‹ Notes brèvesChapitre 81 sur 85 · DE CHARLES BORDES · texte numérisé non relu

DE CHARLES BORDES

•E nom seul de cette Reviie^ évoque à la fois l'idée maîtresse de l'œuvre de Bordes et le lieu même, à jamais consacré, qui la vit, durant dix années, s'accomplir. Une « Tribune », le mot et la chose, avilis par la politique, reprennent à l'église leur beauté. Quel musicien, visitant la chapelle Sixtine, s'arrêterait sans mémoire et sans émotion devant la Cantoria, le petit balcon aux colonnettes de marbre et d'or! Nous-même, encore plus ému peut-être, à Saint-Gervais, p.endant le service funèbre qu'on célébra pour Charles Bordes, nous levions les yeux vers la tribune où résonnaient en son honneur les chants, ses chants, qu'il ne dirigera plus. Alors un mot de Beethoven, un mot sublime, revenait à notre souvenir : « Mon royaume est dans

I. La Tribune de Saint-Gervais, où furent publiées les premières de ces pages.

l'air. » Et nous nous disions que, du haut de cette galerie aérienne, dans l'atmosphère de ces nefs, Bordes avait, sinon créé, du moins rétabli, pour nous l'ouvrir à tous, un royaume sonore que nous ne connaissions pas avant lui.

Quand je dis : nous, je parle d'abord des gens de notre âge. Mais ceux de la génération précédente étaient-ils si nombreux à savoir, des grands musiciens de la polyphonie vocale, autre chose que les noms, quelques noms? On assure que César Franck lui-même, jusqu'aux dernières années de sa vie, ignora l'œuvre palestrinienne. Alors, je ne sais quel romancier pouvait se permettre, sans ridicule et sans être contredit, de faire chanter dans un salon, par une de ses héroïnes, un « air » de Palestrina. Personnellement enfin, si je remonte à vingt-cinq ans en arrière, je me souviens qu'après avoir entendu par hasard, en Allemagne, une messe du vieux maître, je ne sus trop qu'en penser, et que, pour en parler, pour en écrire surtout, j'éprouvai plus d'embarras encore.

Le chant d'église a cappella^ c'est-à-dire à peu près trois siècles (quinzième, seizième, dix-septième) et trois races (les Gallo-Belges, les Italiens et les Espagnols), tel fut le mode de Tidéal sonore que Bordes, l'ayant découvert, ou retrouvé, nous révéla premièrement.

Mais un autre, qui touche à celui-là, dont celui-là n'est que la suite, et ne doit, ou ne devrait être à l'église que l'auxiliaire, ne pouvait le laisser indifférent. Cette forme, la plus ancienne, la plus pure et la plus religieuse de l'art religieux, avait déjà dans les fils de saint

Benoit ses gardiens et ses apôtres. Bordes s'engagea sous leur bannière, et la réforme ou la restauration bénédictine ne rencontra pas un plus fidèle et plus dévoué serviteur. Entre la monodie primitive et la polyphonie de la Renaissance, il comprenait le rapport et la hiérarchie même. C'est qu'avec l'amour de son œuvre, Bordes n'en eut jamais l'amour-propre. Les maîtres Ic^ plus siens ne lui paraissaient pas les seuls. Au contraire, il semble bien que, sans l'abaisser, il ait de plus en plus incliné le chant alla Palestrina devant le plainchant, et qu'il finit par leur donner à tous deux, dans son goût et dans son admiration, la place respective qu'ils occupent à la fois dans l'ordre de l'histoire et dans celui de la beauté.

Là ne se bornèrent point les bienfaits religieux de

Charles Bordes envers son temps et son pays. Par lui,

lous fûmes initiés, ou ramenés, à des chefs-d'œuvre

ion plus d'église, mais seulement sacrés. Cantates,

oratorios, « concerts spirituels », qui dénombrera les

résors dont Bordes accrut la somme de nos connais-

ances et de nos émotions! Il interrogeait toutes les

lations, toutes les époques, et elles lui répondaient

eûtes. Un jour, il nous révélait Schiitz, et le lendemain

Zarissimi. Nous surprenions avec lui, dans Tœuvre

mystique de Jean-Sébastien Bach, les secrets entretiens

e l'âme et de Jésus. Que dis-je! il ne permettait plus à

a France de s'ignorer elle-même, et c'était pour nous

n honneur imprévu que de trouver des échos de la

)ible et de l'Évangile dans les chœurs à'Esther et dans

eux à\A.thalie, de Moreau, dans le Renoncement de

saint Pierre, de Marc-Antoine Charpentier. En vérit Bordes vient à peine de mourir, que nous mesurons mieux rhorizon qu'embrassa son regard, « et les siècles obscurs » — éclairés par lui — « devant nous se décou vrent ».

Il eut plusieurs façons d'y porter la lumière. La première, et la plus efficace, était son interprétation. Quelqu'un l'a dit : « Le grand mérite de Saint-Gervais n'est pas tant d'avoir exécuté les œuvres des maîtres en toute perfection, que de les avoir rendues vivantes^ » Rien de plus juste. Musique palestrinienne ou grégorienne, et généralement toute musique, on eût dit que Bordes la vivait, et qu'il en répandait, qu'il en communi quait la vie. Sous sa direction, les œuvres de la polyphonie vocale qui nous auraient paru sans lui le plus vagues, semblaient prendre un corps, tant il leur donnait de plastique et souple beauté. Mais surtout comme il les animait! De quelle intelligence, et plus encore, de quel amour! Il avait compris ce mot du philosophe, . que le véritable style n'est pas habitude de l'esprit, mais |i de l'âme, et ses maîtres favoris ayant écrit dans ce *: style, c'est dans le même aussi qu'il les interprétait.

Afin de mieux assurer leur gloire, à l'exécution de leurs chefs-d'œuvre il en ajouta la publication. Telle fut l'origine de ce précieux répertoire : V Anthologie des maîtres religieux primitifs. Mais ce n'était pas encore assez pour une propagande, pour un apostolat que Bordes voulait universel et continu. Il fallait un jour-

I. Dix Années d'action musicale religieuse. — Les Chanteurs de Saint-Gervais. — La Schola Cantoriim, par M. René de Castéra.

al, une revue, et ce fut la Tribune. Ainsi la fonction haque jour accrue créait chaque jour un organe nou- |eau. Maître de chapelle, éditeur, écrivain, Bordes se t même orateur, ou conférencier. A travers la France, onnée d'abord, puis attentive, il emmenait les Chanurs de SainUGervais, portant partout avec eux le )uble enseignement de la parole et de l'exemple. Il le •ésentait, que dis-je, il l'imposait à ceux-là mêmes qui iraissaient le moins aptes à le recevoir. Dans un coin i vieux Paris, à l'Exposition universelle de 1900, les hauteurs de SainUGervais eurent leur chapelle. Elle lit de carton, mais pendant les six mois que dura la §ande foire, soixante mille personnes en franchirent le suil, pour écouter, ne fût-ce qu'un instant, les Petites àeures de Saint-Julien des Ménétriers. Dans l'excellit ouvrage que nous citions plus haut, véritable préhistorique de la vie de Charles Bordes et de son idcnce, l'auteur a dressé une « carte de propagande chant religieux en France, par les Chanteurs de - :!it'Ge?^vais et la Schola, de 1895 à 1902 ». Toutes i' villes visitées, j'allais dire évangélisées, figurent là, nirquées de rouge, comme ces demeures fidèles qui, pndant la nuit d'Egypte et sur le passage de Fange de ère, portaient le signe du Seigneur.

\insi les chefs-d'œuvre avaient reparu, la doctrine it définie. Les uns désormais possédaient leurs intertes; ni les maîtres, ni les disciples, ne manquaient à ure. Une école devait s'ensuivre-: elle se fonda. Ce iSt point ici le lieu de faire l'histoire, encore moins c panégyrique de la Schola Cantorum. Il suffit d'en

rappeler l'origine et le premier objet, lequel ne fut que la restitution et le triomphe, dans la musique, du véritable ide'al religieux.

Bordes, en le rétablissant, a bien mérité de la religion et de la musique.

L'un des plus grands services, le plus .grand peutêtre, qu'on puisse rendre à la musique moderne, éprise de symphonie instrumentale jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'égarement, ne serait-ce pas de la rappeler au respect, à l'amour de la voix, ou des voix? Or il apparaît suffisamment, sans y insister, que ce rappel est la mission, ou le privilège, du chant grégorien et du chant alla Palestrina. Le premier est mélodie, et par là source d'une autre et non moins salutaire influence ; le second est polyphonie. Mais, pour élément, pour matière unique et commune, ils ont tous les deux la voix. Celle-ci, lorsque Bordes parut, était l'objet de notre dédain, ou de notre oubli. Il nous présenta les chefs-d'œuvre du passé non seulement comme des reliques, mais comme des exemples de beauté vocale. Parmi tant de leçons que notre musique méritait alors, il n'y en avait pas de plus nécessaire. Hélas! il n'en est pas jusqu'à présent de moins suivie.

Les croyants, autant que les artistes, garderont et béniront la mémoire de Charles Bordes. Il a purifié la musique religieuse, et cette musique tout entière. Soii dans le genre sacré, soit dans le genre liturgique, il n'a peuplé notre esprit et notre souvenir que de nobles graves et vraiment saintes représentations. Sous quels traits, sous quelles espèces sonores apparurent, grâce à

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ui, certaines figures de la Bible ou de l'Evangile, le lauvais riche ou la fille de Jephté, pour n'en citer que eux au hasard, c'est ce qu'il faut demander aux audieurs ou seulement aux lecteurs des « Histoires sarées » de Carissimi. Rappellerons-nous des scènes et es personnages plus augustes encore, Madeleine et e Sauveur lui-même? Rien qu'à prononcer leurs deux [oms, j'évoque leur sublime rencontre, dans ce chefi'œuvre entre les innombrables chefs-d'œuvre de Schiitz [u'on nomme le Dialogo per la Pasciia.

En vérité, c'est Dieu même que Bordes nous a rendu dus sensible dans les sons ou par les sons, redevenus lignes de Lui parler de nous et de nous parler de Lui. '2aput arîis decere. Bordes a ramené l'art religieux iux convenances suprêmes. Il a rétabli dans son émilente dignité la musique du culte et de la prière. Plutôt [ue d'attendre en cette matière des ordres souverains, 3ordes, avec une docilité pour ainsi dire prophétique, es avait prévenus. Le motu proprio du 22 novembre qo3 ne trouva rien à reprendre en son œuvre, rien à y ijouter, et le Bref accordé par le Saint-Père en 1904 à ;et ouvrier d'avant la première heure, le récompensa l'avoir deviné plutôt que de s'être soumis.

Artiste chrétien, disions-nous. Et qui donc hésiterait L le nommer, à Thonorer ainsi? Gomme il avait le seniment, ou « le génie du christianisme, » il en pratiquait es vertus. Humble sincèrement, pauvre avec délices, nais avec magnificence , oublieux et désapproprié de ui-même, sa foi souleva des montagnes, et la fermeté de son espérance n'eut d'égale que l'ardeur de sa cha-

rite. Le jour de ses funérailles, à l'église, nous suivions en esprit l'Oraison dominicale, que le prêtre, tout bas, récitait à son intention. Et nous songions que d'abord il a vraiment sanctifié le nom du Père qui est aux cieux. Dans le domaine ou dans l'ordre esthétique, il a tout fait pour que Son règne arrive. Parce qu'il ne demandait au Seigneur que le pain quotidien, celui-ci du moins ne lui manqua jamais. Comme il pardonnait à ceux qui l'avaient offensé. Dieu lui pardonnera ses offenses, et par lui, pour lui, tous les vœux du Pater auront été accomplis.

Après avoir dit, brièvement, ce que Charles Bordes fit pour la musique, parlons un peu de la musique qu'il a faite. Lui-même, il en parlait à peine, et sans complaisance. Arrivait-il qu'ayant lu quelqu'un de ses lieder, on le qualifiât, devant lui^ d'admirable. Bordes souriait d'un air incrédule, incrédule avec sincérité. Je viens de les relire, ces chants de l'ami disparu, durant tout un long soir d'hiver, que je sentais plus que les autres, — pourquoi? — plein de son souvenir et triste de sa mort. Comme autrefois, je les ai trouvés admirables. Il ne sourira plus de me l'entendre dire, et, maintenant qu'il sait toute chose, il sait bien que je ne me trompe pas.

Ce qui peut d'abord étonner, c'est le nom des poètes que Bordes, le plus souvent, choisissait. Sur une vingttaine de pièces, prises, un peu au hasard, parmi les plus

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anciennes, quatre sont de M. Francis Jammes, une de M. Camille Mauclair, une de M. Jean Moréas; il y en a quatorze de Paul Verlaine. Ainsi l'amour de la musique du passé fut loin d'exclure chez Bordes le goût et le plaisir d'allier, de consacrer sa propre musique à la poésie du présent, voire de l'avenir. Cela montre assez quel artiste, ou plutôt que d'artistes, et lesquels, il y avait en lui. De miême il est bien possible que la plus grande originalité de ses lieder consiste dans un style où se rencontrent, sans se heurter ou seulement se contredire, les marques de la tradition classique avec les signes de l'esprit nouveau. Rien ici ne sent l'étude ou l'école. Nulle trace d'un système arbitraire, pas une formule, pas une recette apprise et machinalement appliquée. Un des charmes de cette musique est dans son indépendance. Tout y est libre : le rythme, le ton, le mode, et ces diverses franchises, le musicien les doit sans doute à la musique populaire, qu'il aima toujours un peu comme la mère ou la nourrice de la sienne. Moderne par l'intérêt constant et constamment renouvelé de l'accompagnement symphonique, un lied de Bordes l'est encore par la valeur du détail pittoresque ou sentimental, de l'accent, de la touche ou de la tache sonore, imprévue et significative. Dans Promet rtade matinale, un certain cri de plaisir : L'air est vif! lancé tout à coup, à la fin d'une mesure, éveille, avec trois notes, une réplique de piano (de hautbois dans la version pour orchestre) aussi vive et piquante que l'air même du matin. Trois lignes plus bas, un oiseau s'envole, « Et son reflet dans l'eau survit à son passage.

C'est tout. » Sur les deux derniers mots, deux notes encore, mais tout autres, non plus brillantes, mais éteintes, qu'un court silence précède et que suit un long silence, disent, tout bas, que le paysage ou la scène est, en effet, peu de chose, mais quelque chose d'exquis. Au début de V Heure du berger {La hme est roiige^ au hj^umeux horizon] quelques accords parfaits qui descendent, et la voix, qui décline en même temps, entrent avec une lenteur mystérieuse dans la tonalité, qu'une note, altérée à dessein, retarde, et qui se fixe, à la fin seulement, tout autre qu'on ne l'aurait attendue.

Le premier numéro des Paysages tristes (Soleils couchants) commence par une marche quasi funèbre. Une mélodie précise^ à peu près carrée, accompagne la première strophe de quatre vers. Mais sur les derniers mots, au lieu de conclure, elle se poursuit et, cueillant comme au passage la seconde strophe, elle l'emporte, sans s'interrompre, en un mouvement, en un courant nouveau. Rien de plus harmonieux que cette inégalité métrique entre la période poétique et la période musicale. Rien d'aisé comme la façon dont celle-ci, plus longue et plus souple, enveloppe l'autre et l'entraîne.

Enfin, sur un vieil air (c'est le titre même d'un parfait petit chef-d'œuvre). Bordes sut composer, dans le goût à la fois le plus moderne et le plus pur, une jeune chanson. Vous connaissez les vers de Verlaine :

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris, vaguement,

Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile,

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

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Rôde discret, apeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d'EUe.

Le vieil air qu'il plut au musicien de choisir, c'est la romance de Martini : Plaisir d'amour. Elle n'est pas seulement rappelée, ou citée ici : elle y circule, elle y est répandue, elle s'y développe, à travers des harmonies fines, subtiles, dont pas une seule ne lui messied. Tout les accents l'animent, pas un ne la blesse, ni ne la brusque, ni ne l'effarouche. Oh! que la pièce ancienne est cousue avec art à l'étoffe neuve, et comme celleci, loin d'emporter celle-là, s'y assortit et s'y ajuste! Ou plutôt je me trompe, et la parabole est trop matérielle. Il vaudrait mieux écrire, en empruntant le style même du poète, que la musique nouvelle est comme le boudoir, et que le vieil air l'imprègne et l'embaume comme le parfum.

Avec, ou malgré tout cela, ne craignez pas qu'il y ait en cette musique nul soupçon de préciosité maladive. Elle est saine et elle est sage. Il arrive mémie, plus d'une fois, qu'elle entraîne avec elle et fait ainsi passer telle image ou telle expression, tant soit peu singulière, quand ce n'est pas saugrenue, échappée à la poésie, et que la poésie, à notre avis du moins, ne « sauverait » pas toute seule ni toujours. Autant que la séduction prochaine et directe et la prise immédiate qu'ont sur nous les choses de notre temps, ces lieder de Bordes possèdent les qualités, les vertus de tous les temps, celles qu'on nomme classiques. A la fantaisie ils joignent le ^, style, et la discipline à la liberté. Dans Tordre de l'har-

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monie ou des modulations, se rencontre-t-il des hardiesses, des étrangères même, la raison ou la loi n'est jamais bien loin, qui les explique ou les permet. Le rythme non plus, le rythme en soi, n'est point en péril ici. La parole, pas davantage, et toujours entre la note et le mot, entre la mélodie et le verbe, le rapport est juste et l'intérêt partagé. Elle surtout, la mélodie, a Fa- j bondance, la franchise et, par une rencontre rare, avec la distinction, la simplicité. Voilà donc, chez l'un des fondateurs de la Schola, un art sans restriction ni contrainte, un art qui s'abandonne et se livre. Il est même étonnant de constater à quel degré Charles Bordes fut exempt des défauts quelquefois reprochés, non sans motif, à l'école qui fut la sienne et qui, peut-être, ne l'est point assez demeurée. Nous avons vu plus haut qu'on a dit d'elle, avec esprit : « Elle avait ouvert les fenêtres, mais sur le passé seulement. C'était les ouvrir sur la cour et non sur la rue^ » Bordes, du moins, les ouvrit, et toutes grandes, sur la nature entière, sur les deux mondes, je veux dire celui qui nous entoure et celui que nous sommes.

L'un et l'autre se touchent et se mêlent dans l'œuvre que nous étudions. La plupart de ces lieder sont animés par le sentiment pittoresque ou par le sentiment amoureux, si ce n'est par tous les deux ensemble. Et tous deux ensemble baignent, en quelque sorte, dans le sentiment, plus vaste et plus profond, de la mélancolie. Tristes sont ici les paysages, et triste la tendresse. Rare

î M. Romain Rolland, la Foire sur la place {Jean-Christophe).

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est la joie ou seulement le sourire. La Prometiade ma" tinale, commencée avec une gaieté printanière, s'achève par une méditation ou plutôt une « élévation » pas sionnée. En dépit de la galanterie trompeuse du titre, c'est un nocturne plus que grave, un peu dans la manière de Cazin, que V Heure du berger. Oh! que les mots sont impuissants à traduire les notes, si puissantes, au contraire, à traduire les mots! Notes de la voix ou du clavier, notes qui se suivent et lentement cheminent, notes qui se cherchent et se joignent en accords. J'en sais deux particulièrement expressives, mornes et désolées entre toutes, tombant et retombant sans relâche, ainsi que deux gouttes sonores. Ici des mérites opposés paraissent ensemble : la variété des effets et l'unité du style, la finesse des détails et l'ampleur ou le parti pris de l'ensemble. Quant au sentiment général, il n'est pas sûr que les chefs-d'œuvre mêmes du genre nous donnent une impression beaucoup plus pénétrante de la solitude et de la solennité de la nuit.

Amoureuses ou pittoresques, à mesure que j'ai relu ces chansons, j'y ai reconnu davantage le son d'une âme souffrante, la plainte, le cri parfois d'une tristesse passionnée (comme dans Spleen) et qui peut s'exalter jusqu'au désespoir. Sur le fond pâli de la romance de Martini, le musicien moderne a semé çà et là des fleurs d'un éclat sombre. Au spectacle même de la nature et de la vie, à leur contact (voyez : La paix est dans le bois silencieux}, il frémit d'un enthousiasme où l'on doute s'il entre plus de joie ou plus de douleur. Lisez la mélodie, admirable et déchirante entre toutes, sur les

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paroles de Verlaine : Le sojî du cor s'afflige dans les bois. Il n'en est pas de plus caractéristique. Je n'en sais pas une autre d'où s'exhale une plus large, plus ardente et plus généreuse sympathie. Je voudrais, en écrivant ce mot, pouvoir lui rendre sa force et sa vertu première, et qu'il exprimât Tamour, la pitié pour toute souffrance, y compris celle des choses, en ces heures d'affreuse tristesse où comme nous, avec nous, les choses mêmes ont l'air de souffrir.

On a rapporté ce mot de Bizet, écoutant un soir In der Fremde, l'un des lieder les plus désolés de Schumann : « C'est la nostalgie delà mort. » On ne parlerait pas très différemment de certains chants de Charles Bordes. Et pourtant qui fut plus vivant que lui, plus ami, que dis-je, plus amoureux de la vie, et, quoi qu'elle eût pour lui de difficultés et d'amertumes, plus facile et plus doux envers elle! Ses chants disent des choses douloureuses, presque funèbres, que ses paroles ne disaient point. Ainsi toujours un peu de ceux-là mêmes que nous croyons les plus proches, demeure loin de nous. L'aspect serein de cette âme nous était familier, nous en ignorions le côté sombre. La musique de Bordes, seule, l'aura connu et révélé tout entier.

Quant à la musique en général, voulez-vous savoir, et par la sienne encore, comme il l'aimait? Lisez le madrigal qu'il écrivit un jour à sa louange. C'était dans cette illustre abbaye de Saint- Wandrille, qui n'avait point alors ses maîtres et ses hôtes d'aujourd'hui. Le texte est tiré de V Henry VIII de Shakespeare (acte III, scène première). La reine Catherine, à la veille de sa

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déchéance et de sa répudiation, retirée en ses appartements, travaille et songe parmi ses femmes : « Prends, dit-elle à Tune d'elles, prends ton luth, ma fille, mon ^me devient triste à force de troubles. Chante et disiperse ces troubles, si tu peux; laisse là ton ouvrage. » jLa jeune fille obéit, et voici sa chanson :

Orphée, avec son luth, faisait courber les chênes ' Et, tandis qu'il chantait, dans les forêts prochaines, \ S'incliner les neigeux sommets.

i A sa voix surgissaient les fleurs épanouies, '] Comme si gai soleil et bienfaisantes pluies ; Faisaient un printemps pour jamais.

.1 Aux soupirs exhalés de sa noble poitrine, ": Xout pleurait en silence, et la vague marine,

Vaincue, à ses pieds déferlait.

.; Tu fais cela, musique! Et ta puissance est telle, 1 Que la peine du cœur, oui, la peine mortelle, 1 Meurt ou s'endort lorsqu'il te plaît ^

La pièce est écrite pour un chœur mixte à quatre voix t sans accompagnement, c'est-à-dire dans le style u'on appelle alla Palestrina. En haut de la première âge, se lit une double indication : « Très cadencé, avec ne grande liberté. » Déjà nous retrouvons ici, comme Dut à l'heure, Tesprit même de Bordes, l'esprit de noueauté, mais de discipline, et le désir, suivant une )rmule chère à Gounod, de reculer les bornes sans branler les bases. Les deux premières strophes ne Drment, sur un ton simple et coulant, qu'un récit des remiers miracles de la Ivre et de la voix. Cà et là

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