de leur grise poussière. Soudain la porte s'ouvre, la grande taille de Concourt montant
jusqu'au linteau. Il ne peut dormir, il a mieux aimé se lever, descendre. Je lé regarde pendant qu'il lit les journaux, assis sur le divan, de l'autre côté de ma table; il a les traits tirés, le tour des yeux jaune. D'habitude la feuille qu'il vient de lire, de balayer de l'œil, comme il dit, il la jette par terre, ou sur le divan, près de lui, large ouverte. Aujourd'hui je suis frappé du soin qu'il met à plier chaque journal, à le poser sur la table.
Je lui en fais la remarque.
— J'ai vu que ça vpus agaçait, mon petit, me dit-il avec un bon sourire qui me rend tout confus.
Ah! misère de nous, comme la bêtise est subtile, comme elle se glissé dans les plus étroits, les plus tendres contacts!
C'est vrai que tout ce papier étalé sur le tapis, autour de ma table, me retournait les nerfs; mais que je n'aie pas pu lui cacher mon impatience, à lui !...
— Allons nous promener, voulezvous?... Il n'y arien dans les feuilles ce matin.
Il s'est levé, a pris mon bras sous le sien et, tout de suite, à sa marche, au timbre de sa voix, j'ai compris que si, il y avait quelque chose dans les feuilles.
Une ligne sans doute, un mot au sujet de l'Académie.
Concourt. — Savez-vous pour quand l'élection au fauteuil de Dumas ?
— Octobre, m'a-t-on dit, ou novembre.. .
Même plus tard.
Au bout de quelques pas, il reprend avec effort :
— Est-ce que... vous vous présentez, mon petit?
— Si je me présentais, Concourt, vous seriez le premier à le savoir.
— Quel plaisir vous me faites ! me ditil en me serrant le bras.
Nous arrivions à son banc, celui qu'il
préfère cette année, et s'asseyant il continue :
— Que voulez-vous... A la fin tous ces racontars des journaux vous impressionnent. On a beau s'en défendre... Ils m'affirmaient que vous aviez écrit votre lettre à F Académie, en demandant qu'on la tînt secrète jusqu'à l'élection.
— Et vous ne m'en vouliez pas plus?
Concourt, qui cherche un filet d'air où
mettre ses mains brûlantes, se tourne affectueusement de mon côté :
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit, il y a dix ou douze ans, quand il fut question de votre entrée là-bas. Vous faisiez déjà partie de mon Académie, à cette époque ; pourtant je vous ai engagé, bien sincèrement, à suivre votre bon plaisir.
Je m'en tiens toujours là... Quand on m'a assuré que vous vous présentiez pour le fauteuil de Dumas, j'ai eu un vif chagrin, mais je suis resté votre ami, même
j'ai mieux compris combien je Tétais.
— Vous pensiez bien cependant,
m'ayant nommé votre exécuteur testamentaire et chargé de fonder votre Académie, que je ne quitterais pas mon poste sans vous avertir?
Concourt, "en effet, un jour qu'il se sentait malade, voilà quatre ou cinq ans, m'appelait à Auteuil près de son lit et me donnait la cruelle émotion de lui lire, à haute. voix, un testament qui me faisait son exécuteur testamentaire conjointement avec Henri Céard. Depuis, la maladresse d'un reportage ayant éloigné Céard de la maison d'Auteuil, mon fils Léon l'avait remplacé comme corcxécuteur des suprêmes volontés de notre ami. C'est dans ce testament, connu (Jû seul notaire et de moi, que j'ai vu pour la première fois les statuts et règlements de l'Académie des Concourt. Est-ce à cause des objections que je lui ai faites sur {cette Académie,
dont le nom surtout me semble une grosse erreur, il n*aime pas beaucoup à m'en parler. Moi-même je n'y tiens guère, certain que je n'aurai pas à m'en occuper et que je mourrai bien avant Goncourt.
^Ce doit être sa conviction à lui aussi, puisqu'il m'a associé Henri Céard, mon fils Léon ensuite, et dernièrement — m'at-on dit -r- Léon Hennique à la place de mon fils. Pourquoi cette mutation?
Je l'ignore. Il a toujours montré pour' Léon uiie vive tendresse, et l'estime où il tient son talent, le dernier volume du journal en fait foi. Il me disait, il y a deux ans déjà, que Léon était un des dix. D'où est venu le changement? Je le saurai un jour ou l'autre. Aujourd'hui, voici très exactement ce qu'il m'a dit de son Académie. Comme je m'informais s'il lui laissait toujours le même titre, Goncourt m'a répondu vivement :
— Oui, mon petit... sans doute le mot
est trop solennel pour nous et ne va guère à des écrivains indépendants, quelquesuns même soldats d'avant-garde, Tarme à volonté et la tunique sur Fépaule. J'ai songé à modifier notre titre, comme vous le désiriez, dans un sens de simplicité, de bonne enfance, j'ai pensé à la table des Goncourt^ au prix des Goncourt; mais un scrupule m'a toujours retenu. Mon frère et moi nous avons eu cette idée ensemble ; nous avons travaillé tous les deux pour fonder TAcadémie des Goncourt; et les décisions prises à nous deux, je ne me crois pas le droit de les changer à moi tout seul... Ahl si Jules vivait encore, nous aurions à modifier bien des articles.
L'allure de l'autre Académie n'est plus la môme depuis des années; elle est allée davantage à la jeunesse, à la littérature, comme disait Flaubert; la preuve, c'est que Bourget, Loti ont figuré sur les cadres de notre fondation avant d'appartenir à
Fautre, quelques-uns même sans le savoir.
N'empêche que la plupart des prix distribués au palais Mazarin n'ont pas de raison d'être. Leur Académie ne sait pas découvrir le talent ou ne s'en donne pas la peine, souvent aussi elle ne peut pas, et notre prix de cinq mille francs rendra de fameux, services. Voilai,.. Maintenant, marchons un peu, dites.
Nous sommes descendus à J'allée du curé, remontés par [le petit bois, et tout le temps il m'a parlé de son frère :
— C'est singulier. Jules est mort en 1870; eh bien, pendant quinze ans, jusqu'en 1885, moi qui rêve beaucoup, jamais je n'ai fait un rêve où il. ne fût pas. Tout à coup il a disparu de mes songes. Dans la journée je pensais à lui, son souvenir me hantait autant qu'auparavant, mais dans mes rêves, dans ma vie nocturne, il n'existait plus. Et cela pendant dix ans... Une nuit, l'année
i.iM
dernière, mon frère est revenu. Je rêvais je ne sais quoi, une bêtise; seulement Jules était là, et depuis il n'a jamais cessé d'y être. Cette nuit encore, il était de mon rêve avec moi.
. Concourt s'est tu. Nos pas criaient sur le sable chaud de midi. Devant la maison, dans le haut sycomore qui dépasse le toit du côté de sa chambre et de la mienne, un chant de pinson ou de fauvette chuchotait comme assoupi.
— Quel est cet oiseau? m'a-t-il demandé... Le matin, jeTentends contre ma fenêtre. C'est lui qui m'éveille en gonflant son petit gosier qui a l'air rempli d'eau fraîche.
— Le matin, vers quatre heures..* Je l'entends, moi aussi, dans mes rideaux...
Et je lui raconte l'histoire de ce forgeron de la caserne de Bellechasse que mon voisin, le docteur Charcot, et moi, nous entendions le matin, chacun de notre ca-
binet de travail, et dont le marteau d'enclume, courroie de transmission entre nos deux cerveaux, rythmait notre double besogne et nous 'faisait penser Tun à l'autre. « Qui de nous deux l'entendra le dernier, le marteau du forgeron? » me disait souvent Charcot avec son œil dur et son tendre sourire.
— Il croyait bien que ce serait lui..., reprend Concourt, à qui j'ai dû faire ce petit récit bien des fois, mais qui n'en laisse rien paraître.
Quand on se voit souvent et depuis si longtemps, on est exposé à ces redites.
Aussi, lui, lé cher vieux, il commence toutes ses histoires par : « Vous direz que je rabâche... » ' .
Au déjeuner personne n'a rabâché, ce matin. Petite table, mais très animée. On a causé des voyageurs partis de Champrosay au petit jour. Où sont-ils à présent? A se nourrir dans, quelque sous-
préfecture, aux sons de la fanfare locale.
Le nom de M™® Desbordes- Valmore nous a conduits à celui de Verlaine et à l'influence qu'a eue le génie de la tendre Marceline, sur ce délicat satanique.
M™® A..., qui les a connus tous deux à des années de distance, évoque pour nous la silhouette du pauvre Léliàn tout jeune encore, alors qu'il récitait dans les salons de la générale de Ricard ses jolis vers saturniens :
Et nous n'aurons jamais de Béatrice.
Elle était morte déjà depuis longtemps, celle qui devait être sa Béatrice posthume.
Moi, brusquement. — Goncourt, qu'avezvous? Vous ne mangez pas?
Goncourt. — Mon petit, je n'ai pas faim... Est-ce qu'avec beaucoup de protection je ne pourrais pas avoir un peu de lait de cette vache que ma filleule dit si méchante!... Du lait pas bouilli, dégourdi seulement.
Oh lui en apporte un grand bol, mais il le trouve trop chaud, finit par le laisser et sort de table en se demandant ce qu'il pourrait bien boire. Après la sieste il est descendu, les yeux moins jaunes, très reposé. Je lui propose de faire atteler, pour une grande course en forêt, ou dans la plaine. Nous pourrions aller dire bonjour à Coppée, par les champs de roses de Mandres, ou au bout des plaines de Lisses et de Courcouronne chercher les savoureux biscuits de Mennecy. Rien de tout cela ne le tente. Ce serait trop longtemps de voiture ; il ne peut plus supporter ces courses de quatre heures, comme le jour où M"*® Daudet, un exemplaire des Mémoires d' Outre-Tombe sous le bras, nous menait dans les rues de Savigny, à la recherche du chemin d'Henri IV et de la maison de M""® de Beaumont, l'amie de Chateaubriand.
— Si nous allions tout simplement nous
asseoir au bord de Teau ?... Qu'est-ce que vous en dites, patron?
A Champrosay, il m'appelle volontiers « patron », partout ailleurs « Daudet » ou « mon petit », quelquefois « Alphonse », mais seulement lorsqu'il parle de moi.
— Va pour le bord de l'eau...
Mais une clé de grille oubliée nous empêche de gagner la Seine et nous restons dans l'allée du curé que le soleil couchant, tamisé par d'épais tilleuls, crible de taches de lumière.
Moi. — Alors c'est vrai que vous ne travaillerez plus, Concourt?. .. Vous croyez que cela vous sera possible?
GoNcouRT. — Je compte finir mon histoire de la Camargo, puis faire, un catalogue très poussé des collections qui ne sont pas dans la Maison d'un artiste,,. Si Antoine me joue la Faustin^ je reverrai quelquesscènes. Après... après, c'esttout. * 11 n'y aplus que mon journal qui m'aurait
amusé à faire. Cette notation de la vie, si -variée et si simple, m'intéresse plus que le roman. Vous, pas : je le sais...
Moi. — Je suis trop latin, j'aime les choses plus construites. Ainsi la plupart des livres de Dostoïewski, même les Frères Karamazoff ei la Maison des morts ^ •j'ai à peine pu les finir; ils ne sont pas assez en place... Ce n'est pas ma faute, mon ami. Tout petit, je jouais à la marelle sous la porte d'Auguste, aux osselets dans les Arènes ou sur les marches du temple de Diane,
Ici une charrette chargée de foin passe dans le chemin communal qui sépare du second parc l'allée où nous nous promenons.. Un vieux paysan à tête nue, blanche .
et toute ronde, qui conduit cette charrette, m'ayant salué à travers la grille, je lui crie :
— Bonjour, père Jean!
Quand Eugène Delacroix habitait Champrosay, cet homme a été à son ser-
vice. 11 faut l'entendre dire avec orgueil :
« C'est moi qui faisais la palette à monsieur Lacroué. » Et sur cette palette d'Eugène Delacroix, Concourt s'est mis à me parler avec une science, une verve...
A quelle originale et rare conférence sur l'art romantique je viens d'assister!
comme je bénis le père Jean dont la rencontre m'a valu cette aubaine!... Restés dans le fond à causer délicieusement de la couleur et de la lumière jusqu'à l'heure du gong. Remontés par le petit bois et le potager où les fleurs se pâment dans le crépuscule odorant et brûlant.
Dîner assez mélancolique. Mademoiselle Edmée n'est pas habituée à passer toute une journée loin de sa mère. Moimême, je pense que c'est beaucoup, trois places vides à la table. Nous restons un moment sous la véranda. Le ciel est noir ; un reste de lumière monte du sable des allées. Du côté de Versailles,
par ce qu'on appelle la trouée de Savigny, il vient des souffles d'orage, de vsourds roulements. Je me* sens d'une tristesse...
— Eh bien! mon petit, me dit Goncourt en prenant sa place au coin de la cheminée, ce que vous éprouvez ce soir, je l'ai souvent ressenti en me promenant dans mon jardin d'Auteuil. Encore, vous, ici, vous n'êtes pas seul, et ce n'est que pour un soir, tandis que moi, d'un bout à l'autre de l'année, je n'ai que mes collections pour compagnie. C'est froid, si vous saviez, et ça ne vous parle pas tous les jours.
Le ton sincère et navré dont il me confie sa détresse de vieux garçon me fait beaucoup de peine. Je m'en veux de m'être laissé aller à cet accès de mélancolie, et je passe ma soirée à le faire parler de son frère, des pervenches de Jeand'heurs, des anciennes soirées de
272 NOTES gUR LA VIE.
Saint-Gratien, avec Théophile Gautier et les Giraud, et aussi de nos parties de fou rire en Provence, chez les Parrocel. A dix heures, quand nous quittons le salon, nous ne sommes plus tristes, ni Tun ni Tautre, je me suis réchauffé en le fric- .
tionnant. *
Avant de monter, Goncourt, sa bougie à la main, est venu s'appuyer à ma table, où je m'installais pour attendre, en travaillant, le train de nuit de nos voyageurs, et avec son sourire de grand frère :
— Ça m'ennuie de vous laisser seul...
J'aurais voulu veiller avec vous; mais je me sens si fatigué...
11 s'en est allé traînant les pieds, et je Tai entendu monter lentement..
Mardi, 14 juillet
— Dites donc, mon petit...
C'est lui qui m'appelle à mi-voix,
comme je sors de ma chambre; et me parle penché sur la rampe en haut de ce terrible escalier du second, que je ne monte plus que très péniblement.
— ... Mon petit, j'ai mal dormi. Je vais passer ma journée au lit à faire une cure de J ait. Un bain par là-dessus, demain
matin, et je serai tout à fait sur pied, j'en suis convaincu...
Je n'ai pas la même conviction que lui.
Le lait lui serait bon pris assidûment et pendant longtemps; mais ce qui nous peine surtout, ma femme et moi, c'est ce bain qu'il nous demande pour demain matin. Chez lui, à Auteuil, Concourt n'a pas de salle 'de bains; ou du moins elle est comme toute la maison .envahie par les kakémonos, les vitrines*. On installe une baignoire dans la cuisine, on vide l^s seaux par la fenêtre, c'est du dérange Tnent et de la fatigue pour tout le monde.
Et devant l'idée que ses domestiques
peuvetit prendre de la peine, de quoi ne se priverai t-il pas, ce Goncourt à mine hautaine, \|ui passe pour un égoïste, et qui, le matin, en plein hiver, descend à peine vêtu chercher ses journaux dans la boîte, lui-riiême, à soixante-quatorze ans, ne voulant réveiller personne?.,.
Tous les étés, quand il arrive à Champrosay, c'est son régal, la salle de bains.
Tout le ravit, l'étuve, la douche. Malheureusement, un jour, il y a deux ou trois ans, il s'y refroidit, prit la fièvre, et depuis nous avons très peur. Comment faire, cependant? L'an dernier, déjà, nous l'avons chagriné en ajournant ce malheureux bain... Après tout, qui sait? D'ici à demain il aura peut-être changé d'idée, se trouvera mieux. Ma femme et Lucien, qui sont montés près de lui, l'ont trouvé de belle humeur; il s'est fait raconter l'inauguration de Douai, la fête des
GayantSy les jolis discours de Montesquiou et d'Anatole France. Dans la journée, à plusieurs reprises, il m'a envoyé de ses nouvelles.
A dîner, nous avons un Parisien qui fuit la fête nationale. Passé là soirée sur la terrasse. Temps lourd et venteux. De tous les côtés de Thorizon, musiques . lointaines, feux d'artifice. De son lit, làhaut, Goncourt doit les entendre) apportés par ce vent d'orage qu'il abhorre.
Mercredi, 15 juillet.
Ebner, mon secrétaire, très pris à V Officiel et ne pouvant plus mé donner qu'un jour par semaine, est venu travailler. On se met à la pioche de bonne heure. Le temps y est, du reste : un ciel bas, orageux, des tourbillons de feuilles
comme en automne... Mauvais temps pour le bain de Concourt. Cette idée me passe brusquement. Le domestique interrogé m'assure que tout a été préparé avec le plus grand soin, sous la surveillance de Madame : température moyenne, le linge dans Tétuve bien chauffée. M. de Concourt est descendu depuis vingt minutes environ, ayant passé une assez bonne nuit. Il compte rester une heure dans Teau. Une heure, c'est trop. Je vais jusqu'à la salle de bains.
— C'est vous, mon petit?
Il me répond à travers la porte, du fond de sa baignoire :
— Comment vous va? Je compte aller vous voir en sortant de reali.
— Non, mon Concourt, ne venez pas.
Vous risqueriez de vous refroidir, dans les couloirs... Entendez-vous comnàe le vent souffle?... Montez vous fourrer dans
votre lit un moment. J'irai vous dire bonjour tout à Theure... J'ai le bras d'Ebner, aujourd'hui, l'escalier ne me fait pas peur.
— Ma foi, je ne demandé pas tnieux que de me recoucher quelques instants.
Je me trouve d'une faiblesse... Pas même le courage de regarder, l'heure à ma montre qui est sur une chaise à côté de
. moi. Quelle heure avez-vous, Ebner?...
Je vais rester encore un quart d'heure...
Vous trouvez que c'est trop?... Bien.
Vous avez peut-être raison. Envoyez-moi le domestique, je vais monter.
Une demi-heure après, je frappais à la porte de sa chambre.
— Entrez! me dit sa voix, toute changée, comme lointaine.
Nous l'ayons trouvé étendu, jeté plutôt
en travers de son lit, à demi vêtu, comme
' si en remontant dû bain il n'avait pas
eu. la force de se coucher. Les rideaux re-
levés de ses deux fenêtres laissaient pénétrer un jour cru, le jour qu'il déteste.
Il se plaint d'une douleur au côté droit, accompagnée de grands frissons, de froid aux pieds. C'est sa crise de foie. Oh! il la reconnaît bien... Et pour que je ne m'alarme pas, il s'efforce de sourire, en claquant des dents. Ebner Faide à se mettre sous ses couvertures. Il a demandé qu'on lui verse un verre d'Haulerive, et deux ou trois fois les mots lui ont manqué : la « Fasquelle » pour la bouteille... mais il s'en apercevait aussitôt et riait le premier de ses méprises. Nous avons même remarqué que dans « fasquelle » il y a fiasque, fiasquette, la bouteille en osier du Midi.
Une fois dans son lit, sous l'édredon, les rideaux de ses fenêtres bien clos, il s'est senti mieux: le frisson diminué, les mains moins chaudes.
— Et votre douleur de côté, Concourt?
— Très supportable. Si elle augmen-
tait, je vous ferais demander une piqûre.
11 y a deux ans, dans une crise de foie, très douloureuse, quelques injections de morphine Favaient beaucoup soulagé, mais il ne s'en était pas fait depuis, et jamais lui-même.
— Quelle déveine, mon petit, me ditil en me prenant tendrement la main, quelle déveine de vous apporter toujours la maladie, comme si vous n'aviez pas assez de vos souffrances !.. . Enfin, il faut bien qUe vous m'acceptiez avec toutes mes tares, puisque je n'ai que vous, que vous êtes ma famille, ma vraie famille.
— Cher ami!...
Nous causons, un moment, près de son lit; après, il nous a demandé de le laisser dormir. Il ne croyait pas pouvoir descendre pour le déjeuner, mais dînerait certainement avec nous.
Vers une heure, une heure et demie ^
comme je venais de me mettre au travail, • Concourt me fait dire de monter, qu'il avait besoin de moi. En me voyant, il s'est mis à rire.
— L'antichambre du dentiste... Au moment de me faire arracher ma dent, voilà que je n'y ai plus mal. Je croyais qu'il me faudrait une piqûre, et rien que de vous voir paraître...
— Je vais attendre, mon ami, je ne suis pas pressé.
Assis sur le canapé, en face de son lit, dans la blonde pénombre qui baigne sa chambre ainsi qu'aux heures de la sieste, nous causons de la fête de Douai dont Lucien lui a conté tous, les détails, aussi de notre dîner du lendemain jeudi. Ces jeudis de Champrosay, à table ouverte, ces dîners où l'on est quelquefois vingtcinq autour d'un gigot et d'une matelote, l'imprévu des arrivées, l'effarement du service en face du sang-froid et de l'ingé-
ULTIMA. â8f
niosité de la çaaîtresse de la maison,' ramusent infiniment. Sa joie, c'est 'de rester au salon, le soir,: quand tous nos Parisiens sont partis, de humer un petit verre d'eau-de-vie de marc en se remémorant des mots, des mines, un tournement de bouche, autant de notes pour son journal.
— Dommage qu'il soit fini, votre journal, mon Concourt. Demain nous serons des foules, vous auriez eu de la copie...
— En tout cas, patron, je vous promets d'êtte là et de vous faire honneur. Je me sens plus fort, je n!aurai pas même besoin de* piqwre.
Ce sont les dernières paroles qu'il m'a dites. '
Une heure après, madame Daudet frappait à sa porte. Inquiète ^le son silence, elle entre. Il semblait assoupi, mais ses mains s'agitaient, les doigts déliés, comme-
il en avait Thabitude dans une conversation animée, une discussion d'art.
Elle lui parle :
— Comment êtes-vous, monsieur de Goncourt?
— Mieux, mieux. *
11 répond par saccades, le regard absent.
Épouvantée, ma femme va chercher sa mère, remonte avec elle près de notre ami, qui maintenant a les yeux clos, la face empourprée, la respiration oppressée et forte.
Que ce fût quelque chose de grave, longtemps je n'ai pas voulu le croire :
— C'est sa crise, voyons... 11 le sait bien, il vient de nous le dire.
Ebner, que j'ai prié de monter encore, m'entretient dans mon illusion :
— Ces dames se trompent, monsieur, je vous assure. M. de Goncourt est tel que nous l'avons vu tout à Theure, pas plus mal.
Mais ma femme insiste , s'anime :
— Je te dis que ton ami est très mal.
Tu ne Tas pas vu comme je viens de le voir, tu aurais eu peur autant que nous...
Je vous en prie; Ebner, vite une dépêche au docteur Barié.
Parmi les nombreux médecins qui ont soigné Edmond de Concourt, en ces dernières années, les docteurs Millard, Rendu, Martin, Vaquez, Barié, c'est en celui-ci qu'il a toujours eu le plus de confiance; il nous Ta dit souvent. Ta écrit dans son journal. Aussi, quand vers six heures la voiture est arrivée avec Lucien et le docteur, nous avons éprouvé un vrai soulagement.
— Eh bien, monsieur Barié?
— Congestion pulmouaire... A son âge, le cas est très grave.
Même devant cette affirmation, cette certitude, je n'ai pas eu peur. Cela ne
me paraît pas possible. Car enfin, ce frisson qu'il reconnaît...
— ... Est un frisson de fièvre... cent vingt pulsations à la minute. Mais cette fièvre ne vient pas du foie, c'est le poumon qui est p.ris.
— Il se sera donc refroidi en sortant du bain?
— Oui, peut-être le bain... ou peut-être un mal qui couvait. Vous me dites qu'il était fiévreux, tous ces jours-ci. Il a toussé, le mois dernier, se plaignait en riant d'avoir une armoire sur la poitrine, une portée de- petits chats qui lui miaulaient dans les bronches... Il devait être malade depuis quelque temps.
. N'empêche qu'il y a dans cette éclosioix du danger une instantanéité qui me passe. Dire que tout à l'heure il me parlait, qu'il riait avec moi... A présent ses yeux regardent sans voir, il ne reconnaît personne, et lorsque, à force de sinapismes
promenés par tout le corps, de piqûres d'éther, de caféine, de tous les plus violents réactifs, on arrive à lui rendre un peu de vie, sa voix n'est plus qu'un bal- ' butiement lointain, douloureux à en-
tendre. Un moment, Barié Ta soulevé, assis sur son lit :
— ' Voyons, monsieur de Concourt, lui dit le bon docteur en le secouant doucement, parlez-nous un peu. Vous savez bien où vous êtes? A Champrosay, chez vos amis Daudet, vous les reconnaissez bien? * *
Le pauvre ami a souri pour la dernière fois, avec un hochement de tête qui semblait dire : « Je crois bien, que je les re- <;onnais. » Presque aussitôt il retombait épuisé sur l'oreiller en bégayant :
— Bien fatigué... Bien fatigué.
Que s^est-il passé ensuite? J'ai là un trou noir dans le souvenir, ce noir, lugubre qui envahit les maisons avec le
malheur, et qu'aucune lumière ne dissipe.
Ces soirs-là, les lampes n'éclairent plus.
On parle, on agit à tâtons... Faut-il appeler Pélagie qui a Thabitude de le soigner? Mais non. Il lui a bien défendu de quitter la maison d'Auteuil , il n'a confiance qu'en elle pour garder ses papiers, ses collections. En ce moment, surtout, où le toit est ouvert, le logis rempli d'ouvriers.
Quelle émotion pour lui si elle était là, quand il reprendra connaissance ; car aucun de nous, pas même le médecin, n'a songé à une catastrophe. Barié, qui voit notre chagrin, nous rassure :
-— On l'en tirera... surtout s'il ne nous fait pas de congestion cérébrale.
Mais madame Daudet a raison, par pru^ dence il faut prévenir la faniille.
Où est-elle, cette famille? Nous ne la connaissons pas : il nous en parlait si peu. Ses cousins Ratier, au château de Jeand'heurs, Lefebvre de Béhaine, beau-
frère de notre ami Frédéric Masson, sont les seuls dont nous ayons présents les noms et les adresses. On leur envoie des dépêches; un exprès au docteur Fort, le médecin de Draveil, excellent homme et praticien soigneux, qui viendra prendre la relève et les instructions de Barié jusqu'à demain matin.
Dans le silence et la nuit de la campagne, ce sont des allées et venues, des roulements de landau comme aux jeudis les plus vivants de Champrosay. A onze heures, le médecin de Paris s'en va, promettant d'être ici demain, sitôt la visite à son hôpital. 11 a installé son collègue là-haut, près du malade, que ma femme vient de voir, toujours assoupi et fiévreux, mais assez calme. Il a bii deux fois, essayant de sourire pour nous rassurer et murmurant toujours qu'il était mieux, bien mieux. Rien à faire maintenant qu'à nous coucher, pendant que le docteur
veille au-dessus de nous, prêt à nous avertir à la moindre alarnie... Sorti un moment sur la terrasse. Le vent souffle, balaye un ciel nuageux saturé: d'orage.
Les arbres du parc se massent en ombre veloutée comme siir les eaux-fortes de ce Seymôur Haden que Concourt m'a fait aimer... Pauvre ami L Est-ce une longue maladie qu'il nous commence? A peine sortis de tant d'angoisses pour notre enfant, allons-nous vivre encore des semaines d'attente et de treriiblement?
Quelle année, que d'épreuves!... Enfin, ne protestons pas, ne nous plaignons pas, qu'o;i ne sache pas surtout que nous y sommes. C'est la meilleure façon de tromper le mauvais sort. .
Jeudi, 16 juillet.
Le petit clocher de Champrosay a sonné les douze coups de la nuit. Dans la maison , tout le monde dort, excepté le médecin de garde et moi. Comme Macbeth, j'ai tué le sommeil depuis des années et je prends tous les soirs une potion de chloral. Cette nuit, j'attends encore un peu avant de la boire, non que j'aie de mauvais pressentiments, mais les pas du médecin audessus de ma tête me préoccupent, je le suis, je le vois s'approcher du lit, se pencher sur le malade, revenir vers le canapé où il s'allonge et qu'il quitte brusquement... Qu'y a-t-il?...Non, rien...
Si, pourtant. Quelqu'un descend l'escalier.
Oh! l'angoisse de cette marche furtive qui approche... On frappe, et tout bas :
— Le docteur prie Madame de monter bien vite.
La voix chuchote encore plus bas :
— Que Monsieur vienne aussi... Monsieur de Goncourt au plus mal...
Quel mystère de force nerveuse m^a mis debout, vêtu en une minute, porté tout en haut de cet escalier dont Tascension m'est presque impossible d'habitude?
Sa chambre était entr'ouverte et dès le corridor, un souffle, un grand souffle horrible, déjà entendu en d'autres nuits, hélas! arrive jusqu'à moi... Est-ce possible? c'est lui que j'entends?... C'était lui... 11 râlait, les traits immobiles, la face vultuée, agrandie, ses beaux cheveux blancs répandus comme une soie humide sur l'oreiller... Minutes d'affolement et de terreur. J'interroge le médecin. Que s'estil donc passé?... Rien. La nuit ne s'annonçait pas mauvaise, puis brusquement le pouls s'est précipité, la chaleur accrue,
la figure encore plus enflammée... Jusqu'alors on avait pu lui donner à boire, maintenant plus moyen, rien ne passe.
C'est la fin... Le docteur essaie encore une piqûre d'étlier pour nous contenter.
Non, tout soin est devenu inutile, presque profanatoire; Tagonie est commencée. Autour de nous, dans sa chambre où tout d'habitude est si net, si bien en place, le désordre de la mort se sent déjà.
Ce médecin, qui parle involontairement tout haut, ces tiroirs ouverts, ces fioles, ces tasses sur la table oîi s'étalent encore les feuillets de sa belle écriture régulière... Et toujours ce grand souffle par instants interrompu, puis repris, mais plus court chaque fois et plus lointain, à mesure que ce noble esprit, cette âme de lumière s'enfonce dans la nuit... Ma femme prie et pleure, à genoux au pied du lit; moi, qui ne sais pas de prières, j'ai pris sa main entre les miennes, — de l'eau
et du feu, cette pauvre main, — el, penché sur lui, mes pleurs mêlés à sa sueur de mort, je lui parle tout bas, de tout près :
— Concourt, mon ami, c'est moi...
Je suis là, tout contre vous...
Je ne sais s'il peut m'entendre, j'en ai par moments Fillusion, surtout quand le souffle s'arrête et que sa belle figure aux paupières appesanties semble écouter €e que je lui dis de son frère, son frère Jules qu'il a aimé par-dessus tout. Soudainement sa main s'est retirée des miennes, en hâte, presque durement.
L'agonie, paraît-il, a de ces mouvements spasmodiques. Pour moi, c'a été comme un départ qu'on précipite, l'ami que l'heure presse et qui s'arrache brusquement à vos adieux. Ah! Goncourt, compagnon loyal et fidèle...
Combien de temps avons-nous veillé près de ce lit de mort? Quelle heure était-ce quand; les flambeaux allumés, un chape« Ict noué par son amie dans ses belles mains inertes, nous sommes redescendus écrasés de stupeur et de douleur? Je ne pourrais le dire. Je sais qu'un peu de jour blanchissait les vitres, que je me suis lâchement jeté sur mon chloral, et qu'en m'endormant j'entendais Lucien sangloter tout bas dans sa chambre. Deux heures après, j'étais réveillé par le petit oiseau de l'arbre voisin, l'oiseau de Concourt au gosier gonflé d'eau fraîche, et dont les roulades innocentes montaient joyeusement dans le soleil. Je suis resté une minute sans penser, sans comprendre; et le sentiment ne m'est revenu avec le souvenir, le cruel souvenir,
qu'en entendant ma femme tout en larmes donner Tordre au jardinier de « couper de grandes palmes vertes et des roses, des brassées de roses, toutes les roses du jardin ».
Champrosay, mercredi 5 août, jour de l'inhumation.