II. Mes yeux, très affaiblis, ont peur de
la lumière 'éblouissante, fermés surtout.
Le dessus des paupières est d'une sensibilité incroyable. Et l'on sait que dans le demi-sommeil, un coup de sonnette est comme un déchirement de l'oreille où se ramifient tous les nerfs. La trop- vive lumière me cause une impression analogue, affectant le§ yeux de la même manière.
J'habitais un petit pavillon à 'la campagne : tous les matins, on m^ouvrai.t les volets du dehors; un jour cela fut fait
très bruyamment, le rayon m'arriva directement comme une flèche ardente; je restai un moment, toujours endormi, à souffrir beaucoup, et voici de quelle façon : Je rêvais que j'étais à la campagne par un gros orage. Tout à coup le tonnerre éclata (le fracas des volets ouverts), puis un éclair déchira la nue, un éclair terrible qui fendit le ciel noir... et cet éclair s'immobilisant, l'horizon resta ouvert et d'une flamboyante clarté ;'et les yeux me cuisaient, brûlés par ce feu fixe sur la plaque noire du ciel (fenêtres ouvertes, soleil qui entrait).
•III. L'Urubu.
J'avais lu Michelet; le mot d'Urubu
m'était resté. Je rêvai que c'était à un
diner. J'avais dans ma poche un urubu
s empaillé, monté en jouet d'enfant sur un
soufflet criard. Seulement mon urubu n'était en rien semblable au véritable :
c'était un petit oiseau à tête carrée, long cou de cygne duveté de gris.
Au moment du dessert, je tire mon urubu, je le mets sur la table et je dis brusquement : — Voilà mon perroquet gris. — Cela était, parait-il, très comique (pourquoi?) car tout le monde se mit à rire follement et d'un rire qui ne pouvait s'apaiser. Nous riions tous ainsi à grands éclats autour de l'oiseau empaillé posé sur la table, quand tout à coup le chat qui était entré dans la salle à manger se mit à miauler férocement en l'apercevant.
Ce que voyant, au milieu de la gaîté générale, je pris l'urubu et le soulevai au nez du chat pour l'exciter. . . le chat bondit, et alors, chose singulière, la bète empaillée, morte depuis des années, s'affaissa sur ma main, de terreur. Le chat miaulant toujours, elle se remit à s'agiter ; je tenais
le petit soufflet quand l'urubu battit des ailes, tout prêt à s'échapper. . . on me criait : « Tiens le bec! » Mais j'avais beau le tenir, Toiseau s'envola avec son soufflet, passa au travers de la vitre et disparut.
Grande impression de terreur.
IV. La veille on avait beaucoup parlé de Maximilien, j'avais été frappé de la belle couleur rQmantique de son aventure; voici les rêves que j'en eus.
Nous cherchions des voitures place Saint-Sulpice, parmi beaucoup de monde dehors et d'animation. En arrivant à la station, la première voiture venait d'être prise, sorte de carrosse de gala aux rênes blanches. Vite à la seconde : prise aussi, il y avait ainsi un tas de voitures et de carrioles chargées de monde endimanché.
La dernière était une espèce de grand chariot à deux chevaux, comme un camion très large, sur lequel était jetée une longue tente qui lui donnait Tapparence d'une roulotte de saltimbanque, bâtie en toile et sans fenêtre. On disait:
« C'est un chariot mexicain. » Je m'approche, j'entr'ouvre la toile et je? vois un lit; dans ce lit, la tète appuyée sur un oreiller de dentelle, une femme avec une grande coiffe de sœur grise, qui était pâle, comme de cire, les yeux fermés. Je ne la voyais pas bien... les deux mains étendues, exsangues, émaciées. A côté, sur une table, un goupillon et un vase d'argent en guise de hénitier, plus une petite bougie qui éclairait tout cela. Le grand jour du dehors traversant un peu la toile, et la bougie qui flambait rouge pâle, formaient là dedans une singulière lumière, si douce... J'étais très frappé: cette morte, là, sur cette place, au milieu de cette vie,
de ce bruit, de ce soleil, à cette station de fiacres... attendant.
V. Où était-ce? A Ajaccio, peut-être à Cassis. Paysage méridional, beaucoup de roches couvertes de lavandes, petits sentiers à pic escaladant au milieu, grand soleil... nous étions dans un char à banôs, grimpant un de ces sentiers... on allait lentement. Devant nous marchaient, têtes nues et rasées, trois moines mendiants, robes de bure. Nous les rejoignions. En passant, je me penchai pour les voir, mais ils allaient la tête basse, et je ne les distinguai pas bien. Pourtant j'entrevis qu'ils avaient des visages d'un rouge, d'un rouge sanglant. Ces moines m'avaient impressionné.
Au bout d'un moment, nous entendons des voix qui nous crient : « Gare ! gare ! »
puis un piétinement de chevaux, bruit de sonnettes, nous nous i:angeons contre les rochers de droite, juste à temps. Un attelage au galop dégringolait la sente en faisant rouler des cailloux... Je vis confusément, ils allaient si vite ! trois chevaux à la suite attelés en flèche traînant une petite voiture napolitaine, frêle comme une armature de papillon. Là dedans, un homme enveloppé dans un immense manteau, tout jeune, très pâle, avec une crinière noire comme un casque de cuir noir, très beau, mais au profil dur, en marbre. Gela passa tout près de nous comme un tourbillon... Nous continuons à monter, voilà qu'au bout de ce chemin encaissé et au moment où il s'élargissait, ' débouchant sur une plaine, j'entends tout près de moi dans les rochers une voix qui me dit tout bas : « Monsieur Daudet, ne regardez pas à droite... Monsieur Daudet, ne regardez pas à droite. »
Sans me demander d'où vient cette voix, mon premier mouvement machinal, instinctif, est de regarder à droite où Ton me disait de ne pas regarder... A Tangle du chemin, à Fendroit où il finissait, où il rejoignait la plaine, un homme était assis^ nu jusqu'à la ceinture, sur une large pierre carrée. Ce qui me frappa d'abord dans cet homme, la couleur sanguine de son visage, cette même couleur entrevue sur le visage des moines... je fais arrêter le char à bancs, je m'approche... La tête de.
cet homme horriblement mutilée... les yeux crevés... le nez coupé, les oreilles aussi; tout cela saignant... Je m'éloigne, plein d'horreur ; le char à bancs n'est plus là. Je suis seul dans l'immense plaine bornée à l'horizon par de petites collines bleues et une légère ligne d'arbres à frondaisons grêles. Le curieux de cette plaine, c'est qu'elle est toute dallée, de larges dalles blanches brûlées par le soleil... de
loin en loin une tache noire et miroitante. Je marche quelque temps, je me heurte contre quelque chose... c'est une jambe humaine mangée par les bêtes...
Quelques pas plus loin, je trouve un squelette humain... On en rencontrait ainsi de place en place. Je marche jusqu'au bord d'un large fossé : au fond de ce fossé, sorte de réservoir, une grande mare de sang rouge-noir, coagulé; la plaine était coupée tous les cent mètres
de ces grands fossés d'écoulement. On pense si j'étais effaré au milieu de cette grande cour d'abattoir.
C'est dans le rêve que j'ai le plus ressenti l'intense poésie du paysage. Une nuit, je vis une petite mare tout ombragée de feuillages, fins, légers, chlorotiques. C'était. grand comme un miroir à
iNOTES SUR LA VIE. 169
main et luisant à travers les feuilles imprégnées de lumière. Jamais visage aimé et baigné de lalrmes ne m'a attendri
comme cette mare..-. Est-ce étrange!
Rêve singulier : Des soldats prussiens dans une ferme : Tun ^chantait une admirable chanson, d'une belle voix. Cela disait : « Le soldat de Prusse, quand il entre dans une ferme n'ose pas piller, ni rien, ni mettre le feu,- parce qu'il est père et... voit des petits berceaux partout; »
En face des Français chantaient : En * avant^ Fanfan la Tulipe! (Ecrit avant la guerre.)
.Vers récités en rêve :
Elle lient sa main sur son cœur, Et les yeux en dedans regarde son bonheur.
D'autres vers faits en rêvant :
A Julia.
Ains ne faut-il quand oyrrez Theur' suprême,
Vous despiter, ni plorer, ni crier, Mais ramenant vos pensers en un même.
Ne faire qu'un de tout ce qui vous aime, Regarder ce, joindre mains et prier.
Encore un rêve. Toujours la Nature, le paysage entrant pour une grande part dans l'impression de terreur.
Nous étions en Camargue, Camargue un peu de fantaisie, plus triste que la vraie.
Le Rhône coulait tout près, mais un Rhône lourd, lent, épais. Nous étions dans une cabane de roseaux... la porte entr'ouverte... derniers rayons d'un soleil couchant; on mangeait, on était bien; puis, subitement un immense malaise, un vague effroi dans Tair : nous nous regardions tristement, sans parler, serrés l'un contre
NOTES SUR LA'VIE. i71
l'autre. Le soir venait, on le sentait rôder
mystérieusement autour de la cabane.
Tout à coup, dansTombre, de Tautre côté
du Rhône, on entend un train qui passe.
Il arrive lourdement, essoufflé, puis il
• s'arrête. Un choc. On commencé à appeler
la station rapidement, d'une voix grêle.
Puis un cri, un cri immense, déchirant.
Nous nous jetons hors de la cabane et là, en face de nous, dans une aurore sanglante, nous voyons le train qui s'en allait à reculons en sifflant, hurlant, bondissant; les locomotives, les wagons faisaient des sauts en l'air, d'une hauteur!
Et tous ces wagons étaient rouges, chauff'és à blanc, et dans ce rouge un tas d'ombres noires se tordaient, gesticulaient, avec des cris, des prières, des piaillements, des jurons de machinistes... et toutes ces clameurs et tout ce flamboiement remplissaient l'horizon. Un écervellement horrible auquel nous assistâmes
pendant cinq minutes. Puis cela se perdit dans le loin avec un bruit de tonnerre.
J'en ai tremblé tout éveillé pendant plus d'une heure. (La réalité, c'est qu'un train passait à trois heures du matin aux environs, toutes les nuits.)
A joindre à mes études sur les rêves :
ce qui me frappe surtout, c'est l'intensité de vie qui s'y dépense. La réalité y est impressionnante, tout vous frappe, vous entre plus profondément que dans la veille. C'est là qu'on sent comme le
corps, les sens sont des embarras pour la finesse de nos organes, puisque l'esprit dégagé de ses liens sent plus à fond, voit mieux, souffre ou jouit davantage. Oh!
les paysages vus dans le rêve, si simples qu'ils soient, comme ils vous restent, comme on les voit !•
in"
Dans un tè\e : un œil sans cils, immense, démesuré, couvert d'une buée bleuâtre, vague, sans regard. Je disais :
« Regardez-le ! il a Tair de quelqu'un qui crie, qui appelle dans la nuit. »
Un des phénomènes les plus étranges du rêve, c'est la participation qu'y a souvent la réalité ; les bruits extérieurs très réels se mêlent souvent à l'action rêvée, y jouent un rôle, etc.
J'ai eu cette nuit un de ces rêves de nature comme j'en ai fait de si beaux autrefois. Mais je ne l'ai pas écrit tout de suite, et je le sens bien refroidi, disparu.
C'était un village, au bord d'un abîme, sur une montagne qui s'effritait, entraî-
nant chaque jour un pan de mur, un coin de rue, de maison. Les habitants avaient fui. Un drapeau rouge fiché en terre défendait Feutrée de ce village, et des guides, avec de grandes précautions, nous faisaient visiter les parties les moins dangereuses'.
A chaque instant un coup sourd, une dégringolade de pierres. dans le gouffre, et des rires d'enfants en maraude, se sauvant des maisons à mesure qu'elles partaieat, s'abîmaient dans le trou.
Rêve. Je faisais un cours, et pour expliquer d'une image par quelle' série de tâtonnements l'idée arrive à sa vraie formule, je faisais l'histoire de l'allumette : depuis le morceau de bois qu'on trempait dans de« boîtes de soufre, jusqu'à l'allumette phosphoriqtie, bougie, suédoise, l'allumette anglaise. Et que de pas en avant
pour rétrograder ensuite, que de perfectionnements qui n'en sont pas.
Il y a un pays magique que je n*ai jamais vu que dans mes rêves mais qui me revient souvent,* et toujours le même.
Ce sont des villes, ou plutôt des îles avec des maisons blanches dans des r,oches et des touffes d'absinthe, tout cela descendant au bord de la mer, vers de grands quais pleins de soleil, avec des fontaines, des filles en costumes éclatants, portant des cruches sur la tète, ou assises sur de grandes marches de pieçre. Odeur de goudron au soleil, de fleurs brûlées, et des agrès se balancent dans la chaleur.
Toutes ces îles sont sur la gauche. Le bateau sur lequel je suis les rase de ses voiles ; la mer est unie, d'un bleu profond, et je côtoie ces pays féeriques (mais d'une
ne
féerie réaliste), tout ému de ces cris de' joie, de cette vie, de cette gaieté au soleil... Dans moii rêve, cela s'appelle la Corse, et on y parle le grec des îles, de l'Asie Mineure. Je passe toujours, je ne m'arrête jamais.
Impression d'arrivée à Douvres, rébarbative. Rentrée des Anglais qui se rendent at home. Rochers, casernes, campagne japonaise, vues de l'imagerie anglaise et décors des Kate Greenaway avec des barrières en bois, petits cottages comme des joujoux peints, vernissés, tous pareils; chevaux au vert, moutons et bœufs au pâturage, course affolée d'un cheval effaré par le train.
Londres-Victoria, quartier aristocratique, uniformité, alignement des maisons, avec des portiques de pierre noire
nS NOTES SUR LA VIE.
OU rouge. Fenêtres hermétiques. C'est une des impressions les plus saisissantes de l'arrivée, ce visage muet et clos de la maison, cette fermeture de hublots, sinistre par ce clair soleil, l'admirable printemps que nous apportons avec nous ; on se figure la détresse d'un étranger et d'un pauvre sous un ciel de brouillard.
ïh:omenade au matin par cette splendide lumière dans Hyde Park, une réduction du Bois, mais au milieu de la ville et non en dehors. Foule de landaus, voitures de maître, amazones, fillettes aux grands cheveux fauves retombants, petits chapeaux canotiers, galopant sur des poneys, et juste à côté, séparés de tout ce luxe voisin par une simple barrière de bois, ou un grillage au ras de terre, des loqueteux, des vagabonds, sans linge, sans chaussures, couchés dans l'herbe haute, à plat ventre^ visions de bêtes accroupies,, dos
de bisons, d^hippopotames qui semblent attendre le coup de fusil de Stanley» Cette antithèse assoupie est bien ce qu'il y a de plus effarant pour des yeux français.
Pas un regard ne descend des équipages vers les fauves, pas un fauve non plus ne s'interrompt de son sommeil ou de son sinistre et sobre et furtif repas pour jeter un ceil d'envie sur tout ce luxe. Et comme j'admire l'étrange sécurité de tout cela, un Anglais me dit tout à coup : « Ne vous y fiez pas... en 1867 ou 1868, le peuple de Londres, puni par sa reine de je n« sais quelle désobéissance, fut condamné à ne plus entrer dans Hyde Park. En une nuit, toutes les grilles du parc furent arrachées : pas un mètre de fer ne resta debout... tout de suite la permission fut rendue ; ce sont les concessions mutuelles entre le gouvernement anglais et le peuple, et le policeman détourne les yeux quand il le faut.
Beaux aspects de la Tamise, le pont géant. Passage d'un navire, le pont s'ouvre, se lève, armatures à pic, la chaussée portant la trace des chevaux, décor qui s'abaisse, truc de théâtre.
Plusieurs fois cette sensation dans Londres de monuments en carton-pâte, d'un vaste pandémonium moyen-âgeux :
toujours des créneaux, des clochetons, obélisques, statues aux socles gigantesques; sentiment de la force, mais par moments, et surtout dans le Moderne,, un sentiment exagéré de cette force.
A l'arrivée, saisi par les couleurs criardes des omnibus chargés d'annonces, le papillotement des affiches, enseignes ambulantes et* roulantes. Innombrables fils de télégraphe se croisant à la cime des maisons.
Erreur de l'étranger qui demande à
voir les dessous, les horreurs de Londres : ces curiosités sont tout près de vous, sous votre main, ces mœurs si différentes des nôtres.
Intérieur du doyen de Westminster; le thé pris dans la grande pièce gothique à vitraux, larges murs, puis visite dans Tabbaye, corridors, poterne. Promenade d'un taret entre les lourdes pages de pierre d'un énorme livre d'histoire : ombres de Glocester, de Charles l^^, de Cromwell.
La basilique. Ici, les rois et les reines sont sacrés ; ici, on enterre les grands hommes de toutes sortes. Spectacle admirable, gâté par la vue des comédiens inhumés là, pêle-mêle. Aussi un peu de désordre comme dans les monuments de la ville. Le génie latin et sa rectitude sont absents ici.
Les fils de Dickens. L'aîné secrétaire
d'un théâtre. Conte pour les enfants à faire avec le petit-fils de Dickens, qui veut passer une nuit dans ce qu'il appelle la chambre de son grand-père ; la nuit dans Westminster : terreurs de Tenfant.
Passion du moyen âge dans Tarchitecture anglaise; elle semble n'avoir plus rien inventé depuis, ce qui monotonise un peu le décor londonien.
Dans la campagne, Box-Hill, petite gare à lourdes colonnes, chapiteaux, cintre^^ comme une église du xit" ou du xm*^ siècle.
Arrivée sur le quai de la gare, de Georges Meredith; pas très grand, mais le paraissant, casquette anglaise à deux visières, qu'il porte à la française, négligemment ; figure fine, nez droit, enflammé, barbe blanche très courte; il s'appuie au bras d'un ami, marche mal, et c'est une sensation de fraternelle ironie, ces deux ro-
LONDRES. i83
manciers qui traînent Taile comme deux goélands blessés, estropiés, ces oiseaux de tempête, punis pour avoir affronté les dieux. Un conte à la Swift. Cbantonaement de Meredith en marchant. C'est un monologuiste très distingué, un érudit des langues gréco-latines, il connaît tous les Provençaux, tous les jeunes des petites revues.
Cottage dans la verdure, dont il n'est pas sorti depuis plus de vingt ans ; petites allées de buis menant par une pente assez raide au chalet rustique où le romancier travaille, où il couche même quelquefois, vie de cénobite et d'artiste. Idéaliste, Meredith, se forçant à ne rien regarder autour de lui, auprès de lui; pourtant quelle belle pièce de vers à la France, en 1S70!
Ecrivain subtil, trop même pour la plupart. Sa surdité, comme un pont-levis à tout jamais relevé, le gêne dans sa communication avec les humains, et il soli-
184 xNOTES SUR LA VIE.
loque perpétuellement, comme il fredonne en marchant, d'une voix automatique, d'une rauque voix anglaise. Sa parole plus lente en français, la bouche plus ouverte, comme si nos vocables étaient de plus petite dimension que ceux de la langue anglaise. Inoubliable, cette visite à Box- HiU.
En route récit par H. J... de la vie de Stevenson à Samoa : retour à Texistence primitive, sa femme, sa belle-mère vivant en gandouras, sorte de chemise de nuit, les cheveux répandus sur les épaules. Il est mort d'apoplexie. Un jeune midship
à qui il avait donné une lettre de recommandation pour H. J. . . arrivait chez celui-ci quatre ou cinq mois après la mort de Stevenson : « De sorte, nous disait l'écrivain délicat, qu'un matin de dimanche, j'avais à ma table, à déjeuner, un beau jeune^ garçon au teint liâlé, qui m'apportait les nouvelles les plus récentes de
LONDRES. 18î>
Tami très cher, déjà pleuré depuis bien des jours. »
En face de chez nous, dans Dover street^ vieille maison type de la maison anglaise, toute noire, fenêtres en guillotine hermétiquement closes, stores roses, vitres claires. Devant la porte un grand carrosse à cochers fleuris de gros bouquets et dans lequel monte une vieille lady à coififure et robe très anciennes, emmenant,' au drawing-room de Sa Majesté, une petite miss en robe blanche, épaules maigres et pointues, dans un décolletage étonnant en plein jour. Deux frères venant avec leurs vélocipèdes regarder la première toilette de leur jeune sœur partant pour la Cour. Dans la rue silencieuse, au milieu de la chaussée, un orgue de Barbarie accompagnant des chants et des gigues que piaulent et dansent en perfection deux ou trois minstrels, faux nègres hideux en
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habit noir, les pieds nus, d'une bouffonnerie cocasse américaine. Contraste saisissant de la vieille et jeune Angleterre.
Et poijr achever ce coin de tableau à la Hogarth, dont j'avais feuilleté la veille au soir Tœuvre photographiée en deux volumes, tout en haut de l'antique maison, m'apparaissait, dans le cadre étroit d'une des fenêtres des mansardes, une jeune bonne, en robe claire à rayures, esquissant sur place, avec son buste et ses hanches, le mouvement de gijgue endiablée que chantaient et dansaient les minstrels.
La demeure muette et mystérieuse que je regardais avec curiosité, de ma fenêtre d'hôtel, m'a livré ce jour-là en cinq minutes toute sa vie claustrale; et voici qu'une invitation de la vieille comtesse, notre voisine, propriétaire de ladite maison, nous convie à y luncher sans façon, en famille. Refusé! Bon pour des acteurs en tournée.
Holland-house, une maison unique à Londres. Dans Kensington, en pleine ville grouillante, une haute grille seigneuriale, devant laquelle stationne un euisse en livrée, s'ouvre sur un parc grandiose, aux verdures féodales; des allées sablées el tournantes conduisent à un château du XVI® siècle, tourelles, , poternes, grands corridors coupés de marches inégales/ Nous sommes accueillis par la comtesse de H... dans une grande pièce aux hauts plafonds, aux murs tapissés d'une bibliothèque à quatre ou cinq étages de livres.
Par ce jour humide et noir, extraordinaire en cette fin d'avril, un grand feu brûle dans une cheminée aux deux côtés de laquelle sont des portraits de famille du xviu^.
De hautes vitres claires ouvrent sur des pelouses à perte de vue, de vastes pâturages où paissent des troupeaux de bœufs et de moutons, et cela en plein Londres,
dans un quartier où le terrain vaut je ne sais combien le mètre.
Le thé servi sur une table volante qu'apportent deux domestiques, la comtesse de H... à qui lady Holland, une parente éloignée, a légué cette demeure extraordinaire, nous sert gracieusement avec sa jeune fille; puis on visite la maison historique, l'admirable bibliothèque, une salle de portraits de famille, tous peints par Josuali Reynolds. Je remarque un portrait de Talleyrand, hôte assidu de la maison, qui possède trente ou quarante lettres de lui, adressées à lady Holland, Tamie de Napoléon P''.
Windsor : vieilles architectures royales entrevues dans les grands arbres sur la gauche du wagon. A la station, voitures menant à la résidence, par une petite ville de fournisseurs, d'hôtelierç, qui s'est formée autour du château et de sa
vieille abbaye; première impression de Mennecy, en Seine-et-Oise.
Sur une place, la statue de la reine, son sceptre à la main, qu'elle tient du geste autoritaire semblable à celui d'Elisabeth et de toutes les souveraines de la Grande- Bretagne. Puis la poterne avec un horseguard rouge au lourd bonnet à poil, dans Tangle du vieux rempart crénelé.
Le château féodal a des parties d'époques différentes : la vieille église de style gothique comme à Oxford, Westminster dont les abbayes se brouillent dans les visions du souvenir. En face de l'église, de petits logements, environ une douzaine, sont bâtis dans la vieille muraille, ornés de jardinets grands comme des tiroirs ouverts, où fleurissent des tournesols jaunes comme les pierres. C'est là qu'habitent de vieux officiers retraités à qui la reine offre des abris. On est en train de relever la garde ; et par les allées
étroites et cailloutées, nous montons le chemin de ronde jusqu'au Palais. On nous permet de visiter, quoique la reine soit attendue pour le dîner : salles admirable», tableaux de maîtres, à côté de toute une ferblanterie Louis-Philippe, et de garnitures de Sèvres.
Puis, c'est le parc, la ferme modèle, leg daims au milieu des pelouses, et la sortie en pleine campagne par une porte moyenâgeuse que nous ouvfc un vieux, vieui garde à barbe blanche, chapeau haut de forme galonné et livrée bleue et argent, dans laquelle flotte son corps amaigri.
Belle route, verdures, gras pâturages, ponts étroits sur la Tamise, yoles et skiff, au bord de l'eau.
Eton et son collège aux vieilles briques rouges, aux arcades sur l'immense cour, aux hautes fenêtres éclairant les classes ; course dans le parc à la
recherche du professeur ami de H. J...; il a chez lui des élèves qui mangent, couchent, répètent à domicile et viennent suivre les cours du collège. Les écoliers apparaissent en leur courte veste noire, leur grand col blanc autour de leurs joues de santé. Petite maison exquise du professeur, grands arbustes, glycines, lierres jusqu'au faite. La petite ville d'Eton est tout employée pour les professeurs et fournisseurs du collège; les enfants s'y promènent librement en petits hommes, c'est pour l'instruction de douze à dixhuit ans; ensuite, Cambridge ou Oxford.
Rien de ce que nous avons en France ne nous donnerait l'idée d'Oxford : ce fut d'abord une ville de couvents au moyen âge, douze, quinze, vingt couvents que la Réforme changea en collèges.
Trinity Collège, où nous sommes attendus, a toute une partie ancienne de trois
OU quatre cents ans, le reste reconstruit sur les vieux types d'architecture anglaise, mais le raccord entre lefe deux époques reste presque invisible, à cause de la couleur sombre de la pierre. Cours de cloître, murs tendus de lierres aux énormes racines; les cKambres des étudiants* s'ouvrent sur un long corridor :
nous entrons dans Tune d'elles, précédée d'un petit salon aux tentures claires, à la légère bibliothèque, aux artistiques gravures. Nous descendons ensuite aux vastes jardins, tout installés pour la vie physique, crocket, foot-ball; mais à cette heure, les jeunes gens assis sur les bancs ou les fauteuils rustiques lisent, causent, sous les arbres, tandis que d'autres rament sur les bateaux.
Visite à la chapelle, au réfectoire, vaste hall à vitraux, à vieilles peintures, qui me rappellent Westminster. Parcouru plusieurs collèges, le plus ancien, New-
Collège, le plus grand, le plus riche, Christ Collège. Plus ou moins grands et beaux, ils se ressemblent tous. Minute exquise dans Tun d'eux : j'arrive, au bras de mon fils, dans un jardin splendide : des biches couraient sur Therbe^ un lilas géant m'encensait de son odeur suave mêlée aux parfums des bois. L'heure a sonné, à une vieille cloche fêlée, mais au timbre clair, parmi ces collèges presque vides, les étudiants étant aux courses sur la Tamise.
On y arrive par une allée de vieux arbres, chaque collège a son ponton de couleur différente, amarré le long du fleuve, brûlant par cette après-mi^i de mai, et pas large. Courses à la rame, rumeurs, cris, dépit du vaincu, sortie de la yole déjeunes gens en maillot rayé, hâlés, suants et maigres pour la plupart, lévriers au poil ras, aux côtes en saillie.
Retour par la grande allée ombreuse, le piétinement silencieux dans la pous-
siëre delà foule anglaise, où mon fauteuil roulant est le seul bruit de voiture qu'on entende. Repassé par Christ Collège, par son admirable escalier dont une rosace géante de pierre couronne la voussure; menus illustrés sur les tables du réfectoire immense, et ce qui me frappe en sortant, c'est une vieille chaire branlante et démolie, vestige du passé, dans un coin de cour.
Dans un autre, au fond, sur la terrasse, représentation sculpturale et monstrueuse de tous les crimes, les péchés qui tentent rhomme. C'est là que fit ses études 0. W. . . et je suppose que dans sa prison il put être hanté de ces images hideuses et burlesques.
Journée splendide, cette après-midi d'Oxford, qui me reste sous la forme synthétique d'un chatoyant tableau de folles courses sur la Tamise, toute papillotante de couleurs vives, reflétées au miroitement
de Teau et des mouvements trempés des avirons ; sous la forme de parties de crocket, de foot-ball sur des pelouses d'un vert intense ; tout le sport luxueux de la vie anglaise moderne vu par les fenêtres gothiques d'un vieux cjoître fleuronné du XV* siècle.
Arrivée à Venise : les gondoles; c'est la nuit, grands cygnes noirs qui se pressent contre les marches du port. L^eau captive flaque contre les vieilles pierres; le cri des gondoliers /un peu la sensation du cri piémontais de nos ramoneurs « ho... ho... » mais avec la vibration de Teau en plus. A noter cette sensation continuelle de son répercuté, un peu comme pour les yiBux l'eff'et de blancheur et de scintillement d'un pays de neiges et de glaces.
J'ai, dans les yeux et l'esprit, la lettre de l'Arétin au Titien, racontant les spec-
tacles dont il jouit sur le Grand Canal. J'ai pris une gondole et me suis fait conduire ^ avec mon Léon, ce prolongement, cet agrandissement de moi-même, à la place d'oii je pouvais voir le pont du Rialto, le palais des Camerlingue, etc.
Que c'est loin, que ces pierres ont vieilli ! J'essaie vainement défaire revivre tout ce passé de luxe, de royale et artistique débauche : tout cela est inort, mort.
Les Baux, les Baux, c'est ce que Venise évoque en moi ; mais le vent est plus destructeur que l'eau, plus corrosif, et les Baux sont plus morts que Venise.
J'ai la clé de toutes les musiques : je sais ce que l'eau de l'Adriatique chuchote à la pierre des vieux palais vénitiens ; oh ! la mélancolique chanson ! Toutes les nuits^ dans le silence de la vieille ville et de ses
canaux, je Técoute, cette simple musique.
Le jour, les cris des bateliers, les appels, le train de la vie, m'empêchent de distinguer le sens des paroles, le rythme de ce perpétuel lamento : Venezia la bella.
Rencontré le père Saturne, sa grande faux sur Tépaule, sous le bras une boîte mystérieuse qu'il appelle sa boîte à outils.
En route, pour faucher la vie des rois et des peuples, les races d'hommes et de fauves, le fer de son instrument lui suffit; mais pour venir à bout de la pierre, du bois, du métal, des fortes œuvres des . hommes, il lui faut des engins plus solides, et m'ouvrant sa boîte, il m'a montré des rayons de soleil prêts à s'enflammer, une outre gonflée d'ouragan, et un récipient rempli d'eau salée, de cette eau de la mer si corrosive qu'il semble que chacune de ses vagues soit armée de petites dents de sel.
La musique d'un temps : un bateau qui s'en va...
« La Fenice », me dit mon gondolier de l'avant, au tournant d'un canaletto* Ce nom, ainsi jeté, remue dans un coin do ma mémoire tout un passé romantique de fêtes et de noms glorieux : romans de George Sand et de Balzac, vers de Musset, histoires d'amour,lordByron, la Malibran, Lablache, Rossini... et j'ai devant moi^ ^ battues par un flot gras, huileux, moiré, lourd, noir, visqueux, trois marches de pierre conduisant à une haute grille de fer qui précède des portes vitrées hermétiquement closes, à travers lesquelles se devine l'amorce de grands corridors déserts, d'escaliers noirs menant aux loges ; et le contrôle vide apparu comme au fond de l'eau. Sur le fronton à lignes rectangulaires, entre deux énormes lanternes dont la ferrure est élégante et ancienne, ce nom
pompeux, emphatique, « LaFenice » — le Phénix, — incruste ses lettres dans la pierre sombre du palais.
« J'avais huit ans, quand j'ai vu tout le théâtre en feu, — me raconte mon vieux gondolier, tôte fine- et bronzée, barbe blanche en collier, boucles d'or aux oreilles, — Tincendie a duré trois jours et trois nuits. » Et succède à ma vision romantico-amoureuse Vapothéose de ces longues flammes rouges reflétées dans Teau morte, léchant les palais en face, à gauche, à droite.
Venise! tant de peintures, tant de musées, et nulle part la représentation de cette ville sur pilotis, de cette existence extraordinaire, canaux, gondoles, fêtes sur Teau. Nous sommes obligés tout le temps d'interroger les pierres, d'évoquer, sur le perron des palais, Tapparition de belles Vénitiennes se rendant à un bal, à ua
souper, montant dans leurs gondoles à la lueur des torches doublée par Teau profonde comme par un miroir de métal noirci.
Et quand on pense à ces peintres. du Nord qui nous ont si magiquement et minutieusement raconté Tintime de leur home, dans les coins les plus secrets, les plus discrets, — voir la Femme hydropique.
Ici Tallégorie et la religion absorbent tout; le peintre ne travaille que pour TEglise et pour les rois. Ce serait pourtant curieux de voir un procurateur allant au travail le matin, dans sa gondole, ou la pâle figure d'un condamné derrière le treillis de bçirreaux de fer de la mystérieuse gondole des prisons.
Longuement discuté là-dessus tout un soir. Ma femme et Lucien sont pour les peintres italiens, s'exaltant au-dessus et en dehors de la vie et de ses platitudes ; moi et Léon tenons pour les peintres du
Nord qui magnifient Texistence, rendeat leur temps vainqueur de la mort et de Toubli.
Par certaines heures que j'appelle les heures mortes, heures décolorées et sèches, où la Vénus de Milo elle-même ne vous parle pas, où ce qui reste de Thèbes et de Memphis, où la pierre des plus beaux palais vénitiens vous laisse aveugle et sourd, sans aucune évocation d'art, je comprends comment la vie apparaît à beaucoup, j'ai la notion de ce sinistre Sahara qu'on dénomme la vie plate.
A noter la ligne svelte et noire, en papier découpé d'ombres chinoises, du gondolier qui rame à l'arrière. C'est un mouvement en deux temps et demi, cassé par le milieu : silhouette de Scaramouche. Le gondolier de Favant est en général le chef de
la barque. C'est lui qui jette le cri mélancolique en o et en ai qui prévient les chocs et rencontres, au tournant des petits canaux, lui aussi qui cause avec le voyageur fatîe à Tavant; et les jours de fêtes, les grands dimanches, quand la gondole s'embellit, j'ai remarqué que c'est le matelot de Tavant qui porte le col marin le plus fraîchement blanchi, les rubans de chapeau les plus propres. Le camarade de Farrière ne fait aucun frais ; il ne parle pas, on ne le voit pas, mais en route, tout en ramant, par-déssus la tête du voyageur, il fait à Tautre gondolier et à tous ceux qui le croisent, toutes les grimaces, toutes les polichinelleries de son œil en coin, et de son nez emphatique et fortement courbé.
Le matin s'annonce par les angélus de Saint-Georges et de la Sainte, deux grandes chapelles sur l'eau, à l'horizon de nos
croisées. Dans mon lit, les yeux encore lourds et scellés, je crois voir les deux îles s'agitant et tintinnabulant^ éclaboussant le ciel et Teau de leurs claires sonneries de réveil. D'autres angélus leur répondent, mêlés au clapotis du flot contre les marches de Tancien palais Giustiniani, aux voix rauques encore assoupies des gondoliers amarrant leurs barques au pied de l'hôtel, au bruit des chaînes qui s'étirent, des barques heurtées contre les hauts palis. Jamais un aboiement, jamais un cri d'oiseau.
En face du Lido, au bord d*un vaste espace d'eau salée et déserte, l'abattoir, la boucherie.
Avec sa proue en clef de /a, sa poupe en col de cygne, et son felze assez semblable à l'âme d'un instrument à cordes, la gondole tient du bateau, de l'oiseau et
de la contrebasse. Je vois un cojite fantastique finissant comme, ceci :
Le gondoliei* se lève, dresse son bateau tout ruisselant contre soi-même, joue un air dessus avec sa godille comme avec un archet, puis le rabaissant, saute à califourchon sur la quille, comme sur le dos d*un grand cygne noir qui s'envole lourdement, bruyamment vers la haute mer : « Fenice !»