MÉDAILLE REPRÉSENTANT TITO VESPASIANO STROZZI
On ne regarde jamais sans une intime satisfaction les médailles dues aux maîtres qui appartiennent à la fin du XV® siècle ou au commencement du XVI®. Mais Tintérêt devient plus vif encore, lorsqu'on a sous les yeux Teffigie d'un personnage qui a fait une grande figure parmi ses contemporains et par sa position sociale, et par les qualités de son esprit. Or, Tito Vespasiano Strozzi, qu'on ne connaît guère aujourd'hui, occupa une place considérable à la cour de Ferrare et fut regardé comme un des poètes les plus distingués de son temps. Sa vie, d'ailleurs, mérite encore de fixer l'attention, et c'est surtout quand on aura passé en revue les péripéties de son existence, que l'on prendra plaisir à observer ses traits.
Tito Strozzi (1422-1505) était le petit-fils de Carlo Strozzi qui, exilé de Florence après le tumulte des Ciompi (1378), s'installa avec sa famille, à Ferrare, et le fils de Giovanni Strozzi, dit Nanni ou Nanne,
I. Lucia, sœur de Tito Strozzi, épousa le comte Giovanni Boïardo et fut la mère de Matteo Boïardo, auteur de VOrlando Innamoraio,
qui mourut en combattant pour les princes d'Esté. Ayant perdu ses parents de très bonne heure, il fut élevé par Paolo Costabîli, frère de sa mère Costanza Costabîli, et eut poiu: maître le célèbre Guariao de Vérone j professeur à l'Université de Ferrare. A l'âge de treize ans, il possédait déjà les principaux auteurs latins et grecs. La poésie devint son occupation favorite, et ses vers en langue latine jouirent d'une vogue qui ne se démentit pas. Lionel, Borso et Hercule I, ducs de Ferrare, rhonorèrent de leur amitié, et Lucrèce Borgia, dont il célébra les charmes, ne lui ménagea pas les témoignages de bienveillance* Après l'avoir comblé de bienfaits, Borso lui fit épouser (vers 1470) Doraitilla di Guido Rangoni. Hercule I l'adjoignit à Sigîsmond d'Esté pour aller chercher à Naples et amener à Ferrare Éléonore d'Aragon » sa future femme {1473), puis il l'arma lui-même chevalier et le nomma gouverneur de Rovigo et de la Folésine. Pendant la guerre avec Venise, T ennemi brûla deux villas appartenant à Tito Strozzi et ravagea ses propriétés. La conquête de la Folésine par la Sérénîssîme République, conquête que sanctionna la paix de Bagnolo en 1484, força Tito d'abandonner le pays. Chargé alors de gouverner Lugo et la Romagne ferraraise déchirée par les factions, il sut en peu de temps apaiser les esprits et affermir l'autorité de son maître. Pendant la première année de son séjour à Lugo, il fut envoyé à RQme(i) afin de féliciter, au nom du duc, Innocent VIII qui venait d'être élu pape : son discours dans le Consistoire (2) excita l'admiration générale, et le Souverain Pontife essaya, en prodiguant les offres séduisantes au brillant orateur, de le garder auprès de luî, sans y parvenir. Tito regagna Lugo. En 1487, il y perdit sa femme. Il revint à Ferrare en 1489 et s'y fixa définitivement. Pour son malheur, on le nomma juge des Sages, c'est-à-dire président du conseil des Douze (3) (1497). Les ravages causés par le Pô qui brisa trois fois ses digues, les tremblements de terre, la disette et la peste nécessitèrent de nouveaux impôts, exigés d'ailleurs avec une rigueur excessive. Le peuple en rendit responsable le juge des Sages, dont l'intégrité ne fut pas suspectée, mais qui fut, selon l'expression d'un chroniqueur, « plus haï que le diable ^ .
1. Eu soa absence, Domitilla Rangoni réussit, par sa prudence et soa courage, à tenir en bride les populations effervescentes de la Romagne.
2. Ce discours a été imprimé dans la RaccoUa ferrarese d'opuscûH^ ^779-
3. Le jug;e des Sages était, après le duc, le premier personnage de TEtat.
Désirant alléger son fardeau, il obtint d'associer à ses fonctions son fils Ercole, çt passa dès lors la plus grande partie de son temps à la campagne. Ce fut lui qui, en 1505, après la mort d'Hercule I, remit à Alphonse I les insignes de la dignité ducale. Il mourut peu après de la peste à Racano, non loin de Ferrare, le 30 août 1505, à Tâge de quatre-vingt-trois ans, laissant trois fils légitimes (Lorenzo, Ercole et Guido) j un fils naturel (Antonio) né avant son mariage avec Domitilla Rangoni, et quatre filles, dont une, Margherita, épousa le lettré Bonaventura Pistoiilo, Il fut enseveli dans Téglise de Santa Maria in Vado, où se trouvait le tombeau de sa fapiille.
Tito Strozzi fut un des meilleurs poètes latins de son siècle. Ses œuvres furent publiées en partie par Aide Manuce^ son ami (1513)- Elles se composent de poésies champêtres, graves » amoureuses, satiriques, dans lesquelles on s'accorde à louer la pureté et Télégance du stylej mais qui ne témoignent pas d'une imagination originale (r), La Barseide (poème en l'honneur de Borso) et le Poneroly^os ou Lupo inaivaggiû (critique des actes de Bonvicino dalla Corte qui encourut comme /a /for gênera /e une disgrâce méritée en se rendant coupable de péculat), restèrent inachevés. Lodovico Carbone, dans son Oraison funèbre de Guarino de Vérone, Lilio Gregorio Giraldi, dans ua de ses Dialogues, et Flavio Biondo, dans une lettre écrite en 1443 au cardinal Colonna, ont rendu hommage au talent poétique de Tito Strozzi (2), Enfin TAnoste, en composant \Orlando Furioso^ Va jugé digne de
ses éloges :
* Noma lo scritto, Antonio Tebaldeo, • Ercole Strozza, un Lino, ed uno Orfeo. 1 (Ch. 42, st, Sj.)
Il existe deux plaquettes en bronze représentant Tito Strozzi. L*une est rectangulaire (3), tandis que Vautre est ov,alc (4). La disposition du vêtement, surtout près du cou, la forme du bonnet et la place de la
1. Voyez Tirabosehj, Sioria délia letteratura Ualiana^ t. VI^ part, Uj p. 207 et suiv,
2. En publiant dans la Rassegna Emïliana (année II, fasc. v, nov. 1889) quelques poésies inédites de fito Strozzi, M.V. Finzi a indiqué les auteurs qui ont parlé de cet illustre F^errarais et mentionné les recueils qui contiennent si^s oeuvres.
3. L'orig'inal mesure 175 millim. de hauteur sur iio de larg-eur; le dessin qui le reproduit a été malheureusement trop réduit par le photograveur* Voir p, 77.
4. Celle-ci a été reproduite dans les Pamiglie eelebri ctlialia de Litta.
légende ne sont pas absolument semblables dans les deux pièces; mais Tune et l'autre nous montrent le poète au même âge, avec les mêmes traits (i); le buste y est tourné à droite* On a prétendu que ces plaquettes avaient pour auteur VittorePisano» parce qu'on lit dans rélégie écrite en l'honneur de l'artiste Véronaîs les vers suivants :
€ Ast opère insigni nostros effingere vultus Quod cupis, haud parva est gratia habenda tibi. »
Cette attribution est fausse. Tito Strozzi avait vingt-neuf ans en 145 1 lorsque mourut Pisanello. Or, les plaquettes mettent sous nos yeux un homme de cinquante à soixante ans. 11 est probable que l*artiste ne réalisa pas son projet. C'est du reste ce que le poète lui-même semble avoir donné à entendre en omettant, quand il remania son élégie, les deux vers dans lesquels il était question d'une médaille à faire.
Aux plaquettes anonymes que nous venons de mentionner, il faut ajouter une médaille exécutée par Sperandio, médaille dont on ne connaît qu'une épreuve, conservée au musée de Berlin. Cette pièce a longtemps passé pour être le portrait, d'un personnage inconnu (2). M. C. de Fabriczy (3) a démontré qu'aucun doute n'était possible sur le nom de l'honmie qu'on y voit. La couronne qui entoure le buste tourné à gauche, couronne formée de deux branches, l'une de laurier, l'autre de lierre, indique bien qu'il s'agit d'un poète. Pour se coo* vaincre que ce poète est Tito Strozzi, il suffit de comparer la médaille, soit avec la gravure que Rosini a donnée dans sa Storta deUapittîira ttalzana d*après un tableau de Baldassare d'Esté représentant Tito Strozzi (t. III, p. 199) (4), soit avec les plaquettes dont nous avons parlé et au bas desquelles on lit : « Titus Strocîus. * Les caractères de cette légende (au moins en ce qui concerne la plaquette reproduite ici) semblent appartenir plutôt au XVI* siècle qu'au XV% mais s'il est probable que les bronzes en question n'ont été exécutés qu'au
1. Voyez les deux gravures insérées dans le travail de M, Heiss sur Vittore Pisano, P« 42.
2. Armand, Les médailleurs italiens y t. I. p. 76, n" 48, Voir ci-dessus, p. 73.
3. Una medaglia di Sperandio, dans VArckivio siorico deii'artei octobre 188S, p. 429.
4. Ce tableau faisait partie de la galerie Costabili. Ou ne s^it ce qu'il est devenu. — Crowe et Cavalcaselle, Geschichie der iialienisckenMacreij t. V, p. 56a,
NUTES d'art et D'ARÇHEOLOGIE
XVI* siècle, nous sommes pourtant en droit de croire qu'on a pria pour modèle un travail antérieur et que nous avons sous les yeux r effigie authentique de Tito Strozzi. La ressemblance avec les trois effigies est manifeste; seulement le personnage n'a pas partout le même âge. Sur la médaille, il semble n'avoir qu'une cinquantaine d'années. Comme il naquit en 1422, la médaille a du être faite en 1472 ou 1473, c'est-à-dire un peu avant ou un peu après le voyage
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Portrait de Tito Strozzi.
entrepris en noble et nombreuse compagnie pour aller chercher à Naples Éléonore d'Aragon, la future femme d'Hercule L Tito Strozzi a des cheveux longs et bouclés, et il est coiffé d*une calotte plate. Au revers, on voit, assis sous un arbre feuillu d'un côté et sans feuilles de Vautre, un jeune homme nu, portant un petit manteau sur les épaules et appuyant sa tête sur sa main gauche. Au bas de ce revers, on Ut : K Opus Sperandei. » M. de Fabriczy suspecte Tauthenticité de cette pièce parce que l'effigie n'est pas entourée d'une légende, et parce que, selon lui, le caractère de l'écriture dans rinscription gravée au revers diffère de celui que présentent les autres médaillés de Sperandio. Nous nepartageons passes scrupules. La médaille de Tito
Strozzi est loin de détoner au milieu des autres pièces dues à Sperandio. S'il n'y a pas de légende autour du portrait, c'est que la couronne- ne laissait pas une place suffisante et qu elle désignait clairement le poète à ses contemporains. Sur une médatUe de contrefaçon, on n'eût pas manqué de copier la légende de la pièce authentique. Quant à l'inscription du, revers, on la retrouve absolument semblable sur plusieurs médailles, notamment sur les médailles de Casali, de Gîan Francesco Gonzaga et de Giuliano délia Rovere (i),
Gustave Gruyer.
I. Ces observations nous ont été suggérées par M. Prosper Valton.