Le pouce est la douzième partie du pied
rcfifermé dans un cadre de marbre blanc. Les pierres du pavé étaient liées par un mastic si délicat que Ton en appercevait à peine les jointures; et cependant si ferme qu aucune ne s'était démentie. Elles étaient de couleur naturelle et si artistement rangées qu'elles formaient des nuances de tout ce que Ton avait voulu représenter comme dans un tableau, et aussi brillantes que le premier jour (i). »
Pendant quatorze ans, cette mosaïque reçut la visite de tous les habitants des environs ; les paysans allaient la voir les jours de fête et pour en posséder quelques parcelles ne se faisaient aucun scrupule de la dégrader»
En 1754, M. Chevalier, de Poligny, accompagné du marquis de Montrichard, fit dessiner ce curieux |>avé; et tandis que M. Chevalier insérait dans ses Mémoires historiques (2) une description détaillée de la mosaïque, le marquis de Montrichard en adressait le dessin à Paria à M. de Caylus; ce dernier s'empressa de le reproduire dans son Recueil d'antiquités (3).
Mais personne ne songeait à préserver de la dégradation ce précieux monument. Heureusement que le fermier àH Esiavaye eut T heureuse inspiration de le recouvrir pour pouvoir y labourer ; et depuis lors la charrue repasse tous les ans sur notre trésor ! Les gens du pays nomment encore maintenant cet endroit les Chambreties probablement à cause des restes de fondations trouvées lors des fouilles dans ce lieu et au- milieu desquelles on a cru voir des vestiges de petites chambres.
Le territoire des Chambrettes fut encore l'objet de quelque attention en Tannée 1809, et il fut un instant permis d'espérer qu'on allait enfin prendre des mesures de préservation à l'égard de notre mosaïque. Le baron Destouches, préfet du Jura à cette époque, songea à former à Lons-le-Saunier, un musée pour y réunir les diverses curiosités du pays. L'organisation de cet établissement fut confié à une homme de goût, M. Bruand, chef de bureau à la préfecture. Celui-ci ayant signalé au préfet les vestiges antiques des environs de Poligny, le baron Destouches fit de sérieux efforts pour acquérir la mosaïque de Tourmont.
1. Ehinod de Charnage. Histoire de V église de Besançon (2 vol. 111-4, Besançon,
2. Chevalier. Mémoires historiques sur Poligny (2 vol. in-4, Lons-le-Saulnier, 1767), t. P% p. Lxxxii et suiv.
3. Comte de Caylus. Recueil d* antiquités égyptiennes, étrusques^ grecques y romaines et gauloises (7 vol. in-4, Paris, 1752-1767), t. IV, planche 133.
NOTBS I> ART ET D'ARCHÉOLOGIB
Secondé dans cette tâche par de généreux amateurs, parmi lesquels je puîs cher M. Fromont, ancien sous-préfet dePoligny, il fit faire de nombreuses démarches auprès des propriétaires pour obtenir Tautori-
Mosaîque de^Tourmont (Jura).
Reproduction de la planche gravée pour la brochure de M. Bruand d'après le dessin
publié par le comte de Caylus dans son Recueil des AnHqmtés,
satîon de recommencer les fouilles^ Les offres d'argent lesjdus séduisantes n'amenèrent aucun résultat. Tout fut inutile ; et la nomination du baron Destouches à. la préfecture de Toulouse vint empêcher la réalisation de tous ces projets.
Après avoir quitté le Jura, M. Bruand publia une fort intéressante dissertation sur la mosaïque de Tourmont, et reproduisit même à 1^ fin de son étude la planche qui avait parue dans le recueil du comte de
Caylus (i), mais son appel aux savants resta sans réponse. Une sorte de fatalité semblait poursuivre tous ceux qui entreprenaient la conservation du monument de Tourmont!
C'est ainsi que vers Tannée 1848, le besoin d'argent ayant forcé le propriétaire d'Estavaye à vendre une partie de ses biens, le notaire de la famille songea à la vente du terrain sous lequel reposait la fameuse mosaïque. Aussitôt un habitant de Polîgny, que nous avons T honneur de connaître, offrit 10.000 francs pour obtenir la cession du territoire des Chambrettes. C'était plus que ne valait la ferme; les propriétaires se méfièrent et, sans que Ton sut pourquoi, refusèrent l'offre pour se désaisir d'autres terrés !
Voilà comment une découverte qui remonte à l'année 1717 reste encore à faire en l'année 1890. Le dessin que nous reproduisons ici nous dispense de toute description.
Je signalerai toutefois à votre attention le médaillon du milieu représentant un lion qui dévore un mouton. Ce lion a sur le dos et autour du cou, une espèce de collier assez bizarre. L'historien Dunod, qui a observé lui-même la mosaïque, nous apprend que « ce lien paraît Être de cuir, renforcé par les bords de deux fortes bandes et garni partout de plaques en forme têtes de clous. >>
En voulant donner une explication quelconque aux sujets mythologiques de ce pavé, je craindrais de tomber dans les ridicules exagérations de ces chercheurs qui voient dans les choses les plus simples les plus savantes allégories. L'un d'eux, si l*on en croit M* Eruand, n'hésite pas à distinguer <c une allégorie à l'histoire si connue de Virginie et à ^abolition du décemvirat (?) »
M, de Caylus émet une opinion plus vraisemblable, a Le simple coup d'œil suffit pour décider que la composition de ce pavé est purement de fantaisie et n'est susceptible d'aucune explication. Je dirai seulement que le dessin est meilleur que celui des autres pavés que j'ai rapportés et qui ont été trouvés dans les Gaules. »
^ On ne peut douter, ajoute-t-il, de l'ancienne magnificence de ce lieu; les martres rares, ces mosaïques (2), cette belle fontaine, doi*
1 , Disseriation sur une mosaïque découverte près de Polîgny^ par A,-J'' Bruand, avocat^ ancien sous-préfet, etc. (In-12 de 34 pages avec 2 planches gravées, Paris, Michavid, imprimeur, 1816.)
2, A coté de la mosaïque dont il est ici question, on a trouvé, lors des fotiilles de i7+(^i les vestiges de plusieurs autres mosaïques plus ou moins détériorées.
NOTES D'AKT et D ARCHEOLOGIE 45
vent persuader que cet édifice était une maison de délices dans laquelle on avait pratiqué des bains comme dans toutes les habitations des Romains à la campagne. Enfin les médailles plus encore que le goût de la mosaïque donnent une sorte de preuve que ce bâtiment a été construit sous le règne des Antonins, j»
Cette manière de voir est d'autant plus admissible que toute la plaine de Poligny, et le village de Tourmont en particulier, renferme la trace de nombreuses villas de Tépoque gallo-romaine » c'est-à-dire de maisons de maître, entourées de bâtiments d'exploitation. Leur destruction doit remonter aux premières invasions du IV" siècle et les médailles trouvées dans le voisinage viennent confirmer cette opinion (i)p
Nous n'avons plus rien à ajouter, ce me semble, pour établir Timportance de Tobjet de cette étude; peut-être avons-nous eu tort de nous étendre ainsi sur un monument qui paraît maintenant oublié et si généralement inconnu. Quand on songe cependant avec quelle facilité on pourrait le retrouver, quelle faible dépense il faudrait faire pour le mettre à l'abri des ravages du temps, n*est-il pas naturel d'appeler Tattention sur cette curiosité méconnue ? Une fée ' malfaisante semble avoir annihilé jusqu'à présent toutes les tentatives faites pour la conservation de cette mosaïque ; mais est-ce une raison pour se décourager ? C'est une trop vilaine chose que le fatalisme !
Espérons an contraire que de nouveaux efforts vont être tentés et que ces efforts seront couronnés de succès ! Les moyens de transport dont on dispose aujourd'hui et les procédés que la science moderne met à notre disposition rendent la tâche plus facile qu^autrefois. Espérons donc qu'un préfet de la République en 1890 réussira mieux dans la circonstance qu'un préfet du premier Empire en 1809, que le gouvernement ne refusera pas son généreux concours à une si belle œuvre et que bientôt le musée de Lons-le-Saulnier pourra donner une place d'honneur à ce beau pavé de mosaïque, qui a déjà une longue histoire ! Et si ce modeste travail a pu contribuer pour une faible part à la réalisation de ce vœu, ce sera une bien belle récompense que l'auteur se plaît malgré tout à espérer, Paul MONNIER,
1. Une très curieuse villa vient encore d'être découverte et touillce Vannée dernière dans les environs entre les villag^es de Pupillin et de Buvill>% par M. le curé de Pupillin, et la série des mcdailles recueillies par ce savant ecclésiastique s^arrètent à Constantin.
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^M^mitài^&ii^i^^i^^mii^m^i^i^i^i^i
JEAN BELLEGAMBE<'>
Nous devons à Mgr Dehaîsnes, le très savant auteur de Thistoire de Part dans la Flandre du xv® siècle, de connaître dans ses détails la vie et les œuvres de Jean BeHegambe. Disons tout d^abord que ce fut un des sacrifiés de la centralisation : si le triptyque qui représente le ju- r gement dernier et qui est conservé au musée de Berlin était au Louvre, en parlant de l'art primitif des Flamands on ajouterait tout naturellement le nom de Bellegambe à ceux de Van Eyck, de Memling, de Quantin Matsys, et de tant d'autres qui font la gloire de Tart au xv^ siècle et pendant la première moitié du XVI®, jusqu'à Timplantation définitive de la Renaissance en France et dans les Pays-Bas. C'est à Arras, à Lille, et surtout à Douai, sa ville natale, qu'il faut aller pour admirer les œuvres de celui que ses contemporains avaient proclamé « peintre excellent et maître des couleurs ». Jamais cette appellation de maître des couleurs ne fut plus juste que pour un artiste flamand. Qui n'a été frappé de la coloration, encore aujourd'hui fraîche et transparente, de ces maîtres primitifs du xv® siècle? Le temps n'a pas compté pour eux, il semble que leur œuvre est d'hier, fraîche et non jaunie, recouverte d'un émail précieux et non craquelé ; le dernier disciple de Van Eyck a-t-il emporté avec lui les secrets de cet art perdu qui défie les siècles ?
Les œuvres d'Antonello de Messine qui vint à Bruges attiré par la réputation de Van Eyck, ont également cet éclat et cette fraicheur, dus sans doute a des procédés de peinture à l'huile inventés, dit -on, par les Van Eyck. Antonello de Messine n'a pas seulement demandé ses moyens à Van Eyck ; lui qui pouvait se développer au milieu de cette admirable pléiade des maîtres quatrocentistes de Florence et de Sienne, il emprunta au Flamand son charme pieux, ses fraîches couleurs, et ses madones aux fronts bombés dont les corps sont sans formes, perdus dans des vêtements aux plis sans nombre et rigides. N'est-ce pas là un grand hommage rendu àTart flamand que cet Italien,
I . La vie et V œuvre de Jean Bellegamèe, par Mgr C. Dehaisnes, Lille^ Quarré, 1890, I vol. grand ia-8 de 243 pag«s.
Venant demander au peintre de Brug'es les secr^s <te son métier et lui rayon de son génie î
Les miniaturistes de l'école de Bourgogne, contemporains de ces mêmes primitifs et comme eux sujets du Téméraire, ont les mêmes couleurs vives que le temps n'a pas t^rni, la même grâce dolente et pieuse ; de leurs délicieuses images se dégage le charme infini que seuls mettent à leurs œuvres ces bienheureux qui ne s*ennuient jamais. On a voulu voir une première Renaissance dans ces primitives peintures, on y trouve déjà le sentiment de la nature, la justesse dans les proportions, et dans Texpression des visages et des ge^es. Si le mou* vement renaissant avait retardé de cinquante ans, qui sait si ce n'est pas de Bruges ou d un cloître de Bourgogne au lieu de Florence ou de Sienne que serait parti la première lueur annonçant Tart nouveau? Et cela bien avant la descente dans le Milanais et la conquête des Deux-Sicilcs. Des chercheurs ont même prétendus qu'avait Giotto^ des moines miniaturistes avaient entrevu la nature, et mis sur l'azur du ciel des personnages plus vrais, remplaçant le fond d'or et la formule byzantine.
Jean Eellegambe est le dernier peintre mystique de notre Flandre ; Porbus, Rubens et son école, les kermesses, les cabarets dejordaëns lui succèdent immédiatement, pendant que la décadence italienne s'installe à Fontainebleau . La fraîche et grasse flamande remplace la vierge mystique, Timmense collerette en fine valencîennes rayonne et entoure les figures, elle tient lieu des fins rayons d*or qui nimbaient les têtes des filles de la génération précédente, quand elles posaient les madones pour quelque peintre tenant encore aux traditions de Memling, Les pieux donataires ont disjoint leurs mains, il ne leur plaît plus d'être représentés sous la protection de leurs saints patrons ; ce sont de riches bourgeois investis de fonctions municipales, présidents de corporations ou chefs d*ane compagnie d'archers; ils ont une gravité qui fait sourire peut-être, mais toujours cet air bon, doux et vaguement rêveur d'un Flamand qui, de Tatelierde son peintre, entend le carillon du beffroi de sa ville,
Mgr Dehaisnes prend les Bellegambe dès leur origine, il nous les montre marchands, puis bourgeois. Un fut nommé sergent, quelque chose comme agent de police, puis il vendit sa maison et son jardin et devînt fermier des jeux et des étuves. Les archives communales de
48 TJOTEs d'art et d'archéologie
Douai sont fécondes en renseignements sur la famille Bellegambe, ce qui indique bien que le peintre du célèbre tableau poliptyque de Tabbaye d' Anchin et ses ascendants y tinrent une place importante- L* auteur à soin de prévenir notre étonnement sur ce nom bizarre de Bellegambe, il explique que cela dénote une humble origine, et n*a rien de si extraordinaire dans une ville où il y a des BonnenuicÉi des Painmouillé et des Piedevacque.
Le rétable poliptyque d'Anchin est Tœuvre capitale de Bellegambe, le chef-d*œuvre» comme on devait dire en ce temps de corporations, ce temps où les peintres de Lille, de Valenciennes, de Cambrai ^ d^Arras et de Douai avaient des armoiries, et portaient d'azur à trois écussons ou tables d*argent, posés deux et un. L'auteur en fait une minutieuse et savante description, ilTexamine en théologien, il en fait ressortir toute l'exactitude liturgique, et nous montre le peintre comme un habile interprète des saintes Ecritures, très versé dans ce symbolisme chrétien, qui fait de ces tableaux des œuvres savantes, précieuses aux archéologues, et qui est le fond de la peinture mystique des Flamands. Bellegambe, en faisant choix de ces sujets, de ces emblèmes et de cestextes^amisàprofit non seulement les Ecritures et leurs commentateurs, mais encore la liturgie de l'ÉgUse elle-même et surtout la tradition. Qu'il ait cherché et trouvé lui-même tout cela, ou qu'un moine de Tabbaye d'Anchin le lui ait fourni, il a eu l'immense mérite de Tavoir compris, de s'en être pénétré et de Ta voir fait entrer dans
ridée générale de ses œuvres.
Aman JEAN, -
Le Gérant: EycÈsiE liELVILL^:,
Faiis, -J.Mersch, imp. 22, PI. Decifert-lXoch créait