TRAVAUX ORIGINAUX
M. Chabalier, interne de garde, et M. Pic, pratiquent la trachéotomie ou plutôt la cricotomie, la tumeur empêchant d’aborder la trachée au niveau de ses premiers anneaux. On emploie une canule très longue, de façon à dépasser le point de la trachée comprimée par la tumeur. Au cours de l’opération, hémorrhagie veineuse assez difficile à arrêter, provenant des veines entourant la tumeur; celle-ci, sectionnée en un point par le bistouri, a un aspect jaunâtre, paraît dure et peu vasculaire.
Après la trachéotomie, inhalations d’oxygène qui, au bout de quatre heures, font cesser le coma.
M. Mollière, qui examine alors la malade, porte le diagnostic de sarcome du corps thyroïde, avec généralisation aux muscles du mollet droit.
Depuis l’opération, la dyspnée n’a pas reparu ; mais malgré des soins antiseptiques constants et minutieux, la plaie s’élargit de jour en jour; la cachexie progresse, et la malade meurt sans suffocation, le 24 mai 1888.
A l’autopsie, la tumeur thyroïdienne est ferme, jaunâtre, entourée de ganglions, sa forme est celle d’une poire dont la grosse extrémité correspondrait à la situation normale de la thyroïde, et le sommet s’enfoncerait derrière le manubrium, à une profondeur d’un centimètre environ ; à la coupe, suc cancéreux peu abondant. La tumeur du mollet droit occupe les muscles jumeaux et soléaire qui sont confondus dans une même masse dure, blanc jaunâtre à la coupe, et facilement isolable des muscles et du tissu cellulaire ambiants. Tous les viscères sont examinés, on n’y trouve aucune trace de généralisation cancéreuse.
Les tumeurs thyroïdienne et musculaire sont examinées au point de vue histologique, par M. Bard, agrégé à la Faculté. (Le résultat de cet examen est consigné sur le registre du laboratoire d’anatomie pathologique sous le n° 143, 1888). La tumeur thyroïdienne est constituée par un amas de cellules embryonnaires, arrondies, petites, qui répondent au type histolog'ique des cellules des cancers primitifs du corps thyroïde, tel qu’il résulte de l’examen de plusieurs tumeurs de ce genre par M. Bard. Nous n’insisterons pas sur les détails qui caractérisent ce type, et qui seront prochainement développés par M. Orcel, dans un mémoire en cours de prépa-
ration au laboratoire d’anatomie pathologique. Il s’agit donc ici d’une tumeur maligne, d’un cancer du corps thyroïde sans stroma ; suivant les données classiques, ce serait un sarcome. Sur les coupes de la tumeur des muscles soléaire et jumeaux on ne retrouve que quelques fibres musculaires à peine reconnaissables, près de l’insertion des tendons. A part quelques bandes de tissu fibreux adulte et ondulé, en très petit nombre, la structure est identique à celle de la tumeur primitive, si bien que la différenciation entre les deux sortes de coupes serait impossible à faire au centre de la tumeur, où l’on ne trouve plus traces de tissu musculaire ou tendineux ; partout se présentent sous le champ du microscope des amas de cellules embryonnaires, présentant les caractères spéciaux auxquels nous avons fait allusion plus haut. C’est donc un cancer des muscles soléaire et jumeaux, secondaire à un cancer du corps thyroïde, et reproduisant tous les caractères de la tumeur primitive.
En résumé, la tumeur examinée est un cancer primitif développé aux dépens des cellules propres épithéliales du corps thyroïde, et la tumeur du soléaire n’est qu’un noyau secondaire de la tumeur thyroïdienne. C’est la première fois, croyons-nous, que l’on signale un cancer musculaire secondaire à un cancer du corps thyroïde, bien qu’on ait plusieurs fois noté des métastases viscérales ou osseuses (Cohnheim, Arch. de Virchow , t. LXVIII ; Wolfler, Arch. de Langenheck , t. XXIV et XXIX, et Wien. med. Wochenschrift , 1882, entre autres observations.)
. Cette observation nous a paru intéressante à plus
d’un titre. Tout d’abord, c’est un cas à ajouter à la liste des cancers thyroïdiens primitifs, affection moins rare qu’on ne le croyait autrefois. En outre, nous tenons à appeler l’attention sur deux points, l’un clinique, l’autre anatomo-pathologique.
En ce qui concerne la symptomatologie, nous avons relevé dans notre cas les principaux signes permettant de différencier l’évolution des tumeurs malignes de celle des goitres, d’après P. Berger (Rev. de Hayem, 1879, t. XIV) : développement rapide, intégrité delà peau, confusion des ganglions dégénéré avec la tumeur; pas de douleurs bien marquée à la pression. Nous n’avons pas observé chez notre malade ces douleurs lancinantes, auxquelles Rose (Arch. de Langenheck ,