L’ART GRÉGORIEN
Mars igi i.
J ue la musique date du seizième siècle . C’est une des plus fortes sottises qu’ait dites Victor Hugo et que nous ayons répétées après lui. Mais le temps n’est pas loin où la musique même du seizième siècle nous était inconnue. Les romanciers d’alors ne craignaient pas de faire chanter à leurs héroïnes, après le dîner, un « air » de Palestrina. Quant à la musique du moyen âge, l’opinion commune l’eût volontiers reléguée dans la catégorie de l’inconnaissable, voire de l’inexistant.
Nous commençons de nous instruire. Le plain-chant est moins ignoré. Malgré des ordres souverains, il ne s’impose pas encore, oh non ! mais il s’insinue. Croyons-en ce récit, qui date d’hier, d’une messe de mariage : « La maîtrise, après le Veni Creator , entonnait une prose carolingienne : Christus vincit, chant de jubilation alerte et mâle, que les voix agrestes, sous les voûtes rondes de l’abside, faisaient presque barbare. » Où donc se marie-t-on ainsi? Ce n’est encore que dans un roman, la Fosse aux Lions , de M. Emile Baumann. A l’église, on verra plus tard. En attendant, les bons ouvriers de l’œuvre pontificale, ouvriers de la première heure, multiplient leurs travaux. L’un
d'eux, et non des moindres, M. Amédée Gastoué professeur à l’Institut catholique de Pans, vient de publier, dans la collection des Maîtres de la musique et sous ce titre : l’Art grégorien, un ouvrage excellent.
Ce n’est qu’un précis, un sommaire. Le savant auteur des Origines du chant romain ne s est pas, cette fois proposé davantage. Mais, ayant mesure son dessein avec exactitude, il l a rempli de même. Les caractères essentiels de l'art grégorien et ses principales époques, voilà tout ce que, dans un manuel d histoire pt d’esthétique, il importait de noter.
Autant que la nature, la technique de cet art apparaît ici même aux ignorants, très claire et toute simple. Il n’est pas jusqu’au langage, tenu durant des siècles pour mystérieux et presque magique, des neumes, dont la clef ne puisse être, depuis la restauration benedicttne, mise entre toutes les mains. M. Gastoué nous en
ap Il^"touTégale m ent avec assurance, l’ayant posée avec précision, la question capitale, et controversée ^re toutes, du rythme grégorien. Ailleurs, a propos des modes, il nous fait réfléchir une fois de plus a supériorité de cette musique ancienne et sept fois modale sur notre musique actuelle, où deux modes ser ment le majeur et le mineur, sont admis. On sait quel enthousiasme inspira .an. d'abondance à des mu ciens même profanes, comme le regretie Bour p““ Ducoudray; quel en.housiasme e. quelle esperance
l’art grégorien
aussi, que plus d’une fois d’ailleurs, en ses propres oeuvres, le musicien de Thamara sut réaliser!
Mais l’art grégorien, mieux connu, prodiguerait à notre art d’autres leçons encore et d’autres bienfaits. Dans l’ordre de la simplicité, il suffit d’y penser un moment pour entrevoir et pour estimer le profit qu’un style harmonique et instrumental à l’excès pourrait tirer d’un style rien que monodique et chantant.
Il n’y a pas jusqu’à certaines formes de la cantilène ecclésiastique, purement ornementales et comme telles un peu surprenantes d’abord, qui ne s’expliquent par des raisons profondes et belles. On sait désormais, à n’en plus douter, que la vocalise grégorienne ou Icjubilus (de jubilaj'e, pousser des cris de joie) remonte en droite ligne aux temps de la synagogue. Pour en définir la nature et pour en justifier l’emploi, saint Augustin trouve des paroles qui ne sont pas seulement d’un docteur, mais d’un artiste et d’un musicien. « Celui qui jubile ne profère pas des mots, mais des sons joyeux, sans mots : car c’est l’esprit perdu dans la joie, l’exprimant de tout son pouvoir, mais n’arrivant pas à en définir le sens... Et à qui convient cette jubilation, sinon au Dieu ineffable? Ineffable, c’est en effet ce qu’on ne peut dire; or, si tu ne peux nommer l’ineffable et que tu ne doives pas te taire, que te reste-t-il, sinon de jubiler, afin que ton cœur se réjouisse sans paroles et que l’immensité de ta joie ne connaisse pas les limites des syllabes? » Par où, dans l’ordre même de la musique profane, il semble bien que la vocalise, au moins
comme expression de l'allégresse humaine, se trouve non seulement permise, mais ennoblie.
M. Gastoué signale ou rappelle encore, avec beaucoup de raison, deux caractères, ceux-là tout à tait éminents, de l’art grégorien. Le premier est l’universalité. Les Papes, de Grégoire le Grand à Pie X, et lee monarques, à commencer par Pépin et Charlemagne, ne s’y sont pas trompés. Tous ont reconnu que le chant grégorien répond à « ce besoin d'unité, marque du génie occidental ». Ils n’ont pas trouvé, pour l’église, un autre chant « qui convienne à tous, dans le temps et dans l’espace, un chant adéquat à la liturgie, né avec elle, présent avec elle et comme elle emportant les âmes, d’un mouvement unique, vers l’idéal divin ».
Enfin, et voici la marque la plus glorieuse de cet art, la beauté musicale y est intimement unie à quelque chose qui la surpasse et qui l’attire en haut : c’est la prière et c’est la foi. Ainsi la musique, sous la forme grégorienne, est promue à la dignité d’« ascèse », comme dit la théologie, ou d’exercice spirituel, « ayant dessein de conduire les âmes à la perfection ».
Autant que la nature de l’art grégorien, le livre de M. Gastoué en résume l’histoire. Nulle autre ne saurait nous faire, à nous catholiques, à nous Latins et Français, plus d’honneur. Il nous plaît, avant tout, qu’un nouvel historien restitue à saint Grégoire le Grand, et pour toujours, la tondant sur des bases inébranlables, une gloire qui lui fut un moment disputée.
l’art grégorien
On ne saurait assez répéter que ce terrible sixième siècle, témoin de tant de ruines, vit aussi la splendeur du culte chrétien et le salut, opéré par l’Église en sa liturgie, de la beauté sonore.
L’Angleterre, avant tout autre pays, en reçut les apôtres ou les missionnaires bénédictins. Accueillis par elle hier encore, les exilés de notre Solesmes ont éprouvé que du moins elle est demeurée fidèle à ce grand souvenir. Puis la France à son tour, et pour des siècles, devint le royaume élu de la cantilène romaine. A Rouen d’abord, ensuite à Metz, et peu à peu dans toutes nos provinces, la liturgie grégorienne remplaça ïordo gallican. Pépin le Bref, et Charlemagne après lui, furent les plus zélés artisans de cette réforme. Dans une querelle qui s’était élevée entre les chantres français et les chantres appelés par lui de Rome, on sait en quels termes le grand empereur se prononça : « Quel est, demanda-t-il, le plus pur, de la source ou des ruisseaux? Revenez donc aux sources de saint Grégoire. » Tout finit par céder à la volonté souveraine : tout, môme la nature, et les voix un peu rudes des Francs et des Germains apprirent la douceur de la modulation d’Italie.
Cinq siècles, du septième au onzième, ont formé l’âge d’or de l’art grégorien. D’illustres écoles, dont les nôtres ne furent pas les moins fameuses, en répandaient partout la gloire. Sur le siège de Pierre et sur les trônes du monde, on voyait paraître des pontifes et des rois musiciens. Parmi ceux-ci, nui n’est pour nous plus digne de mémoire que notre Robert le Pieux (996-1031). Élève de la scola de Reims et du célèbre Gerbert, depuis le pape Silvestre II, Robert, disent les vieilles chroniques, « fut moult attemprés et
moult bien lettrés, et ama moult religion et l’Eglise; en tant qu’ès grands solemnités il chantoit en cuer avec les chanoynes et les moynes, et vestoit la chappe de cuer et tenoit cuer ». Dans Saint-Pierre de Rome, un jour (celui de la fête des Apôtres), il lit hommage au souverain pontife, son ancien maître, d’un répons qu’il avait lui-même composé. Mais c’est à Saint- Denis surtout qu’il lui plaisait de conduire, tenant le sceptre en guise de bâton, l’exécution de ses œuvres liturgiques. Il aima, dit-on, la mélodie grégorienne, au point d’en rendre la reine Constance jalouse. Une fois, par douce raillerie, elle se plaignit qu’il l’oubliât et ne fît « aucun biau chant d’elle ». Alors il la pria de venir à Saint-Denis ouïr un nouveau cantique, et celui-ci commença par une vocalise expressive sur les mots : O Constantia . Hélas! le plaisir de la reine fut de brève durée : ce n’était pas l’épouse, mais seulement la vertu dont elle portait le nom, qu’avait célébrée le mystique et malicieux époux.
A des siècles de gloire succédèrent des siècles de décadence et de ruine. L’avènement de la musique mesurée et celui de la polyphonie ensuite; plus tard encore, l’invasion et le règne de l’esprit gallican, puis janséniste, portèrent à l’art grégorien des coups redoutables et qu’on put croire mortels. Il paraissait perdu, lorsque, vers le milieu du siècle dernier, le génie — il n’y a pas d’autre mot — des bénédictins le sauva. Dans le livre de M. Gastoué, ce n’est pas la partie la moins remarquable, étant la plus proche de nous et
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comme la plus vivante, que le récit de cette résurrection, hier proclamée et bénie par un pape musicien. Encore une fois, les fils de saint Benoît ont opéré le miracle, et les noms des merveilleux ouvriers, les Dom Guéranger, les Dom Pothier, les Dom Mocquereau, prouvent assez que, pour la plupart, depuis soixante années, ils furent nôtres. Par eux, nous avions été à l’honneur. Hélas’ on sait à quelle peine ils ont été par nous, par ceux-là du moins auxquels nous sommes présentement livrés. Pourquoi faut-il qu’on ne puisse plus évoquer le souvenir, ou le nom seul des bénédictins de France, sans qu’à tant de gloire nationale se mêle aujourd’hui quelque honte, nationale aussi?
Plaise à Dieu que demain l’efface! En attendant, un livre tel que celui de M. Gastoué vient à son heure. Avec un témoignage authentique, il nous donne de hères et plus que jamais précieuses assurances. Il nous rappelle que l’art grégorien est latin d’origine, mais que la France, après l’avoir adopté, soutenu longtemps, a fini, quand il menaçait ruine, par le relever, pour jamais. Nous lui devons beaucoup, il nous doit quelque chose. Venu de Rome, il est devenu nôtre. Ainsi, jusque dans cet ordre de la pensée et de la beauté, nous avons le droit et la joie de nous sentir et de nous dire également Romains et Français.