ALBERT DURER ET LA REFORME
Dernîêremeiit, à roccasion de la légeade de Faust, nous avons entrevu Tinfluence ^ue le protestantisme exerça en Allemagne sur rimagi nation populaire; voyons aujourd'hui les impressions que Luther fit naître dans Tâme d*un artiste célèbre : avec le journal et les lettres d* Albert Durer, avec ses œuvres, nous deviendrons un instant ses contemporains j nous essaierons de démêler ses différentes inspira* tions, nous assisterons à Tune des origines de la Réforme,
Les croyances religieuses de Durer sont un sujet de discussion ; catholiques et protestants le réclament, Thausing, son meilleur historien jusquMci (i), ne cesse devoir enluiTun des ouvriers de « Tafifranchissement des consciences y>y dont le siècle était en travail. Tout en reconnaissant qu'il iut un instant partisan de Luther, les catholiques soutiennent qu'il ne le suivit pas jusqu'au bout ou que, tout au moins, il mourut réconcilié avec rEgHse : telle est, dans une brochure substantielle à laquelle nous avons principalement recours, la thèse du prélat hongrois Danko (2). « Durer, dit-il, dans sa, vie comme dans son œuvre, demeure égal à lui-même, et vérifie la parole du poète do Venusium ;
Ser\"etur ad imum QuaUs ab inccpto processent et sibî constet.
Cette conclusion paraîtra sans doute trop absolue quand on apprendra, d'après les citations de Mgr Danko lui-même, les sympathies de Taftiste pour le moîne apostat. Nous verrons, toutefois, que ces sympathies méritent le bénéfice de circonstances atténuantes et qu^'l est possible, après tout, qu'elles n'aient pas porté atteinte à son orthodoxie,
Diirer (i47i-i5aS) était de quelques années plus âgé que Luther
1. Durer. GescMckU semés X.ehcns und seiner Kunst, Leipzig, Seemann, !■* éd. 1876, traduite en français par notre savant collaborateur M. Gustave Gruyer (Didot iiÎ78); j'^ éd., 1884, non traduite. Thausing est mort depuis.
2 . Alhrecht Durer ' x Glauhensèeken ti îniss. Ei ae theologisch-kunstge 3chi chtlidie Studie von Pradat Dr Danko in Gran-1 ubingeo, Laupp, 1888.
Nûteâ d'Art» 15 mars 189a* — N" ii
(1483-1546), qui lui survécut près de vingt ans. La génération à laquelle il appartenait avait pu de bonne foi se tromper un instant sur le but poursuivi par le fougueux adversaire du « commerce des indulgences » et le regarder comme un réformateur appelé de Dieu à don- Ber à Tautorîté légitime le concours de son génie pour faire disparaître des abus, sans doute exagérés par la passion, mais qui n*eo existaient pas moins dans une mesure fort grande et fort regrettable {i). Durer lui-même était d'une famille riche en traditions de vertu et de piété chrétienne. Rien n'est touchant comme les détails qu'il donne sur ses parents, œ Tous ceux qui l'ont connu, dit-il de son père, ont fait de lui un éloge sans réserve, car il vivait en homme d'honneur et en bon chrétien, H était patient, doux, pacifique avec chacun et toujours reconnaissant envers Dieu. Les joies du monde n'avaient pas grand attrait pour lui. Il parlait peu et ne recherchait pas beaucoup la société. C'était un homme craignant Dieu. Mon cher père mit tous ses soins à élever ses enfants pour la gloire de Dieu, car son plus grand désir était de les rendre, par l'éducation austère qu'il leur dispensait, agréables à Dieu et aux hommes. Aussi nous recommandait-il sans cesse d'aimer Dieu et d'agir loyalement à l'égard du prochain {2}. s Sa mère, Barbara Holper, ne nous est pas présentée sous un jour moins favorable. C'était une femme pieuse, fréquentant 1 église, pleine de sollicîtude pour le salut de ses enfants. « Que j'arrivasse ou que je partisse, écrit son illustre fils, elle me disait toujours : Que le Christ soit avec toi. > Rapprochez de ces traits ce qu'on sait du ptre de Luther, paysan brutal, obligé pour un meurtre commis dans une rixe de s'expatrier, de perdre son bien et de descendre à la condition d'ouvrier mineur- Du reste, il avait refait sa fortune, mais il n'avait pas perdu son violent caractère : son fils s'en plaint avec son impudence accoutumée, et c'est de lui sans doute qu'il tenait son vocabulaire. Le fait mérite d'être signalé aux partisans de l'atavisme ; c'est un argument inattendu, sinon convaincant, en faveur du système.
Durer a pris soin de nous apprendre que son père en Î502, et sa
i* Sttr cette question délicate on ne saurait mieux faire que de recommander le Manuel de V histoire de V Église du DrBruck, traduit par M. Gillet, t. II, % 155^ La vie morale ci religieuse (Paris, Lethielleux) : Tauteur a principalement en vue Tctat de l'Allemagne.