‹ Note sur les verres des vitraux anciensChapitre 5 sur 16 · PROCÉDÉS PRIMITIFS DE FABRICATION DES VERRES DE VITRAUX · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS PRIMITIFS DE FABRICATION DES VERRES DE VITRAUX

Pour obtenir les verres plans qui servaient à la confection des vitraux, le procédé employé très probablement le premier a été celui des plateaux, désignés aussi sous le nom de cives quand ils sont de petite dimension; le procédé consiste, comme on le sait, à opérer à chaud, par un mouvement rapide de rotation, le développement d’une sphère creuse de verre percée en un point, et amenée à l’état de malléabilité voulu.

Les cives, qui n’avaient que iocmà i2cm de diamètre généralement, étaient employées également, mais sans être découpées, pour clore les fenêtres des habitations somptueuses.

Vasari dit, en effet, que, dans V origine, le verre employé pour garnir les fenêtres se présentait sous forme d’yeux colorés assemblés dans des châssis de plomb.

Il s’agit là évidemment de cives toujours plus épaisses et, par suite, de coloration plus intense au centre qu’aux bords et produisant, étant éclairées par derrière, l’effet de lentilles.

Les plateaux fabriqués en vue de la confection des vitraux étaient de plus grande dimension; leur diamètre allait jusqu’à 6ocm et même 90e111 ; on y découpait, avec un fer préalablement rougi au feu, l’emploi du diamant n’étant pas encore connu, et suivant les contours tracés d’après le dessin du vitrail, les morceaux nécessaires à sa confection.

Pour obtenir sur les verres ainsi découpés les dessins destinés à reproduire les images que cette opération ne suffisait pas à donner, pour faire en un mot le trait, on employait des couleurs dites de grisaille.

Ces grisailles, composées d’oxydes métalliques destinés à donner au trait la couleur et l’opacité voulues, étaient addi-

tionnées de matières fusibles permettant de les faire adhérer au verre sur lequel elles étaient appliquées; elles acquéraient alors, par une cuisson au moufle, une inaltérabilité analogue à celle du verre même.

Suivant les époques, ces couleurs de grisaille variaient de teinte et de composition, la façon de les employer était également différente, chaque peintre verrier qui les fabriquait lui-même gardant soigneusement le secret de ses procédés. Ces grisailles étaient généralement composées d’oxyde de cuivre et d’oxyde de fer, soit à l’état d’oxyde de fer intermédiaire (Fe30‘), provenant des battitures obtenues en travaillant le fer à la forge, soit de sesquioxyde de fer ( Fe203) à l’état naturel, ou obtenu artificiellement par la calcination de sels de fer tels que les sulfates de protoxyde de fer ou couperoses ; ces oxydes, mêlés à un fondant approprié et broyés d’une façon parfaite, étaient humectés avec du vinaigre, de l’urine ou du sucre dissous, puis appliqués au pinceau sur le verre et cuits à la température du rouge sombre, température reconnue suffisante pourles y faire adhérer. Les couleurs de grisaille des vitraux anciens possédaient des qualités remarquables ; à l’époque actuelle, on ne les imite que difficilement : elles sont généralement d’une teinte chaude, due au soin avec lequel les oxydes de fer ont été calcinés, et d’une demitransparence produite par leur finesse qu’on obtenait grâce à un broyage prolongé et complet.

Le véhicule dont on se servait pour les employer avait son importance, car il donnait des traits et des demi-teintes d une solidité telle, même avant la cuisson, qu’au bout de très peu de temps on pouvait les recouvrir d’une seconde teinte formant le modelé sans que celle qui avait été posée précédemment en fût altérée (1).

(’) Nous avons trouvé, sur certains verres du xme siècle, des traits en grisaille qui n’avaient pas été cuits et qui, néanmoins, posés dans des endroits peu exposés sans doute, étaient restés intacts.

Plus tard, au XVIe siècle, dans les grandes figures modelées pour lesquelles on avait cessé d’employer le trait, on appliquait ces grisailles avec de l’eau, ce qui exigeait une sûreté de main que quelques artistes de cette époque possédaient à un haut degré.

Quoiqu’il soit bien établi qu’il existât des vitraux de couleur avant le xie siècle, il ne reste en France aucun vestige qui nous permette de contrôler les renseignements trouvés dans les Chroniques contemporaines. Cependant, l’une d’elles rapporte que, au IXe siècle, du temps de Charles le Chauve, il existait deux artistes, Ragenet et Belderre, jouissant d’une grande autorité dans l’art de la Peinture sur verre ; ils ont été regardés par certains archéologues comme les chefs de race des peintres verriers français. Il n’est fait aucune mention des œuvres qu’ils ont produites.

La Chronique de Sainte-Bénigne, de Dijon, datant de ioÔ2, dit qu’il existait dans cette église un très ancien vitrail représentant sainte Paschasie, que l’on disait provenir de l’église primitive et, par conséquent, d’une époque de beaucoup antérieure. Cette église avait été réparée en 816, puis en 1001 ou 1002.

On rapporte, dans le Cantatorium de saint Hubert, qu’un homme très habile dans son art, nommé R.oger, vint de Reims, de 1060 à 1070, pour exécuter les verrières destinées à une église des Ardennes.

L’abbaye de Tergensée, en Bavière, possède des vitraux qui lui furent donnés en 999 par un com te Arnold. On y voit également cinq fenêtres peintes par le moine Wernher, de 1068 à 1091. On suppose que, à Heldesheim, en Hanovre, les verrières qui s’y trouvent ont été peintes de 1029 à ioSg, par un nommé Buno.

Les plus anciens vitraux qu’on trouve en France sont du xiie siècle ; à cette époque, la fabrication s’était développée dans des proportions relativement considérables, et, quoique

le plus grand nombre en ait disparu, les spécimens qui nous restent sont assez nombreux pour que nous puissions les juger et les apprécier.

Jusqu’à la lin du xive siècle, les vitraux n’étaient ni signés ni datés, et ce n’est que par une étude attentive et en compulsant les manuscrits relatant les circonstances dans lesquelles les monuments qu’ils décorent ont été édifiés, qu’on a pu fixer la date de leur exécution; par l’inspection des vitraux euxmêmes, on a pu déterminer également l’époque à laquelle ils appartenaient; la nature des verres, leur coloration et leurs dimensions, le dessin des personnages et leur costume, enfin la forme des lettres composant les inscriptions légendaires qui y sont tracées sont autant d’indices qui permettent de déterminer leur âge d’une façon très approximative.

L’étude des procédés employés pour dessiner les personnages et les ornements vient aider encore à nous fixer à cet égard; elle permet, en outre, de suivre les progrès réalisés à chaque époque, progrès qui n’étaient qu’une conséquence de ceux faits dans la Peinture à l’huile; la Peinture sur verre tendait, en effet, à s’en rapprocher progressif vement.

Jusqu’à la fin du xne siècle, le dessin des têtes et des mains, les contours et les plis des vêtements étaient exécutés de la façon la plus simple et, pourrait-on dire, la plus naïve, en même temps la plus propre à caractériser le personnage qu’on voulait reproduire : un simple trait en grisaille posé sur du verre coloré suffisait à l’artiste qui savait tenir compte avec beaucoup de sagacité de la distance à laquelle le vitrail devait être vu.

Suivant qu’il était plus ou moins éloigné, le trait était plus ou moins large; nous avons vu dans un vitrail du xme siècle, placé dans une fenêtre haute de la nef, des traits ayant plus d’un centimètre de largeur.

Plus tard, pour donner plus de relief aux parties éclairées,

on produisit des ombres en faisant une série de traits parallèles ou entrecroisés, ayant pour but de diminuer la transparence du verre, sans la supprimer.

Vers la fin du xne et le commencement du xme siècle se manifesta la tendance à modeler les figures; à cet effet, on appliquait une couche très légère de fondant coloré sur une partie du verre et, sur cette couche uniforme, on posait après coup le trait en grisaille; le tout était cuit ensuite à un seul feu.

Les médaillons de ia Sainte-Chapelle, à Paris, qui a été terminée vers 1246, ont été décorés et peints dans ces conditions. 11 en est de même des verrières du xme siècle qu’on rencontre au Mans, à Auxerre, à Amiens.

Cette manière de procéder a été pratiquée jusqu’à la fin du xiv® siècle.

Par contre, le trait si rigoureux employé exclusivement aux xiie et xme siècles diminue d’importance et d’effet; il a même complètement disparu au xvie siècle.

A cette époque, le verre sur lequel se peignent les chairs n’est plus qu’un verre incolore teinté inégalement par la grisaille que l’artiste y a appliquée.

Quoique d’une valeur artistique plus grande, le dessin des vitraux du xvie siècle est généralement moins satisfaisant, vu à distance, que celui des vitraux des époques précédentes; il est souvent mou et indécis, et le spectateur se trouve dans l’impossibilité d’en découvrir les finesses.

On a pu hésiter quelquefois à fixer l’époque à laquelle les vitraux appartenaient, par suite des modifications qu’on leur a fait subir d’une façon manifeste ; on trouve, en effet, des vitraux dans lesquels les figures sont du xne siècle et l’entourage du xme siècle; d’autres où les verres d’un vitrail du xme siècle ont été retaillés et dont la mise en plomb est du xvie.

L’explication peut en être donnée, souvent, par le changement d’emplacement qu’on leur avait fait subir ; ce qui arrivait

quefquefois quand, par exemple, agrandissant l’église, on y adjoignait des chapelles de chaque côté de la nef.

Aux xiie et xme siècles, les vitraux étaient considérés comme de grande valeur vénale, et nous verrons par la suite que leur prix devait être, en effet, assez élevé; aussi les conservait-on précieusement, en ménageant les parties peintes et en n’en modifiant que l’entourage quand il fallait les adapter à des emplacements nouveaux.

Pour la même raison, les vitraux étant regardés comme des objets de luxe, leur introduction dans les monastères dont la règle obligeait à faire vœu de pauvreté était interdite ; nous voyons, en effet, dans un Capitulaire de l’ordre de Citeaux que, vu le prix élevé auquel s’élevait V acquisition des vitraux peints, on en défend l’ usage dans les églises soumises à la règle de saint Bernard .

Tous les monastères obéissant à la règle de l’ordre de Citeaux, et I on sait combien ils furent nombreux à une certaine époque, étaient pourvus de vitraux formés par l’assemblage de verres non colorés; ces vitraux portaient le nom de vitraux

cisterciens.

Les vitraux du XIIe siècle que nous pouvons citer comme les plus remarquables sont ceux de l’abbaye de Saint-Denis, •dont l’exécution fut ordonnée par l’abbé Suger qui s’y est fait représenter lui-même.

D’après Levieil, les verres de ces vitraux avaient été fournis par des Allemands et l’exécution même en avait été faite par des Anglais, dont l’abbé Suger aurait eu beaucoup de peine à opérer le recrutement.

On peut citer également les vitraux de la Cathédrale d’Angers, datant de ii2Ô à ii3o, ceux des trois fenêtres placées au-dessus de la façade ouest, dans la Cathédrale de Chartres ; parmi eux, celui qui représente l’arbre de Jessé est peut-être le plus beau spécimen connu des vitraux de cette époque, au point de vue de la coloration des verres.

Il en existe encore du xne siècle à Poitiers, à Bourges, à Châlons-sur-Marne, au Mans, à Strasbourg.

Ils sont généralement de la plus grande beauté comme disposition, harmonie des couleurs et composition; ils présentent de grandes analogies entre eux, ce qui s’explique par le petit nombre d’endroits où on les produisait. C’était, en effet, dans les cloîtres, où s’étaient concentrés tous les éléments doués de l’activité intellectuelle la plus développée comme sciences et comme arts, que de véritables corporations religieuses s’étaient adonnées à cette fabrication, et, grâce aux traditions qui en avaient été conservées et aux soins donnés à leur confection, sans autre souci que celui de leur perfection même, il leur avait été possible de produire des œuvres aussi remarquables par l’élévation du sentiment religieux qui y domine que par leur exécution irréprochable.

En examinant les panneaux d’un vitrail de cette époque, on est surpris de voir avec quel soin en sont traités les moindres détails ; on sent que les artisans qui l’ont exécuté ne se sont nullement préoccupés du temps plus ou mojns prolongé qu’ils devaient y mettre pour le parfaire, et que les sommes dépensées pour y arriver étaient sans importance à leurs yeux.

On regarde les vitraux du xne siècle comme étant de beaucoup supérieurs, au point de vue de l’exécution d’ensemble, à ceux des époques suivantes, et le bon état de conservation relatif dans lequel on les trouve, eu égard au temps prolongé depuis lequel ils sont en place, ne peut que confirmer cette opinion en ce qui concerne la qualité des verres.

Ils se distinguent des vitraux du xme siècle par les formes archaïques des personnages ainsi que par les costumes rappelant, pour beaucoup d’entre eux, l’époque romaine.

Nous parlerons ultérieurement des teintes des verres, différentes à ces deux époques.

VITRAUX DU XIIIe SIÈCLE.

C’est au xiiie siècle qu’ont été produits les spécimens les plus nombreux de l’art de la Peinture sur verre, par suite du développement sur une plus grande échelle de la fabrication des vitraux.

L’élan religieux était général dans toute la France et l’ère de tranquillité et de prospérité qui s’était ouverte avec le commencement du siècle avait contribué au progrès de l’art sous toutes ses formes.

Le nombre des églises construites pendant la durée du xme siècle est considérable, ce dont nous ne pouvons qu’imparfaitement juger, car il n’en subsiste que bien peu. D’après Levieil, il existait encore , en 1764, dans le seul diocèse de Paris, quarante églises, monastères ou paroisses, même de village, ou il restait des vitres de cette époque, sans comprendre celles où l’on avait remplacé les vitres peintes par des vitres blanches.

A la fin du xme siècle, dans l’île de la Cité, à Paris, dont l’étendue est cependant bien faible, il y avait dix-huit églises, toutes garnies de verrières formées de verres colorés. Cette décoration, de la plus grande beauté, s’harmonisait parfaitement avec le luxe intérieur de l’église elle-même dont les murailles étaient couvertes d’ornementations polychromes sur toute leur étendue, et les autels garnis d’objets de grand prix; à Notre-Dame de Paris, des reliquaires en or massif de la plus grande richesse se présentaient à l’adoration des fidèles ; à l’entrée, se trouvait même la statue de Philippe-Auguste à cheval.

L’aspect sous lequel se présentent à nous les églises à l’époque actuelle ne peut donner, paraît-il, aucune idée de ce qu’elles étaient à cette époque.

Les fenêtres étaient généralement de très grandes dimensions, aussi la quantité de verres qu’on avait dû fabriquer

pour les garnir avait-elle dû être relativement importante.

A cette époque, le nombre des localités où se fabriquaient les vitraux s’était de beaucoup augmenté. Exclusivement monastique d’abord, cette fabrication était devenue en partie laïque, elle perdait du même coup de son unité et de sa perfection.

Une des premières conséquences de l’augmentation des endroits où se fabriquaient les vitraux avait été d’amener beaucoup de variations dans les teintes des verres colorés, dont le nombre s’en était accru singulièrement; les variétés de tons d’une même couleur étaient en même temps devenues plus grandes.

A cette époque, les vitraux sont d’une exécution matérielle moins soignée et la valeur de certains d’entre eux est même assez inférieure.

La fabrication étant moins localisée qu’au xne siècle, on trouve de nombreux indices que le même artiste a collaboré à l’exécution de vitraux placés dans des monuments souvent fort éloignés les uns des autres.

Bien que manquant de renseignements précis sur les lieux d’où provenaient les verres de couleur qu’on y employait, il est presque certain qu’au xne siècle ils étaient fabriqués dans les monastères mêmes. Dans la suite, il s’établit de véritables verreries, alimentant toute une région; la similitude de couleurs des verres employés, en particulier celle des verres composant les fonds, le laisse supposer :

Tandis que dans l’Ile de France le rouge et le bleu se rencontrent en parties à peu près égales, dans les vitraux de l’Est, dont le type le plus caractéristique se trouve à la Cathédrale de Strasbourg, ce sont le rouge, le vert et le jaune qui prédominent.

L’harmonie de ces vitraux en est par suite bien différente comme effet d’ensemble.

A la fin du xme siècle, un nouveau procédé de décoration destiné à rendre de grands services à l’art de la Peinture sur

Page 1