CARACTÈRES EXTÉRIEURS
VERRES DES XIIe ET XIIIe SIECLES.
En examinant les vitraux des xne et xme siècles, on est frappé de la faible dimension des verres qui les composent; quoique certaines figures soient deux et trois fois plus
grandes que nature, dimensions nécessitées par la grande hauteur à laquelle les vitraux dont elles font partie devaient être placés, ils sont formés de morceaux ayant rarement plus de trois décimètres carrés de surface et plus souvent de morceaux de moindre dimension; pour une seule figure, il a fallu quelquefois vingt-cinq et trente pièces juxtaposées et assemblées. L’ensemble du vitrail, vu sous un certain angle, manque de planimétrie et forme une série de bosses plus ou moins accentuées, produites soit par l’épaisseur inégale des verres, soit par la façon grossière dont ils ont été étendus ou redressés, au moment de leur fabrication.
Nous avons été à même d’examiner des morceaux de verre d’un vitrail du xme siècle provenant de Sées (Orne), dont l’épaisseur, dans une largeur de om, 1 5, variait de 2ram, 5 à6mm.
Dans un vitrail de Saint-Julien-du-Sault (Yonne), un morceau de bleu mis en écoinçon était tellement inégal d’épaisseur qu’il a été impossible de le replacer quand on en a fait la restauration.
Ces verres étaient fabriqués soit en plateaux ouverts au feu, soit en manchons étendus ou développés après coup; ils étaient rarement bien plans et formaient généralement une surface plus ou moins gauche.
Contrairement à l’opinion qu’on pourrait s’en former à la lecture du manuscrit du moine Théophile (’), nous pensons que le procédé des manchons était le moins usité et que celui des plateaux ouverts au feu, bien certainement inventé le premier, avait été employé de préférence jusqu’au xvne siècle. (*)
(*) Le manuscrit du moine Théophile, dont le titre est Theophili diversarum artium schedula, est le plus ancien document connu et d’une date très incertaine; après avoir été considéré comme écrit au ix® siècle par Tutelin, moine de Saint-Gall, puis au XIe siècle, il est plus généralement admis qu’il date de la fin du xn° ou du commencement du xuie siècle.
Cet Ouvrage dénote une connaissance très complète delà fabrication du verre et principalement de celle des vitraux. Il a été traduit en i843 par M. le comte de l’Escalopier.
Cette opinion semble justifiée par des considérations tirées de l’examen des verres qui nous restent de cette époque et qu’il nous a été possible d’examiner en très grand nombre; en voici les principales :
i° Ce mode de fabrication était de beaucoup le plus simple et n’exigeait qu’une seule recuisson du verre, tandis que, par le procédé des manchons, ces derniers une fois ouverts et recuits, il fallait, dans un second four, dont Théophile donne du reste la description et qu’il appelle (Livre II, Chapitre IX, de Dilatandis vitreis labulis) le four de dilatation, étendre ou dilater ce manchon préalablement fendu sur sa longueur, puis recuire la feuille plane ainsi obtenue.
2° L’inégalité d’épaisseur des verres était inévitable en employant des plateaux; dans leur fabrication, en effet, il est très difficile de les soutenir et de les ouvrir si l’épaisseur n’est pas notablement plus grande au centre qu’aux bords. De plus, il est rare qu’ils se développent en formant un plan parfait; le plus souvent', ils sont gondolés soit dans le fond, soit dans la partie médiane du rayon, par suite de l’inégalité de leur épaisseur dans leurs diverses parties.
3° On trouve souvent dans les endroits les moins apparents des vitraux, tels que les coins, des morceaux portant encore la trace de l’attache par laquelle ils étaient tenus au moment de leur fabrication (* ).
4° Les lignes circulaires formées par les veines plus ou moins foncées qui se trouvent dans certains verres, tels que les rouges, les bleus, les jaunes, ainsi que la bordure même du plateau qui a été mise en plomb souvent sans avoir été touchée, nous en donnent une nouvelle confirmation : dans des vitraux de Tout, du Mans, de Limoges, de Châlons-sur-
(’) Ces morceaux sont analogues aux vitres que l’on voit encore en Normandie et en Bretagne, aux fenêtres des écuries et des étables, et que les colporteurs vendaient comme produits inférieurs venant ues verreries où se fabriquait autrefois le verre à vitres ordinaire au moyen de plateaux.
Marne, de Sées, d’Auxerre, de Saint-Julien-du-Sault, les lignes circulaires formant le bord du plateau correspondent à une circonférence ayant de om,5o à om,6o de diamètre.
A Gisors, dans un vitrail datant de i545, les plateaux d’où avaient été tirés les verres devaient avoir plus de ora, 70 de diamètre.
Dans un même vitrail, il est à remarquer que certaines couleurs ont été faites en plateaux, tandis que d’autres ont été, faites en manchons; ainsi à Sées (Orne), les bleus et les verdâtres ont été obtenus par le premier procédé, les jaunes, les rouges, les verts et les pourprés, par le second.
Cette même remarque a été faite pour des vitraux du xne et du xme siècle, au Mans, à Châlons-sur-Marne ; il en est de même pour des vitraux du xvie siècle, à Saint-Firmin (Oise).
Les verres anciens sont souvent remplis de bulles ou bouillons, assez gros parfois, qui font supposer que le raffinage en a été incomplet. Toutefois, ce défaut n’a rien de général. La plus grande partie des verres sont, au contraire, assez purs et en particulier dépourvus de pierres ou granulations siliceuses (infondus) pouvant en occasionner la casse, ce qui, eu égard à leur composition chimique et à leur fusibilité toujours faible provenant de la petite quantité de bases alcalines qu’ils contiennent, prouverait qu’ils étaient fondus à une température élevée.
Les grains et les pierres qu’on y rencontre quelquefois sont de nature alumineuse et proviennent de la détérioration des creusets dans lesquels ils avaient été fondus; ils ne sont généralement pas susceptibles d’altérer leur solidité.
L’épaisseur des verres des xne et xme siècles est en moyenne de 3rara à 4mm> épaisseur qui avait été reconnue sans doute nécessaire pour faire des vitraux suffisamment résistants.
Enfin, une dernière particularité intéressante de la fabrication des verres à ces deux époques, qu’il était bon de si-
gnaler, c’est que, saufles rouges, il n’en existe pas de plaqués, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais été obtenus par la superposition de deux verres de teintes différentes soudés à chaud au moment de leur fabrication.
Ce n’est tout à fait que par exception qu’on a trouvé des bleus et des roses plaqués à la Cathédrale de Toul, dans des vitraux de la fin du xme siècle.
Ces verres se rayent difficilement et rendent, quand on les laisse tomber sur le sol, un son analogue à celui que rendrait un morceau de métal, tel que de la tôle, dans les mêmes circonstances.
VERRES DU XVIe SIECLE.
Quoique les personnages soient généralement de moins grande dimension qu’aux xne et xme siècles, on constate qu’au xvie siècle les verres sont plus grands, pris isolément; une figure, par exemple, est formée d’une seule pièce de verre.
Ils sont plus plans et d’une épaisseur beaucoup plus faible, réduite même quelquefois à imra.
Ils sont bien fondus, mais incomplètement raffinés et contiennent des bouillons plus petits; on ne trouve que par exception de grosses bulles gazeuses renfermées dans la masse du verre pendant sa mise en œuvre; ce fait peut s’expliquer en partie par leur fusibilité plus grande qui les rendait un peu moins difficiles à façonner.
Nous avons déjà parlé du procédé de fabrication tout particulier des verres de cette époque, c’est-à-dire par placage; il date de la fin du xve siècle et a été employé jusqu’à la fin du xvie siècle d’une façon générale, si l’on s’en rapporte aux échantillons trouvés; il est intéressant de rappeler qu’il n’en a été fait mention dans aucun Ouvrage et qu’il paraît même avoir été ignoré de Levieil. Nous avons rencontré des morceaux de verre formés de sept couches superposées; elles
étaient généralement au nombre de deux ou de trois.
Ce procédé dénote une science profonde de la décoration en meme temps qu’un grand talent d’observation de la part de celui ou de ceux qui l’ont imaginé; il exigeait un grand soin dans la composition de ces verres, pour leur permettre de s’accorder entre eux d’une façon parfaite (1 ).
Cette manière de procéder avait encore l’avantage de permettre de produire des gammes de teintes variées avec un petit nombre de verres colorés mis en fabrication; il suffisait, en effet, de faire varier les proportions de l’une ou de l’autre, soit comme épaisseur, soit comme nombre de couches, pour obtenir des tons se rapprochant plus ou moins de la teinte pure d’un des verres constituants.
C’est dans les violets dits violets-évêque dont il était fait un si grand emploi à cette époque, pour les vêtements, et qui étaient formés d’une couche de teinte pourpre et d’une couche de bleu ou de deux couches de Tune et d’une seule de l’autre, que cette variation de tons dans une même feuille de verre est le plus sensible; il en est de même pour les verres verts.
On savait utiliser ces dégradations avec grand art pour les vêtements et les draperies, mais l’application la plus importante et la plus répétée en était faite pour les ciels occupant le fond du vitrail; à cet effet, on y employait des bleus doublés, sur du blanc verdâtre, se dégradant de la teinte bleu foncé à la teinte blanc verdâtre.
Cet effet de dégradation, si favorable à l’aspect du vitrail (*)
(*) 11 est facile de vérifier, par la simple superposition de deux lames de verre, que la lumière, en traversant plusieurs milieux de coloration et d’intensité différentes, éprouve un effet de réfraction tout autre que celui qui se produit quand elle traverse une lame de verre de même intensité colorante, mais formée d’une seule couche de même teinte dans toute son épaisseur. C’est ce qui explique qu’il est impossible de reproduire exactement certains tons de verres du xvi® siècle par des moyens autres que ceux employés a cette époque pour les obtenir, c’est-à-dire par superposition de teintes.
était déjà utilisé au xme siècle, mais il n’était obtenu, à cette époque, que par la différence d’épaisseur des verres, uniquement teints dans la masse, comme nous l’avons vu.
Toutes les teintes de verre étaient produites par doublage et, pour certaines d’entre elles, il est même difficile de se rendre compte des raisons qui en ont motivé l’adoption; ainsi, on trouve des verts plaqués de blanc sur les deux faces ; d’autres fois une des couches de blanc est remplacée par du bleu ou du jaune; il est présumable que le verre blanc était employé, dans ce cas, pour permettre de décorer la feuille de verre au moyen du jaune d’argent, ce qui n’aurait pu se faire facilement sur du verre fortement teinté, ou encore pour éclaircir un ton trouvé trop foncé et l’harmoniser avec des verres de teintes différentes, mais de même valeur.
Nous avons cru devoir insister sur cette fabrication qui était d’une si grande perfection et dont les résultats sont, en effet, surprenants, étant données les difficultés qu’elle présente dans la pratique; il ne paraîtra pas hors de propos de rappeler, pour donner une idée de ces difficultés, qu’il n’est pas indifférent, pour obtenir l’accord parfait de deux verres, de les plaquer en les plaçant respectivement soit à l’intérieur, soit à l’extérieur du manchon destiné à produire le verre plan.
Aussi, y a-t-il lieu d’être surpris de la solidité de ces verres, qui sont généralement bien droits et ne présentent que rarement la forme arquée, que prend une feuille formée de deux couches de verre de même fusibilité, mais de contraction tant soit peu inégale. Ils sont, de plus, rarement faïences ou coupés de fissures imperceptibles, fissures visibles seulement par réfraction et sous un certain angle, et dont la présence aurait prouvé que l’accord n’était pas absolument complet, la contraction respective de chacune d’elles n’étant pas la même.
Nous avons eu cependant entre les mains quelques mor-
ceaux défectueux de ce chef: dans un verre jaune, doublé sur blanc, provenant de la Cathédrale d’Auch, les deux couches s’étaient séparées nettement ; dans des vitraux de Saint-Julien-du-Sault , des violets pourpres sur verdâtre étaient complètement faïencés.