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PREMIÈRE COMMUNION

Mai 1907.

LS ne se taisent guère pendant le mois où nous sommes. De semaine en semaine, de sanctuaire ^n sanctuaire, ils se répondent à travers Paris, qui les îcoute et qui les aime encore. Ils sont comme les maines de nos jeudis de mai. Et le soleil a beau trahir lotre printemps, eux du moins lui demeurent fidèles n reviennent chaque année le faire mélodieux.

Le jour de la première communion, l'église, et l'office ecclésiastique, appartient aux enfants. Ils sont les maîtres de l'heure et du lieu, maîtres innocents du lieu saint et de l'heure sacrée. Ou plutôt ils le redeviennent,

car la musique d'église eut en eux, durant des siècles, ses interprètes élus. Jean de Bordenave, chanoine de Lescar, en Béarn, les en avait même appelés « l'âme », L'église, qui ne ressemblait pas alors au théâtre, était leur, et Dieu n'y recevait guère de prière et de louange chantée que de leur bouche. Pour l'art autant que pour la piété, les choses allaient mieux de la sorte. Elles n^ vont plus de même aujourd'hui.

Mais, pour une matinée du moins, les enfants rétablis en leur ancien privilège. Les voûtes ne r. nent que de leurs voix. Elles voudraient bien, ces vc n'être, ce matin, que pieuses et douces. Pourtant, el' ne peuvent pas longtemps se contraindre, et parfc dans une attaque trop vive, dans une note qui s'écha^ et s'égare, dans un accent un peu rude, un peu rêche, croit entendre passer ou revenir la joie et presque L cris de la dixième année. Mais tout de suite elles se reprennent, les petites voix, et se recueillent. Maintenant, mal assurées et craintives, chantant moins qu'elles ne soupirent, leur charme est fait de leur faiblesse et de leur fragilité. A mesure que la messe s'avance et que le moment auguste approche, elles semblent défaillir davantage. Des vides se creusent çà et là dans leur tremblant concert. Déjà plus d'un visage a pâli, bien des lèvres se sont fermées. Je songe à certain office que célébrèrent un jour, en des temps très anciens, les petits « chantrillons » de la maîtrise d'Aix en Provence. La vieille chronique qui le raconte ajoute : « Cornille n'avait plus de voix, et Roux n'en avait pas montré beaucoup, n'ayant fait que pleurer. »

Pourtant, « ils chantent encore ». Ils chantent et, de strophe en strophe, leur cantique s'attendrit. On dirait que rien d'humain ne timbre plus leurs voix, maintenant toutes pures, toutes blanches. En vérité, le jeudi de la première communion mériterait aussi l'un des deux noms que porte le dimanche après Pâques : in "Ihis. Tout y est candide, non seulement les voiles, is les voix.

'Indulgente à de si jeunes esprits, à de si jeunes bou-

"es, l'Eglise les dispense en ce jour du langage antique fixé de sa liturgie. Dans un chapitre du Géîtie du

nristianisme , Chateaubriand remarque avec beaucoup ie justesse que les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Et, magnifiquement, il ajoute : « Ne serait-ce point un effet naturel de notre penchant au secret? Dans le tumulte de ses pensées et des misères qui assiègent sa vie, l'homme, en prononçant des mots peu familiers ou même inconnus, croit demander les choses qui lui manquent et qu'il ignore; le vague de sa prière en fait le charme, et son âme inquiète, qui sait peu ce qu'elle désire, aime à former des vœux aussi mystérieux que ses besoins. »

L'homme, oui; mais non pas l'enfant. Et c'est parce que son âme est sans inquiétude encore, que l'Eglise a laissé, ne fût-ce qu'un matin, sur ses lèvres, la douceur accoutumée du parler maternel. Tous les cantiques de la première communion se chantent en français. Et,

comme les paroles, la musique en est française aussi. Elle vient souvent de loin, de nos maîtres d'autrefois, les Mondonville ou les Méhul. Ainsi quelque chose de la France est présent et se mêle à cette fête, où naguère — il vous en souvient peut-être — un homme qui représentait la France ne se sentit le courage, ni civique, ni même paternel, d'assister.

Parmi les nombreux et quelquefois médiocres cantiques du « Manuel », ceux de la première communion, paroles et musique, forment une sélection heureuse. Pas un n'est vulgaire ou plat.

Troupe innocente D'enfants chéris des cieux,

Dieu vous présente Son festin précieux.

La mélodie de celui-là décrit une courbe élégante; elle s'arrondit, elle se ferme; suspendue et flottant dans l'air, elle semble une couronne de sons.

Un autre, des plus connus, passe pour avoir été composé par Fénelon. La première strophe permet de le croire :

Mon bien-aimé ne paraît pas encore.

Trop longue nuit, dureras-tu toujours?

Nuit que j'abhorre,

Hâte ton cours!

Rends-moi Jésus, ma joie et mes amours. Pour être heureux je n'attends que l'aurore.

Sur le rythme à douze-huit, onduleux et berceur, comme sur un flot très calme, la longue période se déroule et se balance mollement.

Bientôt, rythmé de même, voici que s'élève un autre chant :

Qu'ils sont aimés, grand Dieu, tes tabernacles!

Que dis-je,il fait mieux que s'élever. A la fin du troisième vers, un peu plus loin que le milieu de la strophe, il s'élance, et du plus passionné, du plus juvénile, du plus amoureux élancement.

Mais le cantique par excellence de la première communion, c'en est un, où le tendre et pieux Gounod, le musicien délicieux également de l'amour sacré et de l'amour profane, exhala, dans une des mélodies qui sont le plus siennes, un soupir du premier de ces deux amours :

Le ciel a visité la terre.

Mon bien-aimé repose en moi;

Du saint amour c'est le mystère,

O mon âme! adore et tais-toi.

Vous le savez, Ségur est le nom du poète de cette poésie. Parmi les grands noms de France, je doute s'il

en est un plus cher à tous les petits Français. Il a signé tant de récits qui font la joie de leur enfance, tant de livres de cette bibliothèque, rose comme leur visage, comme leurs rêves d'avenir! Et par une heureuse, par une touchante rencontre, ce nom, déjà familier à leur imagination, vient se mêler, pour toujours, à leur croyance et à leur prière.

Le nom du musicien ne sortira jamais non plus de leur mémoire. Nous-mêmes, leurs parents, nous ne saurions entendre le cantique de Gounod sans y retrouver comme un abrégé, comme un raccourci délicat du style ou de la manière du maître que nous avons aimé. Voici les lignes sonores que sa main, la première, traça. Sur ces mots deux fois soupires : O mon âme, adore et tais'toi! voici le chromatisme léger, mystérieux, chaste et passionné tout ensemble. Enfin voici la cadence, qui tombe ou qui meurt avec cette grâce intime, vraiment exquise, dont il semble que, seul peut-être, Gounod ait reçu le secret de Mozart. Enfants qui chantez ce cantique, un jour viendra sans doute où vous chercherez l'expression de votre foi moins jeune dans une musique plus robuste et plus profonde. Mais vous n'en trouverez jamais de plus tendre, de plus simple, de plus pure, et qui ressemble davantage à l'âme que vous avez aujourd'hui.

Musicien de votre première communion par une de ses œuvres, Gounod fut mêlé de plus près, et de sa per-

sonne même, à celle d'un enfant que j'ai connu jadis et « qui me ressemblait comme un frère ». Je revois — déjà dans le lointain — la sortie de l'église et le parvis luisant de soleil. L'illustre auteur de Faust avait assisté à la cérémonie. Le fils d'un de ses amis était parmi les jeunes néophytes. Comme il achevait de descendre les degrés : « Maître, lui dit le père, qui tenait le petit garçon par la main, permettez-moi de vous présenter un enfant qui aime beaucoup la musique, et votre musique. Je vous demande de vouloir bien ajouter à toutes les bénédictions qu'il vient de recevoir une bénédiction de beauté. »

Alors Gounod, de sa voix chaude, vibrante, et que j'entends encore, s'écria : « Mon enfant, aujourd'hui je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ta chaussure. C'est toi qui me béniras! »

Et, joignant le geste mystique à la parole ardente, sur le pavé de la place, et le front découvert, on vit le grand artiste tomber à deux genoux devant le petit garçon. Celui-ci ne le bénit point. Surpris et confus, il fit ce que vous auriez fait à son âge : il pleura. Et depuis cette rencontre, où commença leur inégale mais tendre et fidèle amitié, il n'a jamais entendu sans un vague désir de larmes le cantique de Gounod pour la première communion.

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