CHAPITRE V
I SUPERSTITI
Le sort de Charles fut décidé par la mort de son frère Louis, en mai 1828. Il perdait en lui celui qui avait été le compagnon de toute sa vie. Louis était d'une bonne nature, d'un caractère doux et tranquille, mais d'un esprit indolent et très peu apte à l'étude. Le comte Monaldo le laissa vivre selon ses goûts : il n'eut d'autre passion que la musique, la mécanique et le tour. Il fit de gracieux bibelots : j'en possède deux très jolis. La flûte dont il jouait, il se rétait faite lui-même. Mais en disant qu'il n'eut que cette passion, je me trompe : il en eut une autre, et celle-ci le tua. Le jeu de paume, où excellent les habitants des Marches (I). Il y prit un refroidissement dont il mourut en peu de jours. Charles fit
(1) Le jeu de paume était en grand renom en Romagne, en Toscane et dans les Marches. Les vaillants champions de Becanati dont j'ai entendn rappeler les noms sont les sieurs Bonifazi et Ghezzi, M. Jean Carancini et Louis Campagnoli, mort récemment, qui forma des élèves très distingués, entre autres Dominique Braconi. Ce dernier vit encore ici. Il a fait partie d'une société d'Italiens qui donna des représeatations à Paris, dans Tété de 1854. J'ai vu une des affiches qu'il
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alors un coup de tête. Il quitta la maison paternelle au moment ou il épousa en mars 1829, contre la volonté de son père, sa cousine Pauline Mazzagalli, née en 1803, fille cadette de la comtesse Isabelle. Les motifs de ce refus de consentement étaient raisonnables, mais je crois que Charles et Pauline n'en méritent pas moins toutes les sympathies. Charles aurait attendu encore : l'affection qu'il avait pour cette femme supérieurement douée, si distinguée par ses vertus et ses talents, et joignant à cela une remarquable beauté, était toute sérieuse et dégagée des exaltations de la jeunesse. Il coulait des jours très agréables dans l'intimité de ses trois cousines qui l'aimaient toutes également, et dont Taffection dura jusqu'à leurs derniers jours. Il se sentit trop seul chez lui après la mort de Louis, attristé encore par le pressentiment que Oiacomo ne se déciderait jamais à se fixer à Recanati. La comtesse Isabelle avait su apprécier son caractère et elle avait deviné de quel dévouement il eût été capable en prenant chez elle la place d'un fils : les siens s'étaient ma* ries en quittant la maison de leur mère. Elle favo-> risa donc cette union qui réalisait ses plus chères espérances. Le comte Monaido s'y opposa, parce que les mariages entre cousins germains (ils s'ap-
conserye comme un glorieux trophée : elle portait la date du 2i juillet 1854, avec cette détùgnation : Arène italienne dei Champ^Myêieè,
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pelient ici frères-causins) lui inspiraient des scrupules insurmontables, et qu'il comptait sur Charles pour relever la famille par un mariage avantageux, ce qu'il ne pouvait attendre de son fils aîné. Le cadet devait donc prendre sa place. Louis, en effet, n'était plus ; Pierfirancesco (dont je parlerai plus tard) sortait à peine de Tadolescence. La résolution inopinée de Charles détruisait donc tous ses plans. Comme on le voit, ces motifs n'avaient rien de blessant pour l'épouse que Charles s'était choisie, et aucun blâme ne doit peser sur la mémoire de cette femme admirable. Les parents de son mari lui rendirent justice dès que leur ressentiment fut apaisé. Le comte Monaldo avait lutté toute sa vie avec les difGicultés d'une position embarrassée, et les affaires de la famille Mazzagalli n'étaient pas dans un meilleur état. Cependant Charles, à l'exemple de sa mère, releva cette maison, et ses parentes lui durent l'aisance et la tranquillité dont elles jouirent jusqu'à leur mort.
J*ai tenu à placer ici ces détails si intimes, quoi-* que dépourvus d'intérêt pour le lecteur, afin de justifier la mémoire de mon mari qui a eu à souffrir de la publication des lettres oii son père se plaignait de lui à l'occasion de ce mariage. 11 n'eut de cette union que deux filles, Tune, morte au berceau en 1830, l'autre en 1842, à l'âge de onze ans. Cette dernière perte fut pour Charles une autre source de
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4]^sft»poir rendu plus terrible par la désolation qui r^K'o depuis chez les Mazzagaili : sa temme refusa tout» tODSuIalion et pleura jusqu'à sa mort, arrivée en septembre 18.10, cette enfant adorée. Renfermée dana »on appartement, elle ne voulut voir d'autres personnes que celles de sa lamille, sa mère, ses Hoaurset son mari : tous ses autres parents même furent écartés. Sa sœur Hippolyte se renferma avec e!le dans la même solitude, et toutes deux, n'en sortirent qu'une fois (sa femme dans le printemps de 1880), pour se rendre à Ancône, auprès de Charles. 11 était alors, comme je l'ai déjà dit, dans cette ville, en qualité de directeur des Postes, ses ressources étant trop faibles (il ne recevait de sa famille que H écus romains par mois) pour vivre en gentilhomme oisif, et sa fierté trop grande pour vivre ans dépens de sa femme. 11 s'était vaillamment résolu à accepter cette triste nécessité (I}.
(1) C'est en aa qualité de diieclvnr des poBtCB qu'il eut BouTCTit DiiiHlc à partir arec M. Charles Thiers, le frère, je crois, de l'illuitre homme d'Etat, et qui était alors consul de France à AncOne (j'ai conservé de lui quelques cartes de visite). Mon maii me dis.'iit qu'il ressemblait beaucoup au célè' Im' ornlnir, ét;iiit comme lui trÈs petit. 11 était très minutieux et aussi un peu fatig.ant. 11 allait lui-mCme de temps en li:iu(B' à In jioste chercher son courrier, et il relançait mon mari jUKquir dans son e;il)iuet pour lui f.iire les plus sévères riTumuiiiTiiinlîons. Quand il le voj-.tit i trsvers le guicliet, il lui l'rinii : ii Monsieur le LVimte, n'oublie;! pas la [lostc ! .. » (J'usl la biuuiie qu'il voulait dire, et Charles lui répondait arec
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Un frère était resté à Charles, Piertrancesco (Pietruccio. comme on l'appelait en famille), le dernierné, venu au monde en 1813, quatorze années après mon mari, si délicat, si frêle, si gentil aussi, qu'il était ridole de toute la famille. 11 ne marcha seul que très tard, et Charles ne cédait à personne Tenfant maladif et faible, qui était toujours dans ses bras, ou perché sur ses épaules. Il me disait, ému par ce souvenir : c Pietruccio a grandi,- marchant avec mes jambes ». Le petit Piertrancesco lui rendait bien cette tendresse. C'était un charmant esprit. unwitflein (ïhumourei de causticité. Sansêtre aussi érudit que ses frères, n'ayant point fait d'études si sérieuses, il avait des connaissances variées et un goût parfait dans les lettres et les beaux-arts. Ses lettres à mon mari sont d'un style tout à fait différent de celui de ses frères aînés, mais pleines d'originalité et de verve. Il avait pour Charles un respect touchant . Quoiqu'il fût devenu l'héritier choisi par son père à la place de Charles déshérite parce qu'il n'avait point de postérité, tandis que lui-même avait deux fils, jamais aucun vent de discorde ne souffla entre eux. Pierfrancesco sem-
8on sang-froid habituel : d M. le consul, je suis payé pour cela ]». — Quand mon mari voulait donner plus d'importance aux recommandations qu'il me faisait, il ne manquait jamais d'ajouter en plaisantant : a Surtout, ne va pas oublier la poste ! D
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blait toujours s'excuser auprès de son frère d'avoir pris sa place, et leur correspondance est des plus affectueuses. C'est avec lui seul que Charles retrou* vait des éclairs de gaieté : son jeune frère le consultait pour toutes ses affaires, pour les arrangements de la bibliothèque, se recommandant à la mémoire merveilleuse de Charles et à la connaissance qu'il avait de cette vaste collection (1). (1 agissait de
(l) La mémoire de Charles était étonnante, et il la conserra jusqu'à sa mort. Quand, en 1867, il fit publier, dans la Omette Piémontaiêe, son article sur la statue de son frère, que M. Viani a reproduit dans son appendise, il citait quelques lignes de Foscolo. Ne voulant jamais dire ni écrire un mot dont il ne fftt parfaitement sûr, il voulut relire dans le périodique où cet article avait été publié (je crois être sûre que c'est le journal lo Spettatere qui s'imprimait à Milan) la citation qu'il lui empruntait. Ce journal était conservé en feuilletons^ avec une infinité d'autres en français et en italien (beaucoup dataient du siècle dernier) dans la bibliothèque. Ceux en petit format, comme le Spettatore, étaient rangés
derrière les livres plus importants qui occupaient le boxd des rayons. Charles n'était jamais en peine d'y retrouver ce qu'il voulait. Nous allâmes aussitôt chez Pauline, et il s'adressa à l'abbé Don Giovanni dalla Yecchia, chapelain et bibliothécaire de Pauline ; il lui dit avec son ton affable et parfaitement sûr : a Veuillez, je vous prie^ Monsieur l'abbé, avoir l'obligeance de descendre à la bibliothèque, et dans telle chambre, tel panneau, tel rayon, vous déplacerez tel et tel livre, et vous y trouverez derrière les feuilletons de janvier 1821 du Spettatore ; vous voudrez bien m 'apporter celui de telle date, d M. l'abbé [dalla Vecchia est encore là pour dire que tout était comme Charles l'avait indiqué, bien que oes feuilletons reposassent là depuis un demi-siècle.
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même dans toutes les dreonstânces où il eut i traiter avec des littérateurs ou des personnes qui professaient le culte de la mëmmre de Giacomo. Il n'exprimait pas une opinion, ne prenait aucun en* gagement^ ne satisfaisait aucune curiosité sans consulter son frère. La meilleure preuve que je puisse en fournir est l'admirable concorde qui a existé dans leurs rapports avec M. Yiani : de là est sortie la publication si consciencieuse que cetéminent et infatigable écrivain a faite des lettres de Giacomo en 1848.
Mais la mort brisa cette tendre amitié quand elle aurait été le plus nécessaire à Charles. Ce frère bien-aimé lui fut enlevé juste une année après la mort de sa femme, en septembre 1851. Sa maladie fiit très courte. Il dictait à Pauline, pour Charles, une lettre pleine de détails intimes et de témoignages d'affection : ^quelques heures après, il n'était plusl
Le comte Monaldo était mort en mars 1847, après une longue maladie,dans Tappartement delà bibliothèque que sa femme et ses enfants avaient conservé dans son intégrité. La pièce qui précédait la chambre à coucher (1) était le cabinet où il se tenait habi-
(1) Une fort belle pièce avec aloô^e : c'est là qa*il est mort. Sur deux commodes^ dans cette même chambre, il avait placé deux étagères avec tontes ses œuvres. Tout^ fu^ laissé comme il l'avait mis. ^
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tuellement devant un bureau monumental. Pauline conservait sur ce meuble les curieux souvenirs qu'il y avait laissés, entre autres des presse-papiers qui méritent une mention particulière : c'étaient des briques 1 Polies, de différentes dimensions, elles étaient très proprement recouvertes de gros papiers. Sur ces enveloppes, il avait écrit de sa belle écriture antique et claire des sentences en rapport avec Tusage auquel ces briques étaient destinées : malheureusement, je les ai oubliées ; mais j'ai conserve un autre spécimen de ce genre, une grosse sébile, pour l'argent, qu'il avait donnée à Charles avec ces mots écrits sur le bord : nunc vacua^ nunc plena. Sur les murs de ce cabinet, il avait placé les belles faïences^ les œuvres d'art qui lui étaient le plus précieuses, et parmi ces objets, sespius chers souvenirs: le crucifix que son fils chéri Louis tenait dans ses mains en expirant, et la prière que lui-même avait composée en cette triste occasion. Le portrait de son beau-frère,le marquis Charles-Théodore Antici, qu'il avait tant aimé, était là aussi. Pauline ajouta depuis aux deux côtés de ce portrait vénéré deux petits tableaux : le tombeau de Giacomo et le facsimilé que Ranieri a placé en tête des œuvres de
son ami .
C'estlà au milieu de ses livres, les discrets consolateurs de ses longs et amers soucis, qu'il termina sa noble existence. C'est Charles qui lui ferma les yeux.
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Sa femme et ses autres enfants, épuisés de fatigue, étaient allés chercher quelques moments de repos, ne croyant pas à un dénoùment si prochain. Charles m'écrivait à Pise, le 12 mars 1869, quand j'étais au chevet de Pauline mourante : c Ho veduto altre volte lo spasimo che recano tali malattie nei congiunti assistenti ^ non reggono fiao alla fine, lo fui il solo che mi trovai aU'ultimo sospiro del mio povero padre; la moglie egli altri due figli erano in letto sfiniti. È un ospitale attorno un lettodi morte ».
Le comte Monaldo expira entre les bras de son fils, le bénissant avec amour. Charles avait été pour lui, dans son âge mûr, aussi soumis et dévoué qu'il s'était montré indocile dans sa jeunesse.
Charles avait tout le caractère de son père, le même tour d'esprit, les mêmes convictions, la même fermeté dans ses opinions, la même fidélité à ses principes ; il avait la taille et les traits de sa mère.
La comtesse Adélaïde, qui depuis longtemps vivait en recluse, s'isola encore davantage de la société et se voua tout entière à ses pratiques de piété et aux soins de sa famille. Elle avait accompli son œuvre, et la prospérité régnait dans sa maison.
Elle mourut en août 1857, âgée de 79 ans, après de longues souffrances, sans que sa résignation, sa patience, se soient démenties un instant. De toutes les choses terrestres, elle n'aima que les fleurs les plus délicates et les plus parfumées, le muguet, les
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violettes, le réséda, les gaggiè, Pauline et Charles cueillaient ces fleurs avec émotion, en souvenir de leur mère. Elle fit le bien en silence, et le secret accompagna tous ses bienfaits. Je ne l'ai point connue, n'étant arrivée à Recanati que trois mois après sa mort.
Pauline, comme l'Eugénie Grandet de Balzac, ne connut qu'à la mort de sa mère l'opulence de sa famille. Elle ne recevait que six écus romains par mois (31 fr. 92j, rien de plus, et cela devait défrayer toutes ses dépenses Ses aumônes (elle était si charitablet) en prenaient la plus grande part. Elle continua la mission de sa mère, et, sous son doux régime, l'ordre et la régularité qui avaient tant contribué à relever ce patrimoine, furent maintenus avec une admirable entente des affaires. Non seulement elle conserva cette fortune si péniblement reconquise, mais elle l'employa noblement à redonner à sa maison la splendeur qui y manquait depuis si longtemps, complétant ainsi la restauration de sa famille. Elle augmenta considérablement la bibliothèque d'ouvrages remarquables de la littérature moderne, tant français qu'italiens. Pour choisir les publications françaises, elle s'aidait de V Année littéraire de Vapereau qu'elle consultait toujours.
La vie de Pauline s'écoula tout entière dans Taccompiissement de ses devoirs de fille et de sœur
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tendrement aimante. D'une modestie et d'une candeur qui la rendaient charmante, ce qui frappait surtout en elles c*était une indulgence, une bonté touchantes. Son esprit était orné et gracieux ; mais elle ne le montra que dans ses lettres, et les plus intimes encore. Sa timidité était telle qu'elle était presque de la peur. Aussi parlait-elle très peu, et ceux qui l'ont peu ou mal connue attribuaient cette réserve à un esprit morose ; mais ce n'était chez elle qu'une défiance modeste de sa parole. Elle ne semblait pas, au premier abord, cordiale : elle avait vécu trop éloignée de la société pour savoir être à son aise en compagnie; mais dans les circonstances où elle se vit l'objet de délicates et affectueuses attentions, sa reconnaissance fut profonde et durable. Elle ne prodiguait pas son amitié, mais une fois donnée, cette amitié était sûre et fidèle. Dans ses absences, elle m'écrivait sa vie d'heure en heure. Ici, quoique nous nous voyions souvent et longtemps dans la journée (nos demeures étaient séparées), ses billets m'arrivaient atout moment; elle avait besoin de tout me dire, de me consulter, de chercher près de moi le courage et la résolution dans les épreuves et les soucis inséparables de la vie. Mais ses véritables consolations, elle les puisait dans la prière. Quoique sa piété fat édifiante, elle évita cependant, avec le plus grand soin tout ce qui était de l'ostentation. Elle mourut le 13 mars 1869,
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à Pise, où elle était allée chercher un abri contre le froid qui lui était' si fatal, et en même temps l'ombre et le silence que cette ville hospitalière semble offrir à toutes les grandes lassitudes. Mais un voyage imprudent qu'elle fit à Florence à la fin de février détermina une bronchite à laquelle elle succomba. Elle m'écrivait en arrivant dans cette dernière ville, que je lui manquais trop, et que dans sa tristesse profonde elle espérait se distraire en changeant de place. Elle revint aussitôt à Pise, mais pour s'aliter et y mourir après cinq jours de maladie. J'ai pu accourir à son chevet. J'arrivai à Pise le il mars,
dans la matinée, et je ne l'ai plus quittée. À mon arrivée près d'elle, elle me montra une lettre qu'elle m'écrivait et que je conserve, me disant avec sa grâce enfantine : « Tu as bien fait de venir ; je ne sais comment j'aurais pu continuer ma lettre ». Elle expira le 13 à 2 heures du matin, édifiant tous ceux qui l'entouraient par sa piétéet sa résignation. La vie de Charles s'est écoulée, ignorée et modeste comme celle de sa sœur, mais digne de Plutarque. M. Yiani l'a contée avec amour et talent^ et la nécrologie dont il a honoré la mémoire du frère de Giacomo ne laisse rien à désirer à ceux qui ont cherché à connaître cet homme qui ne fit quelque bruit que par sa mort. Dans cette nécrologie cependant, M. Yiani a commis une légère inexactitude, — assez naturelle, puisqu'ils ne s'étaient vus
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que deux fois^ — en jugeant Cbtrles plus occupé des éyénements politiques qull ne le fut en eflet. L'irritation et le dégoût que lui inspiraient les débordements de la liberté en Italie et les désordres qui en furent la conséquence lui avaient enlevé, en même temps que la plupart des illusions généreuses de sa jeunesse (et, il &ut bien le dire, elles ne furent jamais bien séditieuses) , le désir de prendre part aux éyénements qui agitèrent nos contrées. Mais sa fermeté et son antagonisme n'allaient pas jusqu'à l'intolérance et au fanatisme: il exprimait ses opinions avec une firanchise qui ne subissait aucune altération. Toujours impartial, jamais passionné, sa bouche ne sut proférer ni l'invective, ni l'injure. Il n'était l'esclave d'aucun préjugé, et il se fit un principe immuable de ne penser, de ne parler, de n'agir, qu'appuyé sur la vérité, la raison et l'expérience, cherchant plutôt à s'éclairer de l'avis de ceux qui font autorité qu'à soutenir le sien. On ne Tentendit jamais abuser, je dirai presque, se servir du moi, qu'il trouvait aussi haïssable que le trouvait Pascal. Il avait une manière toute particulière et toute naturelle d'éviter dans ses phrases la forme dogmatique et le ton tranchant; il disait toujours : « Mi pare, crederei, azzarderei dire, etc.. » Au lieu de dire : a Je veux d, il disait : « Il le faut i , et il cherchait à en démontrer la raison. La douceur desa contradiction avait quelque chose de si persuasif et de si
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conciliant que, même s'il ne convertissait pas «es adversaires, àcoup sûr, il ne les irritait pas. Personne n'eut plus que lui le courage et laistabilité dans ses opinions : il s'inspirait toujours de l'esprit de justice. Il écrivit à sa première femme, pendant une lutte qu'il eut à soutenir à Àncône, dans ses fonctions de directeur des Postes : c Oderint dum mec ttuirUy diceva un tiranno credo, in Tacito (s'il c n'avait pas consulté le texte, il n'affirmait rien, à « moins d'en être parfaitement sûr) Mi odiino, c purchè mi temano. lo che non sono un tiranno, c dico : « Dum oderint, metuant ». Giacchè mi « odiano, mi temano. Ho dovuto farmi temere, c cioè non me, ma la giustizia e la mia rappresenc tanza. j
Et ce qu'il disait, il le faisait. Il ne reculait jamais devant la crainte d'une critique, d'une opposition, voire même d'une représaille, pour dire son opinion. Je pourrais en citer mille traits; mais pour ne point en fatiguer mes lecteurs, je me bornerai à celui-ci qui les intéressera peut-être. Il soutenait un jour une discussion sur le régime actuel de l'Italie avec une de ces personnes qui sont toujours c pour les causes qui triomphent, et les drapeaux qui flottent ». Charles déplorait le désarroi qui régnait un peu partout et exprimait franchement l'opinion que le gouvernement pontifical était plus sage et que l'ordre qu'il faisait régner n'était cepen-
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(tant pas ^ celui de Varsovie » : c C'était le despotisme, disait- il, si vous voulez rappeler ainsi , mais le despotisme organisé, etje le crois préférable à une liberté qui devient de l'anarchie >; et il maintenait son dire, et cette justice qu'il rendait au gouvernement poiitifical était d'autant plus loyale^ qu*il avait dû soufirir, en des occasions importantes pour lui, de l'opposition inflexible de ses supérieurs. Il avait trop de bon sens pour faire une opposition violente au nouveau gouvernement, d'autant plus qu'il en comprenait l'inutilité et les dangers : il subissait de bonne grâce la loi commune, évitant avec sagesse (et conseillant d'éviter) de créer des embarras au gouvernement. Mais là s'arrêta sa soumission : il refusa tout mandat qui eût pu l'engager avec le nouveau régime, moins par hostilité, ayant en mainte occasion rendu justice à ses dispositions et à ses fonctionnaires^ que par conscience: il avait prêté serment au Pape et il ne transigeait pas. Il aimait beaucoup la France, et sa cousine Hippolyte en était tout à fait fanatique. À la vérité, l'enthousiasme de celle-ci était quelque peu intéressé, et je le lui disais à son grand amusement; mais j'avais soin d'ajouter que je comprenais fort bien la part qu'y avait la reconnaissance, et alors elle était ras*surée. En eflet^ son père étant mort en 1806, sous le régime impérial, la succession fut partagée également entre ses fils et ses filles> ce qui lui évita à
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elle et à ses sœurs, la pauvre destinée des demoi* selles de bonne maison qui étaient si mal loties sous les lois d'alors. Mais d'autres raisons plus élevées lui dictaient ses sympathies. Le couvent des Oblates, où elle fut élevée, comme je l'ai déjà dit» fut l'objet spécial des sollicitudes du gouvernement impérial, et elle profita largement des bienfaits de l'instruction remarquable qu'on y recevait et qui en était le résultat. Le ministre de l'instruction publique d'alors, le comte Scopoli , venait lui-même de Milan (et il n'y avait pas de chemins de fer) pour inspecter les collèges et les pensionnats des départements italiens. Hippolyte conservait avec amour la médaille dont il l'avait décorée à la distribution des prix. Elle avait sténographié le discours que le comte Scopoli avait prononcé à cette occasion. Le préfet du Musone, le chevalier Gaspari, venait aussi très souvent surprendre les écoles par sa présence. On envoya de Milan, au conservatoire des Oblates, le savant abbé Grégorio Niccoli, barnabite, je crois (cet ordre fut supprimé)^ comme professeur résident. Il vint aussi d'autres couvents supprimés des religieuses destinées à augmenter le nombre des maitresses dans les différentes maisons d'éducation d'alors. La chère Hippolyte faisait commémoration avec une équité parfaite de tous les anniversaires glorieux ou funèbres de la France, excepté ceux qui avaient amené les révolutions : la prise de la
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*, les journées de Juill^ ne loi inspiraient anean enthousiasme; mais les princes d'Orléans n'en étaient pas moins dans ses papiers. Elle portait le deoil de tous les anniversaires royalistes, orléanistes, bonapartistes, de Sedan même I Quand ces dates arrivaient, je la trouvais dans le Caretto de la chapelle dn palais Mazzagalli, où nous entendions la messe, pimpante et dans tous ses atours, et, après la messe, c'était une Icmgue causerie sur le héros du Jour (1). Malgré Téloignement de Charles pour toute part active dans les affaires publiques depuis les événements de 1860, il ne tint pas moins, jusqu'à cette époque, dignement et utilement sa place dans la magistrature recanataise. Il fut gontalonier de la ville pendant quelques années après son retour d'Ancône et ensuite anziane de la magistrature
Q) Elle m'écnyait d'une chambre à Tantre quand elle n'était pas yisible. J^ai reçu ce billet en janner 1869, à la soite de je ne sais qaelle exaspération que loi fit épronTer le c disooiiTs de la ccfoionne 3 prononcé par Temperenr Napoléon : < Non mi facda il torto di credermi anoora ammirac trioe del Nipcte del Signor sio. Tardi llio conosciato, ma c llio conoeciato a fondo. Qœsto nobile fo, é d^uo di canc nonate. n difetto pi& grosso di Im é Tacciecamento in coi < Tire di credere d'impoire al mondo coOe sae rofueOe, insic gnificanti espressioniGran Gabaonita, gran trappolone. Scosi € la insipidezza, tanto le doveya per mia ginstificatione... » Depuis lors, elle raya de son almanach la fête de la Saint- Napoléon, mais elle n'en pria pas moins pour le repos de l'ftme de l'empereur.
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jusqu'au 21 septembre 1860. Ob conserve ici un respect plein d'admiration et de reconnaissance pour la mémoire de cet homme de bien, qui s'occupa avec une énergie tranquille, persévérante et efficace des intérêts de son pays. Toutes les personnes honnêtes et conservatrices^ et c'est le plus grand nombre à Recanati^ rendent justice à sa droiture, à son infatigable et intelligente sollicitude. Sa probité, sa loyauté étaient si généralement reconnues , que même dans les questions où son intérêt ou celui des personnes qui l'en avaient chargé étaient en cause, les adversaires les moins traitables s'en rapportaient toujours à ses affirmations, et pourtant il savait se défendre avec une ténacité qui excitait souvent des mécontents. Sa parole, même devant un tribunal, avait tout le poids d'un acte légal. Il n'y a pas d'exemple qu'il ait reçu un démenti. Par contre, il soutint mainte cause pour payer leur dû à des gens et à des administrations qui ignoraient parfaitement leur créance, quand il était sûr de leur droit. Sa bonté ne fut peut-être pas toujours manifeste ; mais ce que je puis affirmer, sûre que personne ne me démentira, c'est qu'il conserva toute sa vie la crainte de nuire à ses semblables, de faire un tort à qui que ce soit : ses actes et ses paroles n'ont respiré que la justice.
11 a passé inoffensif du berceau à la tombe» il s'est endormi à la un de sa longue carrière dans la paii
1 sttpnsnn. i»
\l du croyant, du philosophe chrétien. La
Burpril dans le sommeil, sans altérer ses
oirables où rayonnait l'auguste sérénité <le8
BS.
i disparut le dernier représentant de cette
1 dont la mémoire est intimement liée à
e Giacomo, et ici s'arrêtent mes souvenirs. Je
tbavais oser entreprendre l'examen des juge-
s des difTéreOtes critiques qui ont commenté et
é son génie. Je me suis proposé de présenter
ipleraent h l'impartialité et au jugement du
blic qui pense et sait comparer, les souvenirs que
'ai recueillis des témoins de la jeunesse de Giacomo
"t leurs sentiments sur son caractère, son indole et
ses principes.
D'ailleurs la tâche n'eût pas été facile dans cette abondance de critiques, d'études, de contradictions, de méprises qui déconcerteraient une intelligence supérieure à la mienne. Il y a eu cependant dans cette avalanche d'écrits éphémères des études sérieu- Be8,tracées par des esprits d'élite,qui aident et éclairent le jugement; mais ces œuvres-U n'ont pas besoin d'être signalées au public intelligent et sensé. Maintenant, ayant accompli mon humble tâche, je retourne comme les momies de Ruysch (1) au
(1) Voit Leopatdi, Dialogue de Fridérie Rvytoh et âe u JImMm, t. JI, p. US delA tiadnctioâ fntnçklRe,