VOYAGES DE GUGOMO ET SA MORT. KB
scruter les secrets recoins, de nous laisser distraire aux détails, aux anecdotes^ nous nous éloignons de ce qui devrait être le principal objectif de notre étude, et lorsque,, grâce à tant de volumineux documents, à tant d'informations vraies ou fausses, nous croyons être mieux rapprochés de ces hommes qui, de loin et vus par le côté de leurs ouvrages, nous apparaissent comme des demi-dieux et des héros, nous arrivons à les traiter sur un pied d'égalité et à ne plus les juger que d'après nous-mêmes •
Après ce jugement plein d'autorité, ajouté à ceux que j'ai cités plus haut (page 44), je pourrais garder le silence ; mais comme je ne veux pas laisser peser sur la mémoire de Giacomo le soupçon que pourraient concevoir des lecteurs peu bienveillants, à savoir que je cherche à cacher quelque épisode de nature à rabaisser son caractère et son prestige, je tâcherai de recueillir mes souvenirs les plus précis.
Il se peut qu'un amour malheureux ait encore une fois brisé ce cœur aux passions exaltées, mais il emporta ce secret dans la tombe. En mai iSii (lettre 278 de VEpistolario Lemonnier) , Giacomo informait Charles de ses relations avec une noble dame bolonaise, d'un certain âge , d'une haute intelligence, et près de laquelle il passait des heures agréables. Sa lettre semble prouver l'élévation de leurs sentiments, à l'abri du trouble, des sensations dangereuses et des passions enivrantes. Pourquoi
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n'ai-je plus retrouvé la trace de la savaute et gracieuse patricienne de Bologne, ni dans ses papiers que Charles m'a laissés, ni dans ses souvenirs? Je ne saurais le dire. Si cette femme a compris le poète, si elle a adouci ses souffrances, je ne puis que remercier sa mémoire et regretter que de plus nobles amours n'aient jeté sur la vie de Giacomo leur puissante influence, consolant cette âme à laquelle manquait déjà, pour la régler- et la soutenir, la foi catholique.
En octobre 1831, Giacomo écrivait à son frère une lettre empreinte d'un morne désespoir (édition Lemonnier, lettre 483, Rome). Ce mystère ne fut jamais éclairci, car ils ne devaient plus se revoir sur la terre. Voilà tout ce qui existe, au moins à ma connaissance, au sujet des amours du poète. Mais si je puis satisfaire le public, s'il faut absolument dire quelque chose pour- sa justification, je le ferai pour détruire tous les bruits que Charles n'aurait jamais sanctionnés.
Giacomo ne cachait rien à son frère, dont la tendresse discrète encourageait et rassurait sa confiance. Il lui fit les plus délicates confidences : quelquesunes sont dans ses lettres inédites ou omises dans YEpistolario Lemonnier (je tiens à déclarer que je ne les livrerai jamais à la publicité, puisque mon mari s'en est défendu lui-même (1). Mais le fait est que
(1) Voici ce que Charles écrivait , le 24 novembie 1849, À
dans ces lettres, comme dans les souvenirs oraux que je tiens de Charles^ il ne se trouve rien qui éclaircisse ce mystère. li m'est impossible de croire que Giacomo ait révélé à d'autre ce qu'il aurait caché à son frère bien-aimé. Le champ des conjectures est vaste, et un peu d'imagination aidant, on a pu bâtir là-dessus des romans à plaisir ; tout le monde sait comment on écrit Thistoire.
Je dois confesser toutefois, et j'accepte tous les reproches que m'attirera cet aveu, que je suis à peine au courant, et d'une manière très vague même, de tout ce qu'on a écrit sur Giacomo dans ces dernières années : la patience, le courage, peut-être aussi le sang-froid m'ont manqué pour lire ce qui n'était pas l'œuvre d'écrivains en renom et possédant cette dignité des lettres que Tacite appelle si bien « la conscience du genre humain i>. Si donc, dans des publications que j'ignore, il se trouve des révélations appuyées de preuves incontestables, je m'inclinerai devant tout ce que Ton y aura aflirmé ; mais je doute fort que ces récits ne soient controuvés. Pourquoi aurait-on attendu la mort de Gliarles pour les publier? S'est il trouvé en Italie (mais j'espère
M. Viani : a 24 novembre 1849. L'evitare il dispiàcere altrui a che ho sempre avuto in mira, oggi non ha più luogo. Se a l'istesso potesse dirai riguardo ad altri, non avrei soppresso a tanti pnssi che mi sembravano interessanti nelle lettere che <r le ho date ». — 2. a Luglio 1870. Se gl'individui muojono, ce vivono le famigUe e le istituzioni j>.
de la comtesse Ferdinanda. Il redoutait toute correspondance avec des femmes [cela même i*ennuyait fort), si ce n'était avec celles d'un ordre très élevé, comme M"*» Tomassini et sa lille, auxquelles il écrivit des lettres très remarquables. Eniin, lui et Charles n'ont jamais dit que ce qu'ils voulaient bien dire. Ils ont agi ainsi pour tout le monde, ils n'ont jamais tremblé pour leurs effusions.
A ce propos, je citerai encore un souvenir. Quand Charles entendait dire que Giacomo était settario (franc- maçon), il s'écriait : c Giacomo settario! pas plus que je ne l'ai été moi-même.... des gens qui se cachent, qui parlent et agissent dans l'ombre ^ jamais! > Il était de même pour les conspirateurs : il les abhorrait (1). Que ceux qui aiment à remuer les cendres des morts le fassent, que ceux qui en savent plus que moi le disent. Quant à moi, Charles m'a dicté ma conduite envers tous ceux qui ont été mêlés à la vie de Giacomo : je lui obéirai.
Après son dernier départ de Recanati en 1831, la correspondance de Giacomo avec les siens se ralentit beaucoup. La mort de Luigi, le mariage et la séparation de Charles d'avec sa famille, plongèrent tous ces cœurs aimants dans une stupeur douloureuse
(1) n disait à ce propos à M. Viani : « Giacomo non servi a mai nessnna fazione, non gli passarono mai per la mente a le sette. Âvea troppo ingegno e giudizio da non curarle e c fuggirle ».
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qui amesa le silence entre eux sans les désunir. Tout en rendant justice à la vertu, au talent de sa belie-sœur, Giacomo sentait pour elle cette défiance que lui inspiraient toutes les femmes, et d'un commun accord, la correspondance entre les deux frères se ralentit jusqu'au silence. D'ailleurs, il sera permi de supposer, surtout depuis la triste phiiippique échappée à la plume irritée de Ranieri(i), que Giacomo avait perdu quelque chose de son indépendance en acceptant l'hospitalité de son ombrageux ami. Charles n'eut jamais, et il en fut de même pour tous les siens, que des paroles de respect et d'admiration pour les hôtes de son frère, et ce fut toujours pour lui une pensée amère, un chagrin qu'ils n'aient jamaiseuTidée d'aller visiter la maison de Giacomo (2).
(1) Ranieri^ 8ette anni di sodalizio cm CHacomo Leopardi Naples, 1880, in-8.
(2j Charles écrivait à M. Viani, le 18 juillet 1870 : c II a signor Banieri è stato a Loreto, luogo vicinissimo a Reca- <i natl, e non ha creduto di visitare la casa di Giacomo : miscc teri che io rispetto senza comprendere d.
Charles faisait allusion à un voyage fait par M. Banien, et qu'il n'apprit que d'une manière bien vague efc bien tardive, ainsi que Pauline et leui s parents aussi, ce me semble : pour Charles, j'en réponds. Je m'étonnai fort en lisant dans le Sodalizio qu'il avait été à Becanati . Mais ce qui me fait croire que M. Ranieri a fait quelque confasion, c'est qu'il dit qu'il a rencontré le comte Monaldo allant à l'église de Saint- Augustin, où il n'allait pas habituellement, cette église étant très éloignée de sa demeure et située au centre de la ville. Tout au contraire, le comte Monaldo se rendait chaque
Je me suis demandé souvent, dans mon douloureux étonnement pour cette étrange conduite, à quelle maligne influence a dû céder la nature généreuse de Ranieri pour agir ainsi. Ranieri avait une sœur, dont le nom (c'est lui qui i*a dit) était doux et cher à Giacomo, car elle s'appelait Pauline. Cette sœur, que Ranieri a montrée comme un ange consolateur survenant à l'heure de l'affliction, n'a jamais tendu sa main compatissante à sa douce homonyme, à cette pauvre recluse dont les larmes coulaient dans la solitude et l'ahandon, qui l'admirait, la bénissait pour tout ce qu'elle avait fait pour Giacomo, et qu j serait tombée à ses genoux pour le lui dire. Je l'atfirmesur ma conscience et mon honneur, les procédés, les sentiments, les paroles des parents, des frères
matin de très bonne heure à Téglise des Capucins ou à la paroisse de M. Moretto, tout près du palais Leopardi. Charles écrivait encore à M. Viani, le 13 août de la même année : a Délia c^anzone ritrovata il Zanella mi chiese permesso che a fosse pubblicata, che gli ooncedei corne un f avore da lui a conceduto a me, per qnanto mi apparteneva, e non so se a altri, fuorchè un califo, potrcbbe negargli. Absit ôaW apo: plicare tal qualifica al bm n Ranieri , a cui solo mi a permetterei di ricordare che i giudizi degli autori sopra a i loro parti non sono semprè 1 più sicuri ».
n disait cela à propos du refnc de Ranieri de publier les ouvrages de son frère, refus motivé, selon Ranieri, par la volonté de Giacomo. On a dit la même chose de l*étrarque, et qui n*aurait déploré qu'on lui eût obéi ? — Quant aux sentiments respectueux et reconnaissant! des Leopardi pour Ranieri, la courtoisie de ces lettres en est la meilleure preuve.
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et de la sœur de Giacomo envers les Ranieri furent non seulement courtois et dignes, mais frappés au coin d'une sincère reconnaissance, malgré la différence de leurs opinions qu'ils ne mêlèrent jamais en aucun moment de leur vie à leurs sentiments.
Ils souffrirent en silence, sans daigner répondre aux faussetés propagées par esprit de parti ; ils immolèrent leurs justes ressentiments à leur gratitude, acceptant avec une noble résignation la position que l'agitation maladive, les mécontentements incurables de Giacomo leur avaient faite. Mais que Ranieri se console 1 le frère et la sœur de Giacomo sont morts dans la conviction qu'il n'avait pris aucune part aux filandreuses critiques, au blâme déversé sur la famille de son ami, et dont le bruit, heureusement assez atténué alors, était arrivé jusqu'à Recanati. Mais pourquoi Ranieri ne s'est-il pas arrêté là, sur le seuil du temple élevé à cette amitié qui l'immortalisait, au lieu de descendre dans la lice où la mémoire du poète était si étrangement discutée et ses parents injuriés, quand son frère, le dernier de cette génération, n'était plus là pour les défendre? Je ne puis croire, moi non plus, Ranieri solidaire des affronts qu'on a fait subir à la mémoire de ceux que Giacomo a tant aimés : mais alors, pourquoi cette amère catilinaire prononcée sur la tombe de son ami^ après un demi-siècle de silence? Qu'il consulte sa conscience et qu'il réponde! Si
d'artificieuses et malignes insinuations ont pu former un ensemble d'apparences et de faits capables de l'irriter, de Tégarer, de lui faire jeter aux gémo* nies les souvenirs de cette fraternelle hospitalité, moi je demande à savoir quelles ont été ces incandescentes insinuations, de quels tisons on s'est servi pour allumer sa colère; alors je saurai peut-être le ramènera la sympathie pour cette famille qu'il % méconnue (1). En attendant, il n'en a pas moins flétri une mémoire qui devait lui être sacrée , et cela sans profit pour sa gloire et pour sa dignité. Giacomo n'a manqué en rien à ses devoirs envers ses hôtes et à la reconnaissance qu'il leur devait. Il n'a pas été un vulgaire parasite; mais Ranieri a été la dupe, semble-t-ii, de ceux qui l'ont firoissé pour provoquer des scandales littéraires. Qui a pro* fité de ces révélations? la tourbe des critiques sans talent, sans scrupule, reporters habiles de rumeurs injurieuses. Il avait mieux à faire; mais, pour cela, il fallait cultiver de bonne heure^ au lieu de la mépriser, l'amitié du frère de son ami ; il aurait peutêtre alors été subjugué par ce respect que Charles imposait à tous ceux qui l'ont approché, même à ceux qui ne savaient le comprendre, ni sympathiser avec lui.
La mort de Giacomo resta entourée d'un voile épais
(1) M. Banieri vit encore.
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pour sa famille qui Ta tant aimé ; mais tous les Léopard! ont c<mservé Tespoir que sa grande âme a dû faire plusd'une fois retour aux croyances de sa jeunesse, et que son paganisme n'existait que dans les rêves de son imagination. Peut-il avoir renié les doctrines dans lesquelles il a été élevé, et auxquelles il est resté fidèle par la pureté de ses mœurs! Le secret de ses heures suprêmes n'existe que pour nous, mais nous espérons que a celui qui sonde les cœurs et les reins • aura plongé son regard dans cette âme agitée, et la dégageant de toutes les influences qui l'avaient asservie, il aura sans doute pardonné et compté son long martyre à ce grand infortuné qui n'a ni abjuré ni offensé les croyances de ses pères, bien qu'il n'ait pas subi les sincères pratiques que les siens ont associées à leur foi, et ces principes qui furent de tout temps en honneur dans sa famille.