ThausinGj ti'ad. Gruyer, p
mère en 15 14, couronnèrent une sainte vie par une mort chrétienne. On ne peut donc à aucun instant trouver dans les influences héréditaires rorigîne de ses sympathies pour la Réforme ; mais il était, comme beaucoup d^artistes, d'une nature impressionnable à Texcès : c'est le milieu ou il vécut qui l'entraîna.
Nuremberg contenait un double ferment d'agitation. Fondée ou tout au moins dotée de nombreux privilèges par les empereurs, elle s'était, durant les luttes du sacerdoce et de l'empire, rangée à l'opposition contre le pouvoir politique de la Papauté. De tout temps, l'autorité municipale avait restreint les immunités ecclésiastiques. Le clergé, les ordres religieux, n'avaient pas la puissance dont on les volt jouir dans les principautés ecclésiastiques comme Cologne. La dépendance où on les tenaîtîparaît même excessive, et sous prétexte de bon ordre, soit dit en passant, elle portait atteinte sur plus d'un point aux vraies règles de l'Eglise. D'autre part, cette ville, surnommée la Venise de l'Allemagne, était de ce côté des Alpes un des prîn* cîpaux foyers de l'humanisme. L'absence de contrôle ecclésiastique laissait aux opinions une liberté complète. Pirckheimer, l'un des premiers citoyens, était lié avec Ulrich de Hutten, Tauteur des Ëptsiolâà obscnrorum virorum. On se préoccupait peu de théologie, on méprisait la scholastique, on censurait le clergé; volontiers on s'emportait, comme les gibelins d'Italie, contre la voracité de la Louve nialvagid e ria, que Dante avait stigmatisée. Peut-être courait-il de ces prophéties politiques j colportées par les Vaudois ou les Fraticelles, et que le poète paraît avoir recueillies dans un passage célèbre, où, après avoir maudit la Louve, il annonce, comme l'époque d'un renouvellement politique et religieux, l'heure
che il veltro Verra, che la farà morir di doglia.
Ce lévrier mystérieux, s'il en était question à Nuremberg, trouva sanâ doute dans Luther une personm'fication à laquelle ne s'attendaient guère une foule d'esprits plus ou moins téméraires en paroles, peu au courant des questions théologiques, mais fidèles après tout, et tenant à ne pas rompre avec l'unité..
L'illusion était d'autant plus excusable que Luther lui-même, quand il enseignait déjà sa doctrine de la justification sans les œuvres,
NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIB
OU tout au moins la formulait à part soi pour y trouver un remède à ses scrupules (1508), ne songeait guère à la révolte. Dans un premier voyage entrepris à Rome pour y faire une confession générale ( 1 5 1 1 ) , il admire la charité des femmes italiennes et la sobriété du peuple qui contraste avec les habitudes crapuleuses de ses compatriotes j il se sentait prêt à tuer quiconque aurait parlé de désobéir au Pape : Tesprit du père possédait le fils.
•Ce ne sont pas ses opinions théologiques, mais ses violentes attaques contre des abus qu'on critiquait depuis longtemps avec une violence non moins grande, qui lui valurent l'adhésion des humanistes et celle du peuple. Tous ne l'approuvèrent pas sans distinction : voilà peut-être ce qui explique notamment les palinodies d'Erasme à son égard.
Dans le? passages de son journal et de ses lettres où Durer montre le plus d'enthousiasme pour Luther, l'hérétique passe inaperçu ; ce qu'il salue en lui, ce n'est pas le contempteur du mérite des œuvres, c'est Thomme de Dieu qui va rétablir l'union entre les nations chrétiennes et conquérir à la chrétienté toutes les races infidèles. On s'explique mal toutefois qu'après la rupture définitive de Luther avec Rome, Durer, s'il est toujours resté catholique, ait gardé de telles illusions, ou du moins, pour se l'expliquer, on a besoin de tenir compte des préjugés répandus autour de lui.
En juillet 1520, alors que Luther était déjà en révolte ouverte contre le Saint-Siège, Durer, accompagné d'Agnès, sa femme, et de Suzanne, leur servante, part pour les Pays-Bas, où son père avait voyagé dans sa jeunesse, et où il pouvait renouer d'anciennes relations. Son voyage avait deux motifs : fuir l'épidémie qui avait éclaté à Nuremberg et dispersé les habitants, rencontrer Charles-Quint, nouvellement élu empereur, et obtenir de lui confirmation des faveurs accordées par Maximilien. Nous possédons le journal de ce voyage, et, après trois siècles, ce n'est pas sans un certain étonnement qu'on y trouve mêlés des visites aux églises, des actes de dévotion et des tirades enthousiastes sur Luther ; ce mélange atteste du moins chez celui qui parle une complète absence de duplicité, une candeur digne d'une àme d'artiste. Passons en revue, pour nous en convaincre, les citations de Mgr Danko : elles sont faites d'après l'édition de Leitschuh, « un modèle d'édition » , nous dit-il, et il est bon juge.
La Mélancolie.
Reproduction de la gravure d'Albert Durer.
A Bamberg, son premier pas est pour le pèlerinage des Quatorze Saints ; il est reçu par Tévêque, et, détail que ne donne pas Mgr Danko , mais qu*on lit dans Thausing, il lui fait cadeau de son Apocalypse ,■ c'est une indication qui n'est pas inutile pour apprécier la véritable inspiration de cette œuvre.
Arrivé à Anvers le 28 juillet, Durer note avec soin ses visites aux églises, A Notre-Dame, la cathédrale, ce qui le frappe, c'est la grandeur de rédificc, la beauté de la tour, et, chose plus significative, la piété des offices et la procession du dimanche qui suit rAssomption, ,
A Aix-la-Chapelle, il n'oublie pas la visite aux reliques ; le bras de Tempereur Henri, la chemise et la ceinture de la Vierge ; à Cologne, le tombeau de sainte Ursule et les autres sanctuaires. C*est là qu'il achète un tract de Luther, « Thomme pieux », dit-il, et ce qualificatif m'empêche, joint à ce qui va suivre, de voir avec Mgr Danko» dans cet achat, un acte sans autre portée que de nos jours Tachât d'un journal. Il est vrai qu'en même temps il achète un rosaire en bois de cèdre, et que de retour à Anvers, à côté d'un nouvel achat de tracts de même origine, il mentionne un cadeau fait à son confesseur.
C*est là que le 17 mai 1521, — nous touchons au point décisif, — un mardi de la Pentecôte, la nouvelle lui arrive « qu'on a si traîtreusement emprisonné Martin Luther »• L'artiste, d'ordinaire sec et concis dans ses notes, s'exprime ici avec une exubérance qui montre assez la vivacité de ses sentiments. Le coup a été accompli « contre la foi du sauf-conduit ». Luther est «c le juste vendu », « Thomme illuminé de TEsprit-Saint », « le disciple de la vraie foi chrétienne ï», or Qu'il vive ou qu'il soit mort, je ne sais, il a souffert cela pour la vérité chrétienne, et parce qu'il a pimi le papisme anti-chrétien, qui lutte contre la liberté du Christ avec sa grande conjuration de lois humaines >. Suit rénumération fort peu édifiante, calomnieuse plutôt qu'hétérodoxe » des griefs populaires contre Rome : extorsions d'argent, avidité du clergé, fainéantise des moines. N'oubliez pas que Dante, dont nul ne suspecte Torthodoxie (i), n'en dit pas moins : il n'y a qu'un trait
I, J'ai tort de dire que nul ne suspecte Torthodoxie de Dante. Des protestants l'ont regfardé comme un ancêtre ; et si cette thèse n'est pas susceptible d*unc discussion sérieuse, du moins ne faut-il pas oublier les censures dont sa conception de rÉtat ont été l'objet. Mais ses invectives, si discutables qu'elles fussent, ne porteat que sur des faits, et n'ont jamais été censurées.
nouveau, la misère du pauvre peuple. La tirade se termine par une prière à Jésus-Christ pour la pacification et l'unité de TEglise. Si Luther est mort, il compte pour le remplacer sur « le chevalier du Christ », Erasme ï qu'il apostrophe en finissant : O Erasme Rodera* dame^ wo wiltu bieiben} Et il lui ofiire sérieusement « la couronne des martyrs ^,
Ce mélange de latin et d'allemand, — plus haut, dans l'apostrophe au Christ, on voit même du grec, — forme dans le texte une sorte de confusion des langues, image de la confusion d'idées qui régnait alors dans tant d'autres têtes moins bien organisées. Pourquoi faut-il que, sur ce qui est étranger à leur art et surtout en fait de politique, artistes et poètes déraisonnent si souvent? Involontairement, devant ce texte, on songe aux rengaines incendiaires de Victor Hugo, et « l'enfant sublime ^, soit à ce passage, soit à quelque autre chose, s'est peutêtre senti une secrète affinité avec l'enthousiaste du XVI® siècle quand il a écrit :
O mon maître Albert Dure, 6 vieux peintre pensif!
Le œ maître » , plus inconséquent peut-être, mais, à coup sûr, de meilleure foi que le poète, note quelques lignes plus bas qu'il <i 3. soupe avec un riche chanoine ». Le 3 mai 1521, il assiste « à la pro- <;ession de la Fête-Dieu » ; il soupe « chez les Augustins », d'ailleurs partisans de Luther et suspects d'hérésie.
Après son retour à Nuremberg, Durer persiste dans son attachement aux idées nouvelles : ses lettres en font foi. On le regardait, lui et d'autres amis, comme hérétiques : c'est ce qu'il écrivait le 5 décembre
1524 à Tastronome anglais Kratzer.
H est vrai que dans la préface du Traité des proportions ^ dédié en
1525 à Pirckheimer, il se plaint du tort que font aux arts les troubles religieux, notamment les idées qui se répandent contre le culte des images, Mais ce n'est pas une preuve qu'à cette époque il se soit séparé de Luther ; ce qu'il attaque, c'est le radicalisme de certains reformés, auxquels Luther ne ménageait pas plus qu'à la Papauté les injures et les malédictions.
En sens contraire, on ne doit pas davantage, sur la foi d'une pièce douteuse récemment découverte, soutenir qu'il se soit jamais déclaré contre le culte de Marie : il s'agit d'une inscription manuscrite, tracée
NOTES d'art et D'ARCHÉOLOQIE
au bas d'un dessin qui représente un sanctuaire en vogue de la Vierge, Ce texte, sans date, est suivi du monogramme bien connu de l'artiste. Mais l'attribution fût-elle incontestable, et ce n'est pas le cas^ on devrait encore contester l'interprétation : probablement l'auteur n'a songé qu'à condamner une pratique locale entachée de superstition, et la preuve, c'est le soin qu'il prend de mentionner qu'elle aété interdite par l'évêque wom Bischoff verhengt (sic).
Telles sont, dans les écrits de Durer, les traces de^son adhésion à la Réforme ; il est à noter, je le répète, qu'à part quelques expressions malsonnantes sur la Papauté, rien n'y touche à la doctrine. On pourrait soutenir avec M. Chesnëau (i), un spirituel écrivain, que j'aurai d'ailleurs l'occasion de contredire sur d'autres points, qu'en définitive Durer étant mort deux ans avant la confession d'Augsbourg (1530), a pu, comme tant d'autres, se ranger naïvement à la réforme dans le sens strict du mot, sans songer que le luthéranisme allait devenir l'adversaire du catholicisme.
Rien dans les textes ne combat cette thèse qui, à peu de choses près, me paraît celle de Mgr Danko ; rien non plus, quoiqu'on ait pu dire, dans ce que nous savons des relations de Durer avec les chefs de la Réforme.
Sans doute, il fit le portrait de Mélanchthon, sans doute il était au mieux avec Luther, qu'il appelle dans une lettre de 1520 à Spalatin : « Cet homme chrétien, grâce auquel je suis sorti de grandes angoisses. » Et Mélanchthon, dans une lettre à son gendre, le représente comme prenant part, vers 1525, à un débat sur l'Eucharistie dans la maison de Pickheimer : à en croire l'hérétique, il réfutait les objections avec autant de perspicacité que s'il eût été préparé à la lutte.
Il semble, à ce détail, qu'à ce moment du moins Durer serait sorti de l'orthodoxie doctrinale ; évidemment il avait subi l'influence des prédicants qui pullulaient à Nuremberg. Mais son ami Pirckheimer, alors défenseur de la doctrine catholique, au dire même de Mélanch*
I. Revue des Deux-Mondes ^ 15 décembre 1881. — J'apprends en revoyant ces lignes la mort de M, Chesnëau : tous les amis de la littérature critique lui doivent un regret.
thon, pouvait de son côté se reprocher son pamphlet contre Eck, Eccius dedolatuSy qui lui valut de figurer., en 1520, dans la bulle d*excommunicatîon contre Luther. Les têtes allemandes, toujours un peu confuses, étaient alors en proie à un désordre d*idées encore plus grand que d'ordinaire ; les lettrés à cet égard avaient le pas sur tous les autres.
Ce qui est certain, c'est que Pirckheimer se rétracta; c'est qu'en 1539, après la mort de Durer, il attesta dans une lettre à Tzerte qu'ils avaient commencé tous deux par être luthériens, parce qu'ils en voulaient « aux désordres des moines et des curés », mais qu'ils ont quitté le parti quand ils ont vu qu'en comparaison « des polissons évangéliques », curés et moines étaient des « petits saints ^. (i)
On conçoit l'acharnement avec lequel les protestants se défendent contre un tel témoignage : rien n'est dur pour une secte comme de se voir répudiée par des hommes qui lui ont donné d'abord dçs marques d'adhésion. On traite vite ces hommes de parjures, ou, si Ton peut^ on nie leur nouvelle attitude. Mais, dans l'espèce, nous avons la parole d'un contemporain, d'un ami; pour s'inscrire en faux contre un tel témoignage il faut des preuves, et l'on n'en appprte pas, La sincérité de Pirckheimer, en dehors de toute autre considération, emprunte à la situation des esprits telle que je l'ai décrite un grand air de vérité.
Chose significative, rien n'est banal comme les regrets dotinés par Luther à l'artiste qui l'avait tant admiré. « Il est bien juste^ écrit- il à celui qui lui annonce la mort de Durer, que les hommes pieux regrettent Durer, cet homme excellent ; mais tu peux l'estimer heureux de ce que le Christ, après l'avoir si bien préparé, lui a accordé une heureuse fin, et l'a emmené loin de ce monde orageux et destiné à devenir bientôt plus orageux encore, afin que celui qui était digne de contempler ce qu'il y a de meilleur ne fût pas forcé d'avoir sous les yeux ce qu'il y a de pire. Que Durer repose donc en paix auprès de ses pères. Amen. » Erasme, déjà dans le parti opposé, n'est pas plus glacial. C'est Pirckheimer, l'ami et le confident du défunt, qui fait entendre le cri du cœur :
Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,
Alberte, atque meae maxima pars animse, Quocum sermones poteram conferre suaves
I. Voir le texte, reproduit d'après Toriginal conservé à Nuremberg-, dans Lochner, Repertorium fur Kunstwis sens chaft, Stuttgart, 1879, II, 35.
lO NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIE
Tutus, et in fidum spargere verba sinum, Cur subito infelix mœrentem linquis amicum Et céleri properas non rediture pede?
Ces entretiens intimes, la plus douce chose qui soît au monde pour les esprits d'élite en état de l'apprécier, roulaient sans doute sur toutes les questions qui agitaient l'époque. Nous en avons la preuve dans l'anecdote de Mélanchthon : cette anecdote montre également quelle était l'indépendance de Durer dans la discussion. On est donc porté à croire avec Thausing qu'il n'était pas homme à se mettre à la remorque de qui que ce soit. S'il est revenu, comme Pîrckheimer, de ses égarements, ou, si le mot paraît trop fort, de ses illusions, son retour sans doute a été libre et spontané. Telle devait être en tout la conduite de celui que Lazarus Spengler, un ami commun, tenait, ^ sans flatterie, pour un homme de sens, porté à l'honnêteté et à toutes les vertus, qui, dans la vie familière, dans la vie de chaque Jour, Tavait maintes fois encouragé par la puissance de l'exemple à se conduire avec circonspection ».
(Â suivre,) Bernok<