POUR LA MUSIQUE D’ÉGLISE
Juillet igii.
our la glorifier et la servir, pour que sa beauté se manifeste et que son règne arrive, quelquesuns de ceux qui l’honorent et qui l’aiment se sont récemment assemblés. Ils prirent bien leur temps, en cette année 1911, la cinquantième après le premier congrès de plain-chant et de musique d’église (Paris, 1860). Depuis un demi-siècle, des idées nouvelles ont commencé à se répandre, ou plutôt le vieil idéal, oublié trop longtemps, a reparu. Celui-ci, voilà tantôt huit ans, a reçu de l'autorité souveraine une consécration qui n’a pas encore trouvé toute son efficace. Le jour arrivera-t-il jamais où la plénitude de l’obéissance égalera celle du commandement ? Des signes tels que le récent Congrès de Paris en font du moins concevoir l’espérance.
Les séances du congrès ont été de deux sortes, partagées entre la théorie et la pratique. Partage inégal, il fallait s’y attendre. A l’Institut catholique, on a fort bien parlé; on a chanté mieux encore à Saint-Eustache,
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à Saint - Gervais , à Notre-Dame. L’exemple, comme toujours, a surpassé le précepte, et les choses, non les hommes, ont donné les plus éloquentes leçons.
Le choix des trois églises ne pouvait être meilleur. On avait gardé, cela va sans dire, la basilique métropolitaine pour l’office de clôture, et le Te Deum final pour la suprême action de grâces et l’apothéose.
Saint-Gervais entendit une messe de Requiem pour le repos de l’âme de ceux qui furent parmi les premiers et les plus insignes serviteurs de la restauration musicale et liturgique en notre pays. Ainsi, par le souvenir et la piété, nos morts étaient aussi des nôtres, et ceux qui militent encore s’unissaient à ceux qui peut-être sont déjà triomphants. Sous les voûtes de Saint-Gervais que d’échos! Pendant plus d’un siècle et demi, l’illustre lignée des Couperin toucha ces orgues aujourd’hui malheureusement délabrées et muettes. Et voici la tribune où Charles Bordes — n’était-ce pas hier ? — forma le groupe, désormais fameux, des chanteurs par qui la vieille église vit son nom, et son renom, rajeuni. Pauvre Bordes ! Les chants qui l’autre jour tombaient de cette tribune étaient siens, et l’on priait mieux pour lui, priant dans la forme sonore que lui-même il avait rendue à la prière.
Saint-Eustache eut l’honneur des offices les plus nombreux et non les moins beaux. Sa propre beauté l’en faisait digne; un peu son histoire aussi. Saint-Eustache vit en 1662 le mariage de Lully ; cent dix ans plus tard, les obsèques de son paroissien Rameau; enfin, en 1778, un jeune compositeur allemand, de passage à Paris, y conduisit le convoi funèbre de sa mère : il s’appelait Wolfgang-Amédée Mozart. Oublions de plus récentes et moins glorieuses traditions: le Stabat, de
Rossini, partout ailleurs admirable, fit, avouons-le, même ici, chaque vendredi saint, les délices profanes de notre jeunesse. Mais les temps sont changés, et les goûts; les paroissiens de Saint-Eustache ont un autre pasteur, et la maîtrise un maître nouveau.
Cette fois, tout fut magnifique dans la vieille église des Halles, et même au dehors, aux alentours. Chaque matin, le gigantesque marché débordait, étalant sous un ciel déjà d'été tous les trésors de la terre. Pour gagner le parvis, nous aimions de traverser le quartier, le royaume des fruits et des fleurs. D’autres pavillons même, avec moins de poésie, n’étaient cependant pas sans beauté. La création tout entière paraissait rassemblée, offrande universelle, aux pieds du Créateur. On passait, on s’élevait de l’une à l'autre, et les splendeurs de la matière, ou de la nature, formaient d’avance, avec l’ordre de l'esprit et de l’âme, un religieux et presque divin accord.
Les zélés promoteurs du congrès s’étaient assuré de hauts patronages et des concours précieux : avant tout, la présidence d’honneur, mais qui malheureusement ne put être que nominale, de M gr l’archevêque de Paris. Son Éminence le cardinal-archevêque de Reims, en une lettre décisive, avait exprimé plus que sa bienveillance. Parmi les membres du comité, présidé par l’illustre Dom Pothier, assisté de MM. les chanoines Moissenet et Perruchot, maîtres de chapelle insignes entre tous, figuraient cinq évêques ou leurs représentants, M gr le recteur de l'Institut catholique, cinq curés parisiens, trois membres de l’Académie des beaux-arts.
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Et le reste même, clercs ou laïques, n’était point digne de mépris.
Le personnel exécutif, comme rassemblée délibérante, honora le congrès. Il comprit tour à tour les maîtrises de Saint-François-Xavier et de Saint-Eustache, celles de Saint-Gervais et de Notre-Dame, de Sainte-Clotilde et de Saint-Louis de Poissy, les chanteurs de Saint-Gervais, les chœurs de la société Hændel et la Manécanterie des petits chanteurs à la croix de bois.
De ces groupes divers, le premier cité parut aussi le premier en fait, au choix comme à l'ancienneté. Il y a longtemps que Saint-François-Xavier donne l’exemple d’une harmonie vraiment préétablie avec les règles, promulguées depuis lors, du inotu proprio . D’autres maîtrises de Paris, non pas toutes, ont suivi la maîtrise modèle; aucune encore ne l’a dépassée ou seulement rejointe. Celle de Saint-Eustache, entrée à son tour dans la bonne voie, y marche à grands pas. Saint- Gervais, qu’un moment on voulut perdre, s’est vite retrouvé. Quant aux petits chanteurs à la croix de bois, ils multiplient à travers la France, et même au delà des frontières, leurs pèlerinages harmonieux.
De tels éléments n’ont pas manqué de fournir des offices excellents, et même, une fois au moins, davantage. L’exécution de la messe Iste Confessor de Palestrina, par la maîtrise de Saint-François-Xavier, à Saint-Eustache, fut une chose admirable. Surtout elle fit voir, ou plutôt entendre, que, pour bien sonner dans un vaisseau même vaste, et pour le remplir, des voix n’ont pas besoin d’être nombreuses : leur formation, leur émission, leur discipline, leur style, enfin, importent beaucoup plus.
Après les musiciens, louerons-nous la musique? Le dernier soir, Notre-Dame retentit de ces appels répétés, éclatants, qu’on nomme, en style liturgique, des « acclamations ». Il en est de fort anciennes; 1 une aurait été, dit-on, composée pour le mariage de Charlemagne. Sur cette formule, très brève, sur ce « timbre », et sous les noms les plus beaux, tour à tour on invoqua le Christ vainqueur. Christus vincit! On le supplia de donner la victoire à l’Église, au Pontife romain, à la nation française, «à tous les juges, à toute l’armée des Francs, Francorum populo, cunctis judicibus et exercitui Francorum Victoria ». Et parmi tant d’acclamations, chacun de nous acclamait en son cœur la musique même, cette musique, et priait pour son triomphe aussi.
Pendant trois jours, du moins, elle venait de vaincre. Grégorienne et palestrinienne, sous l’une et l’autre forme, toutes les deux liturgiques, sa beauté s’était manifestée encore une fois. Beauté grave et cependant sereine, mélancolique et joyeuse, où la puissance et la douceur se mêlent; beauté du plain-chant, mélodique, verbale, oratoire, beauté concertante, harmonique, symphonique même pour les voix, du chant alla Palestrina, dans l’ordre du sentiment et dans celui du style, que pourrait-on trouver qui manque à cette beauté?
Beauté sévère, étroite et farouche, ont dit ses calomniateurs. Accueillante, au contraire, ouverte et libérale, ne la vit-on pas, en des œuvres comme l’admira-
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ble Requiem de Victoria sur des thèmes liturgiques, se partager d’elle-même entre les deux éléments de la musique vraiment d’église, entre les deux modes sonores de l’idéal religieux ? Non, la loi restaurée par Pie X en son moîu proprio n’est pas de rigueur, mais de grâce. Pendant ces trois journées, que de choses n’a-t-on pas faites, et toutes admirables, en la respectant! Que de chefs-d’œuvre entendus, et si divers, ne lui sont pas contraires! Chefs-d’œuvre anonymes des siècles grégoriens, chefs-d’œuvre des maîtres de la polyphonie, chefs-d’œuvre mêmes de Lully, témoin certain motet pour trois voix d’hommes, Ave cœli munus, dont l’harmonie serrée enferme et semble retenir l’éclat dramatique et cependant sacré.
Pas un instant l’orchestre ne parut regrettable. Écoutant l’O vos omnes de Victoria, nous sentions bien que nulle symphonie d’instruments, fût-ce la plus grandiose, ne surpassera jamais en plénitude sonore, en puissance tragique, le modeste et sublime concett de ce peu de voix.
Et puis, à Saint-Eustache surtout, les orgues et l’organiste firent merveille; exécution, programmes, tout fut du même ordre, le premier. Enfin, à Saint-Eustache aussi, pendant la messe du jour de la Fête-Dieu, quand vint le moment de la consécration, du haut de la tribune, quatre trombones sonnèrent, comme font à Saint-Pierre de Rome les fameuses trompettes d’argent. L’efiet, non moins saisissant, le fut peut-être encore avec plus de noblesse et de pureté : c’est sur l’intonation liturgique du Te Deum qu’avait été noté le bref et sobre appel des quatre bouches de cuivre.
Solennités vraiment exemplaires : tout y fut soumis, tout cependant y fut libre, y fut beau. L Écriture dit vrai : Vir obediens loquetur victorias. Pour s’être fait obéissant, l’art musical, pendant ces trois jours, n’en a pas moins été victorieux. Puisse-t-il, fidèle à cette leçon, poursuivre sa victoire! A des signes trop rares encore, mais certains, on reconnaît que ses amis commencent de s’enhardir et ses adversaires de perdre courage. Si l’on dressait une carte musicale et liturgique de”la France, on pourrait y marquer déjà comme des îles ou des taches heureuses. Dieu fasse que notre Ilede-France en devienne, après le congrès de Paris, la plus colorée et la plus éclatante ! Et puisque toute assemblée de ce genre a coutume de s’achever par des vœux, nous demandons humblement a notre vénéré président d’honneur, M Kr 1 archevêque de Paris, la promulgation et l’application intégrale, en son diocèse, du « code juridique de la musique sacrée ».
UN DIMANCHE GRÉGORIEN
Janvier 1912.
ous l’avons passé presque tout entier, il y a peu de semaines, dans une église de village, et, sous cette humble voûte, un grand exemple nous fut donné.
Près de Joigny, dans le diocèse de Sens, est une petite paroisse qui s’appelle Champvallon. Elle compte environ cinq cents habitants, paysans, pour la plupart ouvriers de la terre. Et il a suffi de deux années à leur pasteur pour les initier à la musique d’église la plus pure, pour en inspirer le goût, l’amour même à leurs cœurs, pour en enseigner la pratique à leurs voix.
Quel pasteur les villageois de ce village ont-ils donc? Le nom de M. le curé Villetard est celui d’un érudit, d’un artiste et d’un apôtre. L’Institut a couronné sa magistrale publication deY Office de Pierre de Carbeil. C’est là son œuvre centrale, parmi bien d’autres études, historiques ou philologiques, dont plus d’une se rapporte soit aux origines, soit à certaines particularités de l’ancienne liturgie sénonaise. Mais le véritable prêtre ne saurait se contenter d’une science égoïste et de cette connaissance, maudite par Bossuet, qui ne se tourne pas en amour. M. l’abbé Villetard a fait de la sienne la servante de son sacerdoce. Pie X nous disait
un jour, éloquemment : « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté. » Le curé de Champvallon s'est promis de prouver que dans une église de campagne cette volonté pouvait s’accomplir. Nous sommes témoin qu’il a tenu sa promesse.
Il a formé ses paroissiens au chant liturgique par excellence, au plus beau chant de l’Église, au chant grégorien. Avec autant de discrétion que de zèle, il ne leur a donné que les leçons qu’ils pouvaient recevoir. Leur bonne volonté, leur instinct meme ou leur goût naturel, a bientôt fait le reste. Ayant une fois aperçu le rapport, la convenance intime entre leur prière et l’expression musicale de leur prière, ils n’ont plus désormais séparé l’une de l’autre; alors, l’une avec l’autre, ou par l’autre, toutes les deux leur sont devenues plus chères. La mélodieuse église a vu s’accroître chaque dimanche le nombre de ses fidèles, et la religion a trouvé comme toujours un auxiliaire, j’allais dire un recruteur incomparable, dans l’art véritablement religieux.
Cet art, ce grand art, les offices de Champvallon nous ont une fois de plus montré comme il se prête, ou mieux comme il se donne aux humbles, aux petits. Les plus pauvres moyens lui suffisent, il n’est pas exigeant ni superbe. Digne de l’élite, il ne tient pas le peuple pour indigne de lui. Dans l’église de Champvallon, tout le peuple chantait. Les femmes, d’un côté de la nef, et, de l’autre, les hommes, répondaient tous en chantant, soit à la voix unique du prêtre, soit au groupe choisi de quelques voix. Une poignée de gamins, trois
UN DIMANCHE GRÉGORIEN
ou quatre chantres, deux soldats, venus en permission au village, composaient une schola modeste, mais disciplinée et, dans une certaine mesure, stylée. Avec cela, si vaillante, si généreuse! Elles avaient la justesse, la fermeté, ce s voix un peu rudes, et, dans leur rudesse même, je ne sais quoi de sain et de savoureux comme la campagne, comme la terre.
Rien de raffiné, cela va sans dire, mais rien de brutal ou de vulgaire seulement. La véritable liturgie, fût-ce la plus simple, sait plaire même aux yeux. Vers le milieu de la messe, huit enfants de chœur vinrent se placer, deux à deux et par rang de taille, devant les degrés de l’autel, et ce fut un spectacle charmant que ces quatre couples, étagés, de blanches aubes et de robes rouges.
La messe avait été bien chantée; l’office du soir le fut mieux encore. Vêpres, complies, salut, rien n’y manqua. Et, ce qui nous surprit davantage, il n'y manqua non plus personne. Ainsi, pour la seconde fois en un jour, le chant grégorien, qui dépeuplerait, nous dit-on, les basiliques parisiennes, remplit l’église d’un hameau. Sur les simples au moins sa grâce est la plus forte. Elle l’eût été par eux, ce soir-là, même sur d’autres, sur tous les autres. L’esprit de vérité et de vie animait cette musique modeste. Étroitement liée avec les paroles, avec les rites, elle rendait un humble mais éloquent témoignage à ces convenances suprêmes qui sont la loi souveraine de l’art, et surtout de l’art religieux. Il n’est pas jusqu’aux psaumes, dont le chant n’ait eu son caractère et sa couleur véritable. Tout peut être beau, de l’art grégorien : moins qu’une psalmodie, une courte formule, un Deo gratias, un Amen . Que de fois, chez les Bénédictins de Solesmes ou de Rome, à genoux devant leur autel, assis à leur table, avons-nous éprouvé
la vertu secrète, étrange, de la plus brève intonation ! Mais dans une église de village, nous n’attendions guère de la ressentir.
Le « salut » achevé, les voix tardaient à se taire. Ce qu’elles chantaient encore, en guise d’épilogue, c’était un cantique de Charles Bordes, puis de délicieuses litanies de Dom Pothier : musique moderne, mais que le souffle liturgique inspire. Ainsi, rien d’inesthétique et rien’d’insoumis en cet office deux fois exemplaire. Fidèle à l’idéal de l’art chrétien, docile aux volontés expresses du chef de la chrétienté, il nous apparaissait comme un signe modeste, mais certain, de deux choses très grandes : l’entière obéissance et la parfaite beauté.
Musique romaine, ou à la romaine, c’était bien en France, au cœur de notre France, que nous l’écoutions. Dans l’humble sanctuaire, au dehors aussi, tout était français, les paysans et le pays, les visages et les horizons, les peupliers au fond de la vallée et le gris fin des coteaux. Il nous plaisait qu’un prêtre de l’Eglise de Sens rappelât — et, nous l’avons dit, de plus d’une manière — l’honneur ancien de ce diocèse autrefois célèbre par la beauté de sa liturgie. Peu à peu la mémoire nous revenait de tout ce qu’on pourrait nommer, dans l’ordre même de la musique, Gesta Dei per Francos : Charlemagne demandant au pape Adrien des chantres et des chants; plus tard, la naissance à Paris, sous les arceaux du cloître Notre-Dame, de cette polyphonie vocale qui devait un jour partager la gloire de la monodie grégorienne ; plus tard encore, et si long-
UN DIMANCHE GRÉGORIEN
temps, le service de la chapelle pontificale assuré par le recrutement de musiciens français.
Puisse l’Église de France, aujourd’hui plus que jamais unie avec Rome par l’esprit et le cœur, achever de s’unir avec elle par le chant tel que l’a restaure le Pontife romain! Des symptômes heureux et qui, depuis peu, se multiplient, nous en font concevoir^ l’espérance. Il semble que partout commence à se répandre une contagion sainte. On n’a pas oublié la pure beauté des" offices qui, l’été dernier, à Notre-Dame, a Saint-Gervais, surtout à Saint-Eustache, illustrèrent en quelque sorte le congrès de la musique d’église, tenu sous les auspices de S. É. le cardinal-archevêque de Paris. N’était-ce pas hier, à Saint-Germain des Prés, que la Manécanterie des petits chanteurs a la croix de bois chantait, en style exclusivement liturgique, la messe funèbre célébrée par les soins des Catholiques des Beaux-Arts pour le repos de l’àme de leurs maîtres et de leurs camarades défunts? Cette fois encore, Son Éminence avait bien voulu présider la cérémonie, témoignant ainsi de sa bienveillance pour les artistes, vivants et morts, et pour l’art véritable de l’Eglise, immortel comme l’Église elle-même.
D’autres signes ne sont pas moins favorables. Dans l’un des rares couvents de France que l’arbitraire de nos maîtres ait respectés, une « semaine grégorienne » vient à peine de finir. Chapelles, églises, de jour en jour s’ouvrent un peu plus grandes à la musique de l’Église. Aujourd’hui, c’est une paroisse qu’elle gagne; demain, ce sera tout un diocèse. Déjà, paraît-il, plus d’un pèlerin, clerc ou laïque, serait revenu de Champvallon par le chemin de Damas. Il n’y rencontra pas sans doute les obstacles dont on lui faisait peur. Qui
donc avait naguère, ou plutôt qui n'avait point prétendu que le rnotu proprio de Pie X allait moins assurer la réforme de la musique d’église, que son esclavage et son immobilité, c’est-à-dire sa mort! Il y a quelques semaines, dans la salle de 1 ’ « Exposition d'art chrétien moderne », la Société de Saint-Jean donnait un concert. Au programme, rien que des œuvres modernes aussi, françaises, strictement conformes aux principes d’esthétique et de liturgie rappelés par le Saint-Père. Et la variété de cette musique, et sa liberté, parut la meilleure preuve que définir un art n’équivaut point à l’asservir et à le paralyser. Les vrais musiciens d’église ressemblent aux justes, dont l’Écriture nous dit qu’ils marchent dans la loi du Seigneur. Ambulant in lege Domini . Ils y marchent, donc ils s’y meuvent, ils y avancent. La loi les environne, elle ne les contraint et ne les étouffe pas.
Aussi bien, non contents de la respecter, ils l’aiment. Ils ont compris et pratiquent la leçon du motuproprio : « Quand l’amour entre dans l’accomplissement du devoir, tout se fait avec entrain et avec un fruit plus durable. » Quel n’est pas aujourd’hui l’entrain, la ferveur, l’enthousiasme de jeunes hommes tels que ceux qui firent avec nous le pèlerinage grégorien de Champvallon! Maîtres de chapelle, fondateurs de la Manécanterie, combien d’autres encore! artistes, étudiants, sans titres et sans fonctions, mais non sans action ni sans influence, chaque jour de plus en plus nombreux, ils donnent une part de leur temps, de leur
UN DIMANCHE GREGORIEN
esprit et de leur âme à la restauration de l’art religieux. Dévoués serviteurs du beau, c’est aussi le bien qu’ils servent, ce bien que la vraie musique d’église, entre tous les modes ou les ordres de la beauté, possède la vertu d’accomplir.
Ils ne l’auront pas servi en vain. « Si farà adagino, ma vi prometto che si farà. La chose se fera tout doucement, mais je vous promets qu’elle se fera, » disait une fois le Saint-Père. Il semble que le jour approche où nous verrons l’effet de sa promesse.
UNE HEURE DE MUSIQUE
Février 1911.
n critique musical de notre connaissance écri- Hi' vait l’an dernier : « Les admirateurs de Bee¬
thoven doivent beaucoup à M. Édouard Risler. Mais lui-même leur doit quelque chose encore : les trentetrois variations sur une valse de Diabelli. » M. Risler vient de les jouer, en maître. Comme le héros de Corneille, l’incomparable interprète du plus héroïque des musiciens peut désormais nous dire : « Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu. » Mieux que bien, beaucoup mieux. Grillparzer assurait autrefois que M mc Schumann avait ouvert de ses mains fines le coffret où Beethoven enferma les êtres mystérieux créés par son génie. M. Risler 1 a brise de ses fortes mains, et le dernier secret s’en est échappé.
L’histoire de ces variations est connue. Beethoven les écrivit peu d’années avant sa mort, à l’occasion d’un concours institué par une société d’amateurs entre les musiciens les plus réputés de l’époque. J’ignore si Beethoven eut le prix. Il avait choisi comme theme une petite valse d’un certain Antonio Diabelli, compositeur-éditeur viennois. En 1828, celui-ci publia 1 œuvre, d’abord annoncée et proposée ainsi par Beethoven
UNE HEURE DE MUSIQUE
a Peters : « Variations sur une valse pour piano seul. (Il y en a beaucoup.) Honoraires : trente ducats en or. » Gela fait un peu moins d’un ducat par variation.
Rendons justice au public de l’autre soir. Devant un chef-d’œuvre énorme et presque inconnu, il a montré beaucoup d’attention, un respect silencieux, même un semblant de plaisir. Pour une première fois, on ne pouvait lui demander davantage. Une heure, ou, plus exactement, cinquante minutes, c’est le temps que durent les trente-trois variations. Et c’est toute la musique de Beethoven, toute la musique même, qui semble tenir en cette petite heure. « ;Excusez du peu! » comme eût dit Rossini. Mais il l’aurait dit, cette fois, sérieusement.
La mélodie et l’harmonie, le mouvement, la mesure et le rythme, la symphonie, voire le leitmotiv issu d’elle, il n’y a pas un élément sonore qui ne soit ici représenté sous toutes les formes et comme dans 1 infinie diversité de son être.
Élevé à une telle puissance, le « genre variations » ne diffère plus qu’à peine du « genre symphonie », obéissant pareillement, d’une part à la loi de l'identité, de l’autre, au principe du développement et de la métamorphose. On ne sait ici qu’admirer davantage, ou la façon dont le thème persiste, ou les moyens qu’il trouve de se transformer. Tantôt ce qu’il en reste nous étonne, tantôt (et le plus souvent) nous sommes émerveillés de ce qui s’y ajoute. A des retours foudroyants, il oppose des feintes ou des fuites délicieuses, des façons coquettes et jalouses de se dérober, tout en souhaitant,
comme la nymphe antique, d’être surpris et reconnu. Quelquefois même, une fois au moins (variation XIII), il se voile et se couvre de silence. Il ne marque, il ne frappe plus çà et là qu’une note, un accord, et, dans l’intervalle, nous ne le suivons plus que par la pensée à travers les espaces taciturnes.
Aussi nombreux que les figures, sont les mouvements. La musique ici prend toutes les allures, de la plus lente, la plus morne, à la plus vive et à la plus folle. Soit qu’elle hâte le thème et le précipite, soit qu’elle le retarde et le refrène, elle sait également le changer en scherzo d’allégresse, en andante rêveur, en adagio désolé, en marche de fête, ou de guerre, ou de deuil.
La petite valse de Diabelli ne tourne, comme sur un pivot, que sur deux ou trois accords très simples. Mais voici que cet axe fragile va soutenir un monde d harmonie. En fait d’enchaînement d’accords, Tristan n’offre rien de plus hardi, de plus « avancé », que certaines « fausses relations », justifiées par les lois supérieures, éternelles, de la variation XX. Hans de Bülovv nommait celle-là « l’oracle ». S’il avait été musicien, Goethe y eût trouvé l’équivalent des formes ou des idées primitives qu’il appelait « les mères ».
Quant aux mélodies, quant aux rythmes sortis en foule du rythme et de la mélodie première, qui racontera leur génération? Qui pourrait seulement les énumérer? Lignes et combinaisons de lignes, rapports et proportions de temps, nous donnent l’impression de l’infini deux fois, dans le partage de la durée et dans la division de l’espace.
Mais une triple unité régit et rassemble tant de phénomènes divers. D’abord, et bien entendu, l’unité du thème, présent partout, sans être partout sensible tout
UNE HEURE DE MUSIQUE
de suite. Puis l’unité tonale. Et que celle-ci, musiciens d’aujourd’hui, qui modulez sans cesse et sans cause, vous serve d’exemple et de leçon. Trois quarts d’heure de musique, et laquelle! dans le même ton, lequel aussi! Dans le simple, dans le pauvre ton d 'ut, et d'ut majeur, sauf quatre variations mineures, et l’avant-dernière, en mi bémol . Gounod disait qu’il aurait voulu se faire une cellule dans le ton d'ut majeur. Beethoven y a bâti de prodigieux édifices, des temples, des palais et des tombeaux. Enfin, le vaste et profond chef-d’œuvre ne veut qu’un instrument, un interprète. En voilà l’unité dernière. Aussi grand, mais plus prochain et plus familier que le Beethoven de l’orchestre, c’est à chacun de nous que le Beethoven du piano semble dire : « Je te conduirai dans la solitude et je parlerai à ton cœur. »
Sa parole n’eut jamais plus d’étendue et d’éloquence. Il n’est rien 4 ici qu’il n’exprime, aucun secret qu’il ne révèle; pas k un mode, pas un degré qu’il oublie de la pensée et de l’action, de la joie et de la douleur. Il se donne à nous tout entier et nous prend de même. Jusque dans les opérations de l’esprit, il introduit le sentiment et l’àme. Sur deux variations en forme de fugue, il donne à l’une, la grande (n° XXXII), avec une puissante carrure, une espèce de jovialité rude; il fait de la petite (n° XXIV) quelque chose comme un cantique ingénu. Le mouvement physique même, il ne le dédaigne point. Le corps a sa place dans l’immense poème sonore où rien d’humain n’est étranger. Telle variation est une marche; telle autre (n° XXV) une danse, une valse, bien allemande et bien sage, qu’une basse, chan-
tante comme un violoncelle, un murmure, un ronron délicieux, fait tourner.
Humorous symphony, disait Grove, avec raison, de la huitième symphonie, en fa, qu’on a souvent le tori d’appeler « la petite ». Parmi les trente-troisvariations, plus d’une est pareillement un éclat de cette verve impétueuse, de cette gaieté sans égards et sans frein, aux saillies imprévues, aux brusques détentes, en quoi consiste le grandiose et presque terrible humour beethovenien.
Toutes les forces, toutes les passions de Pâme se donnent ici carrière. Le cycle dramatique, et qui forme comme Y adagio de cette immense sonate, s’ouvre avec la vingt-neuvième variation, marche désolée et lugubre.
« Per me si va nella citta dolente . » Elle nous conduit comme à genoux, tellement elle se traîne et se brise à chaque pas, vers le royaume sombre qu’est la douleur de Beethoven. Celle-ci règne seule sur les deux variations qui suivent : l’une qui se contient et se dompte, l’autre, au contraire, qui s’abandonne, et ressemble, en sa fantaisie, à je ne sais quelle improvisation éperdue.
Une double fugue survient, ordonnée, énergique, au fond joyeuse, et voici qu’en jaillit, à l’improviste, un élégant menuet, qui termine tout.
C’est une chose admirable, que la fin de l’oeuvre géante, au lieu d’être grandiose, ne soit que gracieuse. Mais elle l’est d’une grâce émue et qui attendrit. Par un touchant scrupule, avec modestie, presque avec pudeur, Beethoven semble regretter d avoir été si long, de nous avoir dit tant de choses, et si graves, et si profondes, et, les dernières au moins, si douloureuses. Alors, et pour ne pas nous laisser tristes de sa tristesse, il s’excuse, il s’esquive et nous quitte sur un discret et souriant adieu.
UNE HEURE DE MUSIQUE
Peut-être, en terminant, veut-il aussi donner un sou venir aux maîtres de cette forme agréable et légère, le menuet, d’où sortirent ses scherzos à lui, passionnés et fougueux. Une dernière fois il regarde, il salue, si même il ne les envie, les Haydn et les Mozart, et leur serein génie, père de son génie orageux. Tout à l’heure déjà, dans sa course, il a rencontré, puis emporté Mozart. Les premières notes de Don Giovanni (l’air de Leporello) ont chanté dans sa mémoire, et, comme elles s’adaptaient singulièrement à son thème, il les y a substituées, mêlant en cet hommage un peu de malice avec beaucoup de respect et d’amour.
Bach et Haendel non plus, il ne les a point oubliés. Mais il a fait mieux encore. Fidèle à tout le passé, le Beethoven des trente-trois variations annonce tout l’avenir. Il esquisse un trait de Chopin, il ouvre le chemin au romantisme de Schumann. Enfin, et cela dès la première page, par une anticipation vraiment étonnante, il arrache en quelque sorte de la pauvre petite valse la marche des Maîtres Chanteurs . Ainsi, dans cette œuvre extraordinaire, intégrale, autant que la psychologie de la musique, il est aisé d’en étudier l’histoire.
La métaphysique même, pour peu qu’on l’y cherchât, n’y manquerait point. Où pourrait-on, mieux qu’ici, connaître, ou du moins observer cette catégorie de l’esprit : une forme première engendr&aj^un ordre
de formes dérivées et similaires? Un thème et trentetrois variations! Voila de quoi raisonner et déraisonner à l’iniini sur la substance et l’accident, sur 1 être et les qualités de l’être. Ce n’est pas seulemenr au ciel et sur la terre, comme dit le prince Hamlet à son compagnon, c’est en quelques pages de musique, mais de la musique d’un Beethoven, qu’il y a plus de choses qu'en toute notre philosophie. Et parmi ces choses, plus d’une est plus qu’humaine. Unité de la nature et distinction des formes, j’allais dire des personnes, tant ces variations sont vivantes, cela n’a-t-il pas rapport à la théologie? Si le thème, si la matière vous paraît vile, et magnifique l’ouvrage, c’est ainsi que pour créer l’homme il a suffi d'un peu de boue à la main toutepuissante. Et puisque enfin, même en musique, la plus petite de toutes les semences peut devenir un grand arbre, où tous les oiseaux semblent chanter, croyons que dans le royaume des sons comme dans le royaume des cieux, il y a quelque chose de divin.
Août 1911.
ans [doute on peut l’imaginer, le rêver devant d’autres et plus classiques horizons : en Grèce, au penchant de l’Hymette, ou dans une île de l’Archipel aux falaises de marbre. Sera-ce encore en un jardin de Rome, sous les pins parasols de la villa Borghèse, ou sur les gazons, que le printemps fleurit d’anémones, de la villa Pamphili? Mais après tout, venant ici parmi les pâtres, Orphée est venu parmi les siens : fils de la Thrace montagneuse, il ne parut point un étranger au pied des Alpes, et les représentations modèles, en Suisse, du chef-d’œuvre de Gluck, furent quelque chose comme l’hommage d’un peuple pastoral au plus mélodieux des bergers.
Elles ont eu lieu, ces représentations, le mois dernier, à Mézières, dans un village du Jorat, élevé de huit ou neuf cents mètres au-dessus de Lausanne. Là, sur un plateau solitaire, d’où l’on découvre une admirable perspective de prairies, de forêts, de montagnes, un théâtre, il y a quatre ans, s’est construit. Théâtre modèle, théâtre populaire, quelques artistes de la Suisse romande, entre autres — ou plutôt avant tous les autres — MM. René et Jean Morax, en ont conçu, puis accompli, très vite, le modeste et noble dessein.
Le premier ouvrage représenté à Mézières, le 7 mai 1908, fut la Dhne, de M. René Morax, avec musique de M. Denéréaz, Puis vint un drame rustique, Henriette, du meme dramaturge, et dont M. Gustave Doret, que nous pourrions, celui-là, presque appeler notre compatriote, était le musicien. Enfin, l’année dernière, Aliénor, de MM. Morax et Doret toujours, étendit la jeune renommée du théâtre duJorat. Pour la consacrer, il fallait un vieux chef-d’œuvre. Il le fallait très grand, mais très simple, incontesté sans être inaccessible, magnifique et familier, supérieur et prochain. On choisit Orphée, et l’on ne pouvait mieux choisir.
A la préparation, puis à l’exécution, rien ne manqua. Des patronages éminents, de précieux concours s’offrirent tout de suite et jusqu’à la fin demeurèrent fidèles. M. Saint-Saëns, le plus illustre protecteur de l’entreprise, en fut aussi le conseiller suprême. M. Paderewski, d’autres encore, y prirent un intérêt efficace. Sous la présidence de l’érudit et de l’artiste qu’est le professeur William Cart, de Lausanne, un comité local assura les « services » généraux, esthétiques et pratiques. La direction musicale fut naturellement remise à M. Gustave Doret; à M. Jean Morax le dessin et le coloris des costumes. Un des nôtres, et le premier des nôtres en son art, M. Jusseaume, exécuta les décors. La Suisse, l’Allemagne, fournirent l’orchestre, et les solistes vinrent de France. Enfin, pour les chœurs et les danses, on fît tout simplement appel à la jeunesse du canton.
ORPHÉE EN SUISSE
Dès le matin de la première représentation, fixée à deux heures après midi, Lausanne a pris un air de fête. Air aimable, cordial, de fête joyeuse, mais paisible, sans désordre et presque sans bruit. O11 s’empresse plutôt qu’on ne se hâte vers le petit tramway de montagne dont chaque voiture porte en grosses lettres ce nom : Orphée . Le chemin que nous suivons, sous le soleil d’un été véritable, est d’une radieuse et changeante beauté. Il s’élève d’abord à travers les jardins, les vergers, parfois entre deux haies de roses. Les avenues de noyers, de châtaigniers, mènent à des villas qui, par une rare harmonie, s’accordent avec le paysage, loin de le contredire et de le gâter. Au-dessous de nous, voici paraître la nappe d’azur; au-dessus, les Alpes, variées d’aspect et de nom : les Savoyardes, les Vaudoises, les Valaisannes. On se prend à soupirer, avec Orphée lui-même :
Quel nouveau ciel pare ces lieux!
Un jour plus doux s’offre à mes yeux.
Quels sons harmonieux !
J’entends retentir ce bocage Du ramage Des oiseaux...
Par un matin si beau, rien ne nous manque de toutes ces délices. Plus haut maintenant, les sapins, frères des cyprès, nous annoncent le « bois tranquille et sombre » où gémira tout à l’heure l’inconsolable époux.
Nous sommes arrivés. Sur l’esplanade qui regarde les monts, voici le théâtre : agreste, primitif, de lignes sobres, mais pures, fait du seul bois des forêts voisines, il est posé comme un grand chalet sur la prairie.
Au dedans, même simplicité, mais aussi même décence. Pas de loges, pas de places latérales non plus. La salle a la forme d’un rectangle, où, jusqu’au fond, des gradins s’étagent. Aucune draperie et nul ornement. Partout le bois, rien que le bois, favorable à la sonorité, plaisant même au regard, avec sa belle couleur naturelle, qui fait l’atmosphère blonde.
L’ouverture achevée, le rideau s’est ouvert, la sublime élégie se déroule, et déjà comme jamais, plus que jamais, nous voilà charmés...
Jusqu’à la fin rien ne rompit ce charme, dont le caractère, le style général plus que le détail de l’interprétation, fut la cause. Les solistes sans doute avaient leur mérite. Aux deux Orphées tour à tour entendus je doute qu’on en puisse aujourd’hui opposer ou préférer un troisième. Eurydice ne parut point indifférente, et je ne saurais médire de l’Amour. Toutefois c’est de l’ensemble, ou, pour user d’un mot détestable et nécessaire, c’est du « milieu », que nous vint l’impression d’une grande, pure et quelquefois parfaite beauté; c’est de la mise en place et en valeur, — opérée avec intelligence, avec respect, avec piété, selon de justes proportions et des rapports harmonieux, — d’éléments essentiels et choisis. De ceux-là nul ne fut perdu, ni même négligé ou mal compris.
On attendait de M. Doret, chef d’orchestre, autant d’énergie et d’ampleur, peut-être moins de finesse et de sensibilité. Le quatrième tableau (la sortie des Enfers) a reçu de lui des couleurs, des nuances nouvelles; il s’est animé d’une vie, paré d’une beauté non soupçon-
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née encore et qui, sans l’égaler aux autres, l’en a du moins rapproché. Les autres n’eurent jamais plus d éclat ou de suavité. Pas un mouvement, pas une sonorité ne manqua de justesse. Tout fut expressif, meme les silences. Les choeurs, les instruments, sonnèient avec une plénitude qui ne s’enflait pas dans la force et ne s’affaissait pas dans la douceur. Quant aux décors^ un grand parti pris de simplicité ne fit qu’en accroître le caractère et la poésie. Enfin, il n’y a pas jusqu aux costumes, également sobres, mais avec non moins de style, qui n’achevèrent la beauté d’un spectacle totalement harmonieux.
Et cette beauté scénique dépassa, déborda la scène elle-même. Entre la scène et l’orchestre, placé plus bas, l’architecte a ménagé des gradins en hémicycle. Sur ces degrés, suivant les phases diverses du drame, avec des mouvements, des gestes, des attitudes changeantes aussi, le chœur, à la manière antique, évolue. Rien ne prête mieux à des tableaux variés, pittoresques
et vivants. Je verrai longtemps l’espèce de houle grise
et moutonnante que formaient les spectres et les b uries, étendus et comme étagés devant 1 entrée des Enfers.
Sans compter que cet élément nouveau ne renouvelle pas seulement le spectacle. Pour les yeux, les oreilles, l’esprit, la médiation de la foule chorale rapproche la scène de 1 orchestre et le chant de la symphonie. Loin de rompre l’unité du drame lyrique, elle la redouble et la resserre. Elle fait encore davantage : elle mêle à la vie réelle du public la vie apparente ou fictive des personnages, elle les fond ensemble.
et la communauté, la communion parfaite, idéal suprême du théâtre, s’en trouve plus près d être réalisée.
Que d’éléments a rassemblés, que de correspondances a manifestées, en rayonnant là-haut, le génie du vieux maître! Durant des semaines, des mois, la jeunesse du pays s’est pénétrée, imprégnée de lui tout entière. Jeunesse populaire, ou plutôt bourgeoise, jeunes gens et jeunes filles que je n’appellerai pas « du monde », 1 esprit du monde étant celui que d’abord ils ont su bannir. L’esprit du théâtre non plus ne les a point effleurés. Purement, simplement, ils ont abordé, compris, traduit le chef-d’œuvre simple et pur. Et de même qu’ils étaient allés à lui avec droiture, avec naturel, il est venu à eux. Parce qu’ils furent sans orgueil et sans détour, sans recherche de soi et sans artifice, rien ne parut en eux d’embarrassé, de gauche ou de maladroit. Au dernier acte, celui du « Triomphe de l’Amour », ce n’étaient pas des choristes et des figurants qui nouaient leurs rondes chantantes , et la encore, là surtout, il nous sembla que la vie réelle autant que l’autre, unie à l’autre et ne faisant qu une avec elle, se déployait sur des bords heureux.
Enfin, comme à Bayreuth, et peut-être encore plus profonde, en un site plus solitaire et plus auguste, l’harmonie de la nature et de l’art enveloppa, couronna tous les autres accords. On goûtait mieux le charme des Champs Élysées, l’horreur sacrée du bois funèbre, en sentant qu’une mince cloison nous séparait à peine de forêts aussi sombres, d’aussi fraîches prairies. Après
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nous avoir préparés au chef-d’œuvre, le paysage le confirmait pour ainsi dire et le fixait en nous. Ils se répondaient l’un à l’autre, et l’un de 1 autre ils repondaient. En redescendant de la montagne, notre esprit et nos yeux ne les distinguaient plus. Nous leur devions la même joie, profonde et sereine. Pcicem sunvnct tenent. C’est la paix, que nous rapportions, comme d’une double cime, et du chef-d’œuvre et des lieux hauts où nous venions de le voir représenter.
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