I. Traduciion de M. Maurice Boucher
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un changement de mesure, un triolet, insinué dans 1 rythme binaire, l'assouplit et le détend. Puis, la mu sique se recueille et, plus lente, se prend à rêver. De frôlements chromatiques, des chutes alanguies, des su; pensions et des retards, donnent à la strophe suivant une vague et tendre mélancolie. Mais voici comme 1 cœur même de cette musique, et le cœur aussi du mu sicien. Tu Jais cela, musique! soupirent lentement ( tout bas les quatre voix. Deux mesures à peine, quelque accords, entr'ouverts et refermés aussitôt, envelopper d'une ombre mystique cet acte de foi, d'amour et d'à doration, cet hommage rendu par une âme ravie et de lèvres tremblantes au pouvoir, au mystère, à la dou ceur divine des sons. Tu fais cela, musique! et, nou souvenant de Bordes, nous songeons à tout ce qu'elle fait, hélas! et même à ce qu'elle n'a pu faire pour lui Mais lui ne fut sensible qu'à ses faveurs. Comme i l'en a remerciée! Voici le testament de sa reconnais sance et de sa tendresse. Il est éloquent de plus d'un^ manière. Autant et plus encore que le mémorial d'ui genre ou d'un style d'art, le Madrigal à la musique ei est un exemple et une leçon. Moderne, original, et I< plus éloigné possible de l'imitation ou du pastiche, i montre que Bordes^ en ranimant le génie de la polyphonie vocale, n'a pas entendu le rappeler seulement l l'honneur, à la gloire, mais à la vie. Témoins de cett résurrection, nous apprenons ou rapprenons ici qu( des pensers nouveaux peuvent aujourd'hui, pourron demain s'exprimer, aussi bien que par la moderm symphonie des instruments, par l'antique concert deî
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oix, et que peut-être l'avenir ne demeurera pas sourd :ernellement à la chanson des lèvres humaines.
C'est ainsi qu'une telle œuvre nous enseigne. Mais le nous émeut aussi. Pieuse envers la musique, elle 3st envers ces musiciens du seizième siècle que ordes connut les premiers, que les premiers il nous
connaître et qu'entre tous il ne cessa point de chérir.
uit jours avant sa mort, sous les voûtes de Saint-
lervais, il était encore leur interprète. Nous l'avons dit,
\ Madrigal à la musique est un témoignage d'amour.
est juste que l'artiste ait voulu le rendre à son art Lns l'une des formes de son art qu'il a le plus aimées.
Saint-Jean-de-Luz, septembre 1910.
Je veux lui dédier encore les impressions que me fit, i y a quelques semaines, le pays qu'il chérissait entre tas, et la musique aussi de sa prédilection.
Musique religieuse et musique populaire, Bordes ne ' séparait point en son cœur. A Saint-Jean-de-Luz, j-is que partout peut-être, l'une et l'autre se partagent ses soins. Pour cet apôtre, le pays basque fut le pys de mission par excellence. Il y avait instauré ou rabli le véritable chant d'église. En récompense, il y aait reçu, recueilli les chansons du peuple. Bienfait pur bienfait. Et longtemps il fut ainsi, entre Dieu et hommes, l'artisan d'un pur échange de beauté.
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Célébrées sans lui cette année pour la première fois, les fêtes traditionnelles de Saint-Jean-de-Luz l'auroni été selon lui. Une jeune femme y veilla, musicienne accomplie, disciple du maître et son amie, servante de son idéal et la plus digne d'en avoir ici la garde. Si je ne la nomme pas, c'est que devant le nom de Bordes elle a voulu, modestement, effacer le sien. .: ;
Mais son influence et son action furent sensibles, même aux yeux, quand on la vit diriger à l'église une messe de Victoria, chantée par les élèves qu'elle a formés. Que d'autres stations aient leur « messe des baigneurs », avec solo de ténor ou de violon, Saint Jean-de-Luz eut ce jour-là sa messe de croyants et d'artistes, belle de la beauté purement liturgique, belle en esprit et en vérité.
Belle d'abord était l'église, la vieille métropole du pays euskarien, avec sa nef unique, mais si vaste, et que la foule des femmes emplissait tout entière. Les tribunes également étaient pleines, ces tribunes à triple étage, aux hommes réservées, et qui, dans les églises basques, font que les murailles mêmes sont vivantes et prient. Large et haute, une seule arche, peinte en r ouge sombre, s'ouvre sur le sanctuaire élevé. Au fond, derrière l'autel, l'immense rétable déploie et dresse les trois faces de son architecture d'or. Un vieux lustre, aussi de bois doré, pend de la voûte. Entre ses bran-
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:hes, que relient des guirlandes, il a pour motif central an cornet de fruits. Et puis le peuple d'ici, dans sa enue, dans son allure, garde encore quelque reste de loblesse et de gravité naturelle. On le vit bien, à la fin ie la messe, quand les quatre enfants de chœur, quatre ?etits enfants rouges, inclinèrent ensemble et très bas •ers la foule, comme pour la saluer, quatre grands :ierges blancs.
Admirable fut la musique. C'était, nous l'avons dit, ine messe (la messe qiiarti totii) de ce Victoria, trafique entre tous les maîtres de son siècle et de son art. 1 eut pour patrie Avila, comme sainte Thérèse, et par •>on ardent génie il est bien le frère de la mistica docora. El gran sacerdote, ainsi les siens l'ont nommé ui-même : sacerdote, celui qui donne les choses sa- :rées, et ses chants nous semblèrent plus que jamais :)athétiques, à deux pas de l'Espagne, de son Espagne, jui voit chez elle aujourd'hui les choses sacrées en )éril, mais qui demain peut-être saura les défendre •t les sauver.
Le « commun » de la messe était chanté seul en style olyphonique. On avait réservé pour le c propre :^ le :hant grégorien. Comme toujours, entre l'une et l'autre orme liturgique, apparut, au lieu de la contradiction, a convenance, et de même il fallut reconnaître que ce jenre d'office, loin d'écarter et d'ennuyer la foule, a de juoi l'attirer, lui plaire et l'émouvoir. Toutes les voix iu chœur étaient jeunes, étaient pures. L'harmonie des imes, des visages mêmes, égalait celle des voix. La nantille faisait pareils tous les fronts féminins. Il n'y
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avait plus dans ce groupe unanime ni classes ni rangs, de ceux que « le monde » distingue. Ou plutôt riei n'était du monde en cette musique, qui ne prie point ^ la manière du monde Celui qui pour le monde a déclaré qu'il ne priait pas. Tandis qu'alternaient, égales et diverses par leur pieuse beauté, les harmonies et les cantilènes. le souvenir de Bordes se mêlait à leurs aci cents comme à notre prière. Sensibles à l'un et à l'autre mode de l'idéal sonore, nous rendions grâces à celui' qui naguère nous en donna l'intelligence et l'amour.
Son ombre fut présente encore à la fête chantante et dansante du soir. Danses naïves, où ce grand cœur naïf prenait chaque année une innocente joie. Figures et figurants, tout lui plaisait de cette chorégraphie primi-J|| tive et locale, à moitié sérieuse et burlesque à demi. Il ' riait de voir caracoler, coiffé d'une espèce de pot de fleurs, l'homme-cheval, ou plutôt l'homme dans un cheval, cheval de carton à jupe rouge recouverte d'une housse en guipure de coton. Vient ensuite l'hommecantinière, tricolore, et pareil, avec ses bas blancs, son jupon rouge aussi et son dolman d'azur, à notre drapeau vivant. Un autre brandit une longue baguette, que termine une crinière flottante. Les jeunes gens et les enfants ont plus de grâce, quand leur troupe dansante noue autour d'un mât et dénoue une tresse de rubans aux couleurs vives. Mais le reste des mouvements, des
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pas et des sauts a quelque monotonie avec un peu de rudesse. Les hommes seulement y prennent part. Bordes n'osa-t-il pas, l'an dernier, leur faire danser le ballet des Scythes, à la fin du premier acte d'Iphigénie en Tauride, sur un théâtre de verdure ! Ce qu'il y eut de plus beau ce jour-là, ce fut Bordes lui-même, et son illusion d'artiste. Dans une demi-douzaine de gars de la Soûle il voyait une horde barbare, et toutes les forêts de la Chersonèse dans un bouquet de sapins.
Dès le lendemain, son dessein était pris. Il avait résolu d'instituer à Tardets, au fond du pays basque, un conservatoire de danse. Il en augurait des merveilles : tout simplement la renaissance d'un art que Tinstinct ou le génie populaire ne pouvait manquer de renouveler. Au pied de la montagne, au bord du ruisseau, il avait déjà choisi sa maison. Des idées et des personnages de ballet, d'après des légendes locales, commençaient à danser devant ses yeux. Ainsi l'artiste incorrigible trouva dans un village inconnu, mais pour lui prédestiné, le terme de ses désirs et l'asile de son dernier rêve.
La journée de fête est finie, le soir descend des cimes prochaines. Je reviens, songeant à Tami disparu, vers la blanche maison dont il aimait d'être l'hôte. Sur les chemins familiers, à travers la lande, son ombre marche à mon côté. Rien de cette nature ne lui était inditférent. Il ne se lassait ni de la regarder ni de l'entendre.
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Il en chérissait le visage et la voix, toutes les voix. S'il doit quelque chose de son œuvre au pays basque, certains lieder, une rapsodie, et surtout son drame lyrique inachevé, les Trois Vagues, Bordes lui donna beau-j coup aussi. Tout à l'heure, après les danses, j'écoutais les chansons populaires. Il en harmonisa plus d'une. « Harmoniser », affreux mot de métier, qui veut dire de si jolies choses! Harmoniser, c'est ajouter à la note primitive, instinctive, d'autres notes, que la première, l'isolée, ne connaissait pas, mais qui sont de sa race, de sa famille même, et qui la désiraient, la cherchaient, afin de la rendre plus belle. Harmoniser, c'est réaliser l'idéal sonore que Boito, dans Falstaff, exprime par deux vers délicieux :
Allor la nota che non è piii sola Vibra di gioia in un accordo arcano.
« Alors la note qui n'est plus seule vibre de joie en • un secret accord. » Bordes a fait vibrer ainsi bien des ^ notes que donnent ici les êtres ou les choses, et qui sans lui seraient demeurées solitaires. Il a réuni des voix qui s'ignoraient avant lui. Entre elles, comme entre des sœurs longtemps séparées, mais qui se ressemblent et se retrouvent, il a créé l'harmonie et l'amour.
Longue est la route qui me ramène à la blanche maison. Pour en tromper la mélancolie, maintenant
presque nocturne, peut-être aussi pour honorer la chère mémoire, les chants que nota le pèlerin mélodieux sortent ce soir de la nature entière. Tristes ou joyeux, sacrés ou rustiques, ils viennent à moi de partout, de la montagne et de l'Océan, de la prairie et de la forêt. Voici « Belatsa », la chanson de la buse, où le pâtre des sommets reconnaît et croit suivre le vol même de Toiseau. Puis c'est une légende amoureuse, que Bordes avait apprise d'un Basque d'Hasparren, égrenant ses épis de maïs sur une vieille épée rouillée.
Enfin une complainte s'élève, étrange, triste infiniment. Bientôt elle m'obsède et fait taire toutes les autres.
« Dans le château de Tardets, il y a deux citrons dorés. Le roi de Hongrie en a demandé un. Il a reçu réponse qu'ils n'étaient pas mûrs. Quand ils le seront, il en aura un...
« Père, vous m'avez vendue comme un bœuf. Si ma mère eût été en vie com^me vous, je n'aurais point été au fond de la Hongrie, mais je me serais mariée avec la Salle, de Tardets.
« Ma sœur, allez au portail. Sans doute, le roi de Hongrie arrive déjà. Dites-lui, je vous prie, que je suis malade, au lit, voilà sept ans.
« Ma sœur, on ne le croira pas... Ma sœur, revétezvous de votre robe verte... Sans doute, le roi de Hongrie arrive déjà. Quittez, heureuse, la maison de notre père.
(( Les cloches de Tardets sonnent toutes seules, la
jeunesse de l'endroit s'habille de noir, parce que demoi-j selle sainte Claire s'en va. Le cheval qu'elle monte aj une selle d'or. »
Le vent, très doux, souffle du sud. Il m'apporte de vagues Angélus. Et j'ai beau me dire que Tardets est trop loin, je veux croire que j'entends les cloches de Tardets, les cloches du dernier village où mon ami souhaita, rêva de vivre, et qu'elles sonnent pour lui, et qu'elles le pleurent.