I. — HISTORIQUE
La France est sans contredit le pays de l’Europe où la décoration des édifices religieux au moyen de vitraux formés de verres colorés a été le plus employée dès les époques les plus lointaines de son histoire, et, quoiqu’un grand nombre de ces vitraux aient été détruits au cours des révolutions de toute nature dont elle a été le théâtre, c’est encore chez elle qu’on retrouve les spécimens les plus nombreux et les plus complets de l’art de la Peinture sur verre.
Des artistes de grand talent ont été chargés depuis quelques années d’opérer d’importantes restaurations dans un grand nombre de basiliques et d’églises autrefois garnies de vitraux; grâce aux études qu’ils en ont faites, il leur a été possible de reconstituer dans leur forme primitive ces spécimens si bien appropriés aux édifices qu’ils étaient chargés de clore et d’embellir en même temps.
La nécessité de restaurer un grand nombre de verrières anciennes s’était fait sentir depuis longtemps, et il y avait été procédé à diverses époques pour quelques-unes d’entre elles, mais l’inexpérience de ceux auxquels étaient confiées ces restaurations les leur avait fait exécuter d’une façon si défectueuse qu’il est toujours difficile et quelquefois impossible d’en opérer la reconstitution.
L’impossibilité où l’on était, d’autre part, de se procurer à cette époque, les verres nécessaires pour remplacer les pièces disparues, faisait que, sans aucun souci ni du dessin ni du sujet, on recomposait un vitrail nouveau avec les débris du vitrail voisin, encore plus détérioré, auquel on empruntait les morceaux de verre, peints ou non, dont la teinte semblait se rapprocher de celle du morceau manquant.
Cette façon de procéder ne pouvait donner, on le comprend, que des résultats défectueux comme effet d’ensemble et, comme sujet, rendait le vitrail souvent inintelligible.
Dans les édifices religieux des xne et xme siècles, ce sont principalement les vitraux légendaires placés dans les bas côtés de la nef qui ont eu le plus à souffrir de cette manière de procéder, par suite de l’intercalation de personnages entiers venant parfois couper les médaillons formant partie de la légende.
Quelquefois, on simplifiait encore ce semblant de restauration en supprimant totalement les verres de couleur qu’on mettait au rebut et qu’on remplaçait par du verre blanc mis en plomb; on y ajoutait souvent une bordure faite des verres empruntés au vitrail préexistant.
Presque toujours, le vitrier qui avai t opéré ce remplacement laissait, comme à dessein, dans un point quelconque du vitrail, un ou plusieurs morceaux de verres colorés, presque toujours peints, faisant partie de l’ancien vitrail et posés comme témoins destinés à rappeler le vitrail primitif.
Il est peu de personnes qui n’aient eu occasion de remarquer ce fait assez fréquent dans des églises de campagne qui avaient été autrefois décorées à l’aide de vitraux colorés.
Levieil, l’un des derniers peintres verriers du xvme siècle, nous dit du reste que lui-même avait remplacé dans plusieurs églises des vitraux du xii6 siècle, dont les deux derniers en 1 74 1 > à Y Eglise de Paris , par des vitraux en verre blanc ; il prend occasion de l’obligation dans laquelle il s’est trouvé
de le faire, pour déplorer l’impossibilité de se procurer du verre rouge dont les vitraux du xne siècle étaient abondamment garnis, ce qui, seul à ses yeux, justifiait l’opinion généralement admise au sujet des secrets de la Peinture sur verre, regardés comme perdus.
Nous rappellerons brièvement quelles sont les origines les plus probables de la découverte des propriétés du verre et de sa fabrication.
Il est généralement admis que c’est en Egypte que la fabrication du verre a pris naissance ou que, tout au moins, elle y a pris un développement important; on y retrouve à chaque pas les traces d’une civilisation des plus avancées dont les découvertes modernes n’ont fait que confirmer l’ancienneté.
La métallurgie de certains métaux facilement fusibles, tels que le cuivre, l’étain, le plomb, y était connue; les statuettes en bronze de l’époque des Pyramides, dont la fabrication est estimée devoir remonter à 36oo ans avant Jésus-Christ, en sont une preuve indiscutable; or il ne semble pas douteux que l’art de la Verrerie ne fût intimement lié à celui de la métallurgie de ces métaux et que la production de verres ne fût elle-même la conséquence de leur extraction.
L’application des températures élevées nécessaires pour opérer leur réduction et leur fusion, la présence des matières siliceuses indispensables pour la réussite de ces opérations devaient amener, en même temps que la formation d’un métal, celle de silicates multiples, plus ou moins fluides, qui n’étaient autres que des verres imparfaits, le plus souvent colorés, dont on devait rapidement reconnaître et utiliser les propriétés particulières.
On trouve dans les tombeaux égyptiens de la iv* dynastie de nombreux objets en verre coloré pour la plupart, qui pourraient faire penser que la découverte de la coloration du verre avait pu être faite simultanément et peut-être même avant celle du verre non coloré.
Les Egyptiens employaient le verre pour imiter les pierres précieuses, pour faire des objets de parure, des perles, des pendants d’oreille, etc. Ils s’en servaient aussi pour la décoration architecturale des palais, des temples et des tombeaux, en mosaïques murales et comme pavement.
Ce mode de décoration, pratiqué plus tard en Orient, fut transmis aux Grecs et aux Romains chez lesquels il fut employé à profusion à certaines époques. La plupart des maisons rendues au jour par les fouilles faites à Pompéi et à Herculanum sont garnies d’ornements en verre. On en augmenta la richesse de décoration en formant des dessins par la juxtaposition de verres de couleur de teintes variées, assemblés suivant des contours dessinés d’avance.
Ce genre d’ornementation, très usité, était devenu général et il en restait encore des spécimens, au vme siècle, en Italie et dans les Gaules. Les voûtes de l’église de Sainte-Sophie, à Constantinople, terminée en 56o, en étaient complètement couvertes.
Dans les nombreuses églises construites sous Charlemagne, ce mode de décoration avait été adopté pour le revêtement des murailles.
Il existait dans le Forum de Naples un portrait du roi des Goths, Théodoric, et, à l’église de Ravenne, un Raptême de Jésus-Christ faits en mosaïques de verre.
A Reims, se trouvait une très importante mosaïque figurant les douze signes du zodiaque, les saisons de l’année et le sacrifice d’Abraham.
On est amené à penser que l'invention des vitraux translucides n’a été qu’une conséquence de l’emploi fait en grande quantité des verres colorés nécessaires pour la confection des mosaïques, et l’on peut s’expliquer que l’emploi du verre pour cet usage n’a pas été fait plus tôt, par cette considération que la nécessité de clore les fenêtres par des vitres ne se faisait pas sentir dans les pays où avait été pra-
liquée primitivement la décoration en mosaïque de verre.
La similitude que l’on constate entre les mosaïques et les vitraux anciens, tant au point de vue des dessins qui y sont reproduits qu’au point de vue des verres eux-mêmes, est frappante : la plupart de ceux-ci eussent été susceptibles d’être utilisés aussi bien pour faire des vitraux que pour faire des mosaïques ; une partie de ces verres sont, en effet, transparents; d’autres, opaques par réflexion, permettaient néanmoins de laisser passer les rayons lumineux par réfraction, certains corps opacifiants utilisés encore à l’époque actuelle donnent au verre cette propriété ; un petit nombre seulement d’entre eux étaient complètement opaques.
Nous verrons par la suite que la composition des verres de vitraux était à peu près la même que celle des verres de mosaïque et éminemment propre, en général, à les faire résister aux altérations auxquelles leur usage devait les exposer.
Il est maintenant avéré que le verre a été employé, si ce n’est par les Grecs, tout au moins par les Romains, pour clore les fenêtres des habitations.
On a trouvé, en effet, à Pompéi, détruite en l’an 79 de notre ère, une fenêtre garnie d’un vitrage dont la superficie était de omq,4o, dimension relativement considérable. Ces vitres, produites par coulage dans un moule métallique, sans doute, avaient de 5ram à 6mm d’épaisseur et étaient teintées en jaune verdâtre peu intense.
Il n’a pas été trouvé de verres de vitrage d’une époque antérieure, etcen’estque plusieurs siècles plus tard qu’on semble en avoir adopté l’usage.
Les premiers vitraux, très analogues aux mosaïques de verres, ne présentaient de différence avec elles qu’en ce que l’épaisseur des verres était moindre.
Tous les verres des XIe et xne siècles avaient de 3mra à 4ram d’épaisseur, ceux des mosaïques anciennes n’avaient pas plus de 7ram.
Les verres des mosaïques de Sainte-Sophie, à Constantinople, sont dans ce cas.
Quand on eut l’idée de les employer en décoration translucide, ces morceaux de verre furent enchâssés isolément dans des vides laissés dans les fenêtres par des meneaux en pierre ou en plâtre, comme cela se pratique encore dans les constructions de l’-architecture arabe; plus tard, on les mit dans des châssis Je bois évidés et ornés, ainsi que le décrit Grégoire de Tours, mais ce n’est que bien postérieurement qu’on les réunit les uns à côté des autres, en les maintenant oar des attaches en fer ou en plomb.
D’après les documents qui nous restent, il y a lieu de penser que les verres employés alors étaient généidlement des verres colorés, presque aussi faciles à produire quelta 'rerres non colorés.
A partir du ive siècle, les écrivains ecclésiastiques : Lactance (325), Chrysostome (407)? Prudence (4 10), Jérôme (420), parlent avec admiration de l’effet merveilleux produit par les verrières placées aux fenêtres des églises.
Aux Ve et VIe siècles, Grégoire de Tours (5g3) les compare à des pierres précieuses qui seraient enchâssées les unes à côté des autres , de façon à produire des dessins déterminés .
Fortuna, évêque de Poitiers (609), dans ses poésies, vante l’éclat des verrières colorées; il admire l’effet que produit sur les murs et les voûtes de Notre-Dame de Paris, construite par Ghildebert, la lumière décomposée par les vitraux aux premières approches de l’aurore.
Comme on le voit, ce mode de décoration si remarquable avait dû être très employé dans les Gaules; il serait même permis de supposer qu’il y avait été inventé et que, plus tard, il se serait répandu dans les contrées voisines.