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III.— ÉTAT DE CONSERVATION DES VERRES ANCIENS

En comparant entre eux les verres desxiie,xm6etxvie siècles, on peut constater que, malgré le nombre d’années très différent pendant lesquelles ils ont été soumis à des causes d’altération de toute espèce, et particulièrement à celles résultant de l’action des agents atmosphériques, les verres du xiie siècle sont, dans leur ensemble, les mieux conservés, et que, en général, les verres paraissent s’être altérés d’autant plus qu’on se rapproche de l’époque actuelle.

Il est de principe que l’altération que peut éprouver un verre est en raison directe de son degré de fusibilité, ce dont on se rend compte très simplement en le soumettant à l’action d’une température suffisante pour permettre le ramollissement; d’autres circonstances ont pu, toutefois, accélérer ou retarder cet effet de décomposition : la situation géographique a eu, à ce point de vue, une certaine importance ; on remarque, en effet, que les vitraux situés dans les contrées de l’Ouest de la France, telles que la Normandie et la Picardie, et exposés, par suite, aux vents humides venant de l’Océan, sont plus attaqués que ceux situés dans les contrées de l’Est et du Centre, qui avaient été placés dans les mêmes conditions d’orientation.

Dans les édifices petits et humides, insuffisamment ventilés, les verres sont aussi plus attaqués, mais d’une façon différente ; dans ce cas, c’est la face regardant l’intérieur de l’édifice dont

on peut constater l’altération, moins toutefois que la partie du verre enchâssée dans les plombs, où l’humidité produite par la condensation intérieure pouvait séjourner plus longtemps et d’une façon presque permanente.

Les verres, dans ce cas, sont piqués d’une multitude de petites cavités qui ont quelquefois soulevé la peinture, en rendant par place le verre complètement opaque et incapable de laisser passer les rayons lumineux.

11 est parfois assez difficile de s’apercevoir de l’altération qu’a subie un verre qui a conservé en apparence une surface lisse et brillante; ce n’est qu’en le ramollissant au feu qu’on en voit, quand il a été attaqué, une portion plus ou moins épaisse rester légèrement opaque et incomplètement fondue par suite de l’élimination partielle ou totale des éléments alcalins qui entraient dans sa composition (4).

Quand les verres sont attaqués à la partie extérieure, ils sont couverts d’une couche blanchâtre uniforme, composée de silice, d’alumine, de chaux et de l’oxyde colorant, ou bien ils sont parsemés de trous, généralement circulaires, réunis entre eux en affectant une forme vermiculaire qui, à première vue, paraît avoir été produite par l’action mécanique de corps durs, tels que des grains de sable qui auraient frappé leur surface en certains points.

L’explication n’en a pas été donnée d’une façon, à notre avis, suffisamment satisfaisante; nous admettrions volontiers, cependant, une de celles qui ont été proposées récemment et d’après laquelle les verres auraient été recouverts localement d’une végétation cryptogamique qui, par l’état d’humidité qu’elle entretenait et par l’absorption de l’élément alcalin (*)

(*) Ce mode d’expérimentation, employé pour les verres anciens destinés à la confection d’autres objets, et du reste d’une fusibilité plus grande, entre autre des verres de gobeleterie de Venise, nous a décelé une altération superficielle que l’examen le plus attentif n’avait pas été suffisant à faire découvrir.

qu’en auraient faite les racines, pourrait avoir attaqué la surface.

En frottant dans l’eau, avec une brosse dure, des verres attaqués dans ces conditions, on remarque, en effet, qu’elle prend une teinte verte très accentuée, produite par une sorte de mousse qui se détache du verre (’).

L’explication basée sur le manque d’homogénéité de la matière vitreuse qui se serait attaquée par suite inégalement, ne nous paraît pas pouvoir être discutée.

Cet effet est quelquefois très marqué, et nous avons vu des morceaux de verre jaune de Sées (1247) clu^ avaient été percés à jour.

Le trait des figures ou des vêtements fait en grisaille a suffi quelquefois pour empêcher l’attaque des parties du verre qu’il recouvrait; il en est de même, dans certains cas, pour les parties teintées en jaune à l’argent qui ont été ainsi protégées; il s’est évidemment formé, dans les endroits recouverts, une couche superficielle d’un verre de composition autre que celle du verre lui-même, possédant des qualités de résistance également différentes.

Tous les verres anciens, à peu d’exceptions près, sont, jusqu’au xvne siècle, moins fusibles que les verres modernes, et il est permis de supposer que ces derniers, placés dans les mêmes conditions, auraient moins bien résisté que ne l’ont fait les verres anciens.

Cette opinion, émise par Viollet-Leduc dans son Dictionnaire d’ Architecture, n’est pas sans fondement; il est à craindre, en effet, qu’un certain nombre d’entre eux ne subissent des altérations rapides; mais il est bon d’observer en même temps que la différence de fusibilité n’en serait pas seule cause, et que la composition chimique interviendrait elle-même, d’une façon notable, par l’introduction dans les

(’) Cette observation a été faite par M. Leprevost.

verres anciens d’éléments autres que ceux employés actuellement, et au nombre desquels doit être citée, en première ligne, Y alumine.

Nous aurons occasion, dans la suite, en nous occupant de leur composition chimique, d’appeler l’attention sur l’introduction, voulue ou non, de ce corps dans les verres anciens et du rôle qu’il y a joué.

Les verres employés dans un même vitrail étaient loin d’être de même qualité au point de vue de la fusibilité, mais à une même époque et dans une même région, la fusibilité, variable suivant la coloration, était sensiblement constante pour une même teinte de verre. On peut les ranger, à ce point de vue, dans l’ordre suivant, en commençant par les moins fusibles :

Au xiie siècle :

Les blancs,

Les rouges,

Les bleus,

Les pourpres,

Les verts,

Les jaunes ,

Les tons de chair.

Aux xme et xive et jusqu’à la moitié du xve siècle, l’ordre est le même, mais la fusibilité pour l’ensemble est toujours plus grande.

Au xvie siècle, l’ordre est légèrement changé, en ce qui regarde les violets et les bleus, qui sont les plus fusibles. Par exception, nous avons trouvé des blancs verdâtres de cette époque plus durs de beaucoup que tous les verdâtres du xme. Ces différences provenaient de l’introduction dans la pâte, de composition à peu près constante, d’éléments apportés par les oxydes colorants qui étaient rarement employés à l’état de pureté.

Les oxydes de cobalt, par exemple, utilisés pour faire

les superbes bleus du xne siècle, si brillants, si éclatants et en même temps si peu attaquables, n’étaient certainement pas les mêmes que ceux dont on s’était servi pour faire les bleus du xvie siècle qui sont généralement sourds, sans éclat, et de plus toujours très attaquables.

Les altérations produites à la surface des verres modifient profondément l’aspect des vitraux, sans changer pour cela les teintes des verres qui les composent. Ils deviennent seulement de ce chef plus obscurs, il en est même qui ont perdu toute translucidité.

En dehors des modifications amenées par ces altérations, tous les verres des vitraux anciens sont recouverts d’une couche plus ou moins épaisse d’une matière organique produisant à leur surface une sorte de dépoli ; cette matière contribue à modifier, pour sa part, l’aspect du vitrail en lui donnant une patine que ne peuvent posséder naturellement les vitraux modernes.

Chevreul, en faisant l’analyse de cette sorte de couverte spéciale, a trouvé qu’elle était composée de matières organiques très fines, débris des matériaux et matières de toute nature se trouvant dans la localité où était édifié le monument, agglomérés par une substance grasse, provenant sans doute du masticage des verres du vitrail, au moment de leur montage.

Quand on procède à la restauration d’un vitrail, on doit commencer par débarrasser les verres de cette espèce de vernis, ce à quoi on parvient facilement en les plongeant, après les avoir préalablement démontés, dans de l’acide chlorhydrique ou de l’acide fluorhydrique faible et même assez étendu pour ne pas attaquer le verre lui-même.

On a émis l’opinion, et non sans raison en apparence, que les verres des vitraux anciens avaient pu changer de teinte sous l’action prolongée de la lumière, et que la teinte de ces verres, telle qu’elle se présente à nous, n’est pas celle que A. 3

possédait le verre au moment où le vitrail avait été composé; il est certain que quelques teintes de verre sont susceptibles de se modifier, d’une façon sensible, sous l’action des rayons lumineux.

Il a été fait à ce sujet d’intéressantes expériences par M. Garfield, de Boston; M. Pelouze, le savant chimiste et éminent verrier, a donné pour des verres non teintés, et plus particulièrement pour le verre à glaces, une explication de ces phénomènes peu connus ; elle est basée sur la réaction du protoxyde de fer et du sulfate de soude; nous engageons le lecteur à se reporter aux Ouvrages où cette étude et ces observations ont été consignées (1).

Il était intéressant de vérifier si un effet analogue ne s’était pas produit dans les verres anciens ; on a, à cet effet, comparé les parties découvertes de verres convenablement choisis, exposées, par suite, à l’action de la lumière, avec celles qui, enchâssées dans les plombs, en étaient à l’abri; l’examen le plus attentif n’a pas permis de constater de différence appréciable dans aucun des verres mis en observation, même pour des verres de couleur chair, regardés, avec les violets, comme susceptibles de se modifier le plus aisément dans la fabrication moderne. On peut donner comme une seconde preuve de la fixité de nuance de ces verres, l’absence de modification qu’ils subissent quand on les chauffe dans un moufle, à la température nécessaire pour cuire les grisailles.

Un grand nombre de verres de fabrication moderne ne peuvent subir cette dernière épreuve, au grand désespoir des peintres verriers qui les emploient; aucun des verres anciens mis en expérience n’a éprouvé le moindre changement.

(’) Henrivaux (Jules), Venre et Cristal (Paris, Dunod). — Appert (L. ) et Henrivaux (J.), Verre et Verrerie. Grand in-8, avec i3o figures et un atlas in-4° de i4 planches ( Encyclopédie industrielle fondée par M. C. Lechalas); 1894 (Paris, Gauthier-Villars et fils).

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