DE LA RUE DE SÈVRES
Rapport de M. E. C, BEL VILLE lu à la séance du Congrès caihoitque
le 8 mai î8po.
Messieurs,
Le Congrès catholique s'est toujours occupé avec iatérêt de cette question de Tart religieux dont je veux vous entretenir un instant et ce n'est pas la moins importante parmi celles qui sont soumises à votre attention*
Je sais ma cause à peu près gagnée d'avance auprès de vous, c'est ce qui m*encourage à la plaider. Cette confiance est d'ailleurs ma seule excuse d avoir pris la parole dans cette assemblée où tant de voix sont plus autorisées que la mienne. Aussi bien mon intention est-elle moins d'insister sur ce qu'il y aurait à faire que de vous exposer le peu que nous avons fait, humble début pour lequel nous demandons vos encouragements, convaincus que le but à atteindre est utile et grand.
Nous entendons de toute part : L'art chrétien est en décadence ; beaucoup disent : L'art chrétien est mort. Mettons qu'il sommeille, c'est malheureusement vrai et c'est déjà trop.
Mais d'abord, qu'est-ce que l'art chrétien?
D'une façon générale Tart chrétien est celui qui s'inspire de la foi et de la morale chrétienne. Plus particulièrement » on appelle arf chrétien^ celui qui a pour objet le culte de Dieu et la splendeur de ses temples. •
Il est triste de comparer les produits modernes de cette branche de l'art avec les spécimens de la magnifique floraison des xm^ et XIV^ siècles par exemple. Les pessimistes n'ont pas tort sur ce point. Cela me semble tenir à ce qu'un trop grand nombre de catholiques se désîn^ téressent des questions d'art que, par une sorte de puritanisme, ils sont tentés de considérer comme un luxe dont la religion n'a que faire, et peut-être une concession à la frivolité mondaine.
L'art serait donc un superflu? Soit. Mais y a- 1- il jamais exagération
Note^ ii*Art. 15 mai 1890, — N"* 3^
dans rhonneur rendu à Dieu. Lui-même n'a-t-il pas prodigué le luxe dans là nature, n'est-ce pas du luxe la parure qu'il a donnée à ces insectes infiniment petits que Thorame peut à peine percevoir? pourquoi tant d*étoiles, pourquoi tant de fleurs?
D'ailleurs, dans le culte, supprimer ce luxe, Tart, c'est amoindrir et supprimer presque toute la liturgie avec ses chants et ses cérémonies symboliques, cette suppression, les protestants l'ont faite, vous en savez les résultats. Encore les plus avisés, tels que les ritualistes anglais sont-ils revenus, quant aux formes du moins, aux traditions catholiques.
Mais l'art est plus qu'un luxe...
Une œuvre d'art, je parle des arts plastiques, est une prière constante : la pierre, le marbre ou la toile fixent la prière de l'artiste et Texhalent pour ainsi dire par le fait même de leur existence... Je me souviens d'une église d'Espagne où chaque pilier portait une cage pleine d'oiseaux dont le chant montait avec celui des fidèles, coutume naïve mais touchante, associant la créature sans raison à l'hommage rendu par l'homme au Créateur. Faire chanter les louanges de Dieu à la matière, c'est la même idée sous une autre forme, et cette idée est grande.
L'art est un puissant moyen d'édification. Ne sentons-nous pas le ciel plus près de nous dans nos vieilles églises gothiques où chaque pierre parle? Devant une œuvre hautement pensée, notre âme s'unît à celle de l'artiste, et si l'artiste a prié notre prière est renforcée de la sienne. Quelles thèses théologiques peuvent lutter contre certains sourires de nos Vierges archaïques, droites dans leurs niches de dentelles, semées de pierreries par le soleil qui joue dans les verrières? Vous les préférez sans doute avec moi ces Vierges, aux délicieux poupons polychromes que trop de personnes pieuses mettent sur nos autels. Et, à ce propos, permettez-moi une observation. Demander qu'on ne mette pas à l'église des choses dont on ne voudrait pas dans son salon, est-ce se montrer bien exigeant? On ne pardonne pas une faute d'orthographe, on excuse une faute de goût.
L'enseignement par les yeux est fort prisé de nos jours, la méthode n'est pas nouvelle, car c'est aux porches de nos cathédrales, dans ces livres merveilleux fouillés en pleine pierre, que nos pères apprenaient la science de Dieuj et sur ce point leur science valait bien la nôtre.
Si nos écoles modernes sont encombrées de tableaux multicolores représentant les oiseaux utiles, les insectes nuisibles et les héros de 89 ; si l'illustration tient une si grande place dans les livres destinés à Tenfance, c'est que cette puissance de l'image est universellement reconnue. Le livre demande un effort, Toeuvre d art s'impose. L'écrivain nous discute, il nous irrite ; l'artiste ne semble pas nous viser, il nous prend. Nous ne rouvrons pas le livre fermé qui contredit à notre pensée, l'œuvre d'art insiste et son obsession triomphe souvent.
La politique aussi se sert de l'art, et vous savez, Messieurs, si les redingotes de bronze ou de pierre poussent dru sur le sol de la France électorale.
Dans ce mouvement artistique, l'Eglise a sa place et cette place doit être la première. Des réformes heureuses ont été tentées déjà, l'architecture a commencé, la peinture et la sculpture suivront. Un eflFort plus grand encore doit être fait pour relever l'art chrétien et cet eflfort peut se résumer ainsi je crois :
Former des artistes qui soient chrétiens et des chrétiens qui soient artistes.
C'est là le double but poursuivi par la Réunion artistique de la rue de Sèvres que je représente ici.
Fondée en 1884, la Réunion compte aujourd'hui cent vingt membres actifs, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs, érudits en matière d'art.
Chrétienne, c'est son premier titre. Elle s'est mise sous la protection de la sainte Vierge, patronne traditionnelle des artistes, la mère de Celui qui fut le plus beau des enfants des hommes.
Au point de vue artistique, la Réunion ne néglige rien pour développer le talent chez les plus jeunes de ses membres et fournir aux plus avancés l'occasion de faire leurs preuves. Réunions de piété, relations amicales, appui mutuel, échange de conseils pratiques sont les principaux moyens mis en œuvre. En dehors des assemblées générales, chaque branche de l'art est représentée par une section qui a ses cours, ses conférences, ses travaux spéciaux.
Nous n'avons pas prétendu fonder une école des beaux-arts, nous nous occupons au contraire de la préparation à l'école nationale, remplaçant la promiscuité souvent funeste pour les débutants des académies publiques par l'appui affectueux de camarades sérieux
^CTfpp* ^-'Devr
5^ HOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIS
qui savent cependant n'être nullement maussades, je voua le jure^
Une revue mensuelle, les Notes d'art et d'archéologie ^ est Torgane de la Réuitiîon.
Tous ses membres y peuvent collaborer de la plume et du orayoïi, et tous ne sont pas des inconnus. D'ailleurs, bien que notre modeste publication ne compte qu'une année d'existence^ je puis dire sans vanité qu'elle a reçu dans toute la France et même à Tétranger un accueil dgnt seraient fiers de plus ambitieuses.
' Permettez-moi d'ajouter, en terminant, que les nombreuses récompenses remportées à l'école des Bçaux-Arts, au Salon annuel et en diverses expositions, prouvent que la Réunion artistique ne compte pas que des débutants.
Elle en est à son troisième grand prix de Rome.
Les quelques œuvres que nous avons réunies ici ne forment pas iine exposition (i). Disposant d'un délai fort court, nous avons voulu simplement faire acte de vitalité ; niais nous pouvons nous engager à f^ire mieu3ç Tannée prochaine en mettant sous vos yeux un ensemble plus important et plus spécial à l'art chrétien.
Si vous approuvez. Messieurs, les idées et les actes que je viens de soumettre à votre appréciation, j*espèreque vous accueillerez favo^ rablement le vœu suivant.
L'assemblée émet le vœu :
i^ Que les œuvres d'art religieux soient confiées à de vrais artîstps franchement chrétiens ;
2^ Que les efforts tentés par la Société deSaînt-Jean et la Réi:ïn[on artistique de la rue de Sèvres pour atteindre ce but, soit efiîcacem^qt encouragés par tous les catholiques ;
3° Que les jeunes gens qui viennent à Paris pour étudier leq beaux-arts soient, dès leur arrivée, mis en rapport avec la RçimiQfï artistique.
Ces vœux ont été adoptés à l'unanimité.
I. Exposition organisée au siège du Congrès par la Réunioji artistique*