‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 20 sur 59 · JUMIÈGES · texte numérisé non relu

JUMIÈGES

Quoique la Normandie soit riche en souvenirs historiques et religieux, en monuments incomparables, en sites superbes, il est, entre tous, un nom célèbre, qui fait toujours battre le cœur d'un bon Normand : c'est celui de Jumièges. Comment, en effet, évoquer, sans être ému, le souvenir de la royale abbaye si florissante pendant plus de onze siècles, qui a vu tant de saints, tant d'illustres personnages se presser en foule sous ses voûtes, qui a joué un rôle si grandement civilisateur et bienfaisant sur toute la contrée, dont l'histoire s'est embellie de si charmantes et si poétiques légendes et qui maintenant n'est plus représentée que par une gigantesque et magnifique ruine. On est saisi par ce. douloureux contraste et c'est toujours avec un sentiment de regret attendri, en même temps que d'admiration pour ce qui n'est plus, que l'on contemple au loin les deux tours de l'église principale qui se dressent majestueusement au milieu de la presqu'île formée par un coude de la Seine, dans cette « terre gémétique » que saint Philbert choisit au Vil® siècle pour y jeter les fondements d'une œuvre qui devait durer jusqu'aux derniers jours de la monarchie française-

De la métropole normande à Jumièges, le trajet peut se faire de deux façons, au choix du touriste. La voie de terre par Duclair, en passant par Canteleu, d'oii l'on aperçoit, du haut de la côte, le magnî^

fique panorama formé par la ville de Rouen et la Seine, Puis, Saint- Martin de Boscherrille, avec son église abbatiale de S ai at* George s, où fut enterré le dernier descendant de Danois, Tabbé d'Orléans- Longuevillcj fils de la célèbre frondeuse. « Cette abbatiale de Saint- Georges est regardée par les antiquaires comme le plus bel édifice roman de la Normandie avec Saint-Etienne de Caen (i). »

Cette belle route était celle que l'on suivait ordinairement il y a dix ans, lorsque le petit chemin de fer, qui relie maintenant Caudebec à la grande ligne du Havre ^ n'existait pas encore*

Huit kilomètres environ séparant Duclair de Jumièges, il était facile de faire le trajet soit à pied, soit en voiture, La route suivie par les voitures était charmante ; de tous côtés des champs magnifiques, des collines boisées, un paysage s arrangeant à merveille. Maintenant tout est changé : le chemin, jadis si joli, côtoie la voie ferrée et l'interminable suite des poteaux télégraphiques. Le progrès a passé par là, la poésie s'en est allée .

Le voyageur qui préférait aller à pied pouvait abréger un peu sa route en prenant le chemin de la forêt. S'il avait la bonne iortune de pouvoir se faire accompagner d'un ancien du pays, il était largement dédommagé de sa peine par la beauté du chemin à parcourir et par la saveur des légendes qui lui étaient racontées.

C'est par un petit chemin tout pierreux et tout défoncé par le charriage des bois qu'on entre dans la forêt de Jumièges* A mesure qu'oti avance tout devient mystérieux : Timagination aidant, il semble que tout ce qui vous entoure prend un aspect particulier. Le souvenir des moines s'empare de plus en plus de votre esprit. Tout ce que vous savez de l'histoire de Tantique abbaye vous revient à la mémoire et vous êtes tout préparé à comprendre le caractère des ruines que bientôt découvrent vos yeux éblouis.

La seconde route est celle du fleuve. L'impression de ces ruines grandioses n'est pas moins saisissante quand on les aperçoit de la Seine* Si Ton a la bonne fortune de descendre le fleuve dans un bateau qui vous laisse le temps d* admirer, on découvre d'abord, au milieu de la verdure, le côté sud j bientôt on se trouve en face de Ventrée principale et des deux tours si majestueuses . Enfin une dernière vision

I. Abbé Toagard^. Géographie de la Seine-Inférieure. Arrondisseinent de Rouen, p. 303.

êkï NQTBS d'art et D' ARCHÉOLOGIE

VOUS montre le côté nord qui bientôt s'efface et disparaît dans le lo in tain «

ffi II ne reste rien ou presque rien des splendeurs architecturales de Saint- Wandrille ; mais les tours ruinées de Jumièges témoignent aujourd'hui même aux rares voyageurs qui naviguent sur la Seine de la magnificence d'une autre abbaye, plus célèbre encore, qui fut longtemps le plus bel ornement de cette partie de la Ne us trie à laquelle les Normands ont donné leur nom, et qui, comme Fontenelle, se rattache par son fondateur, saint Philbert, à Tœuvre et à la Lignée de Colomban. D'ailleurs, la vie des deux fondateurs offre de nombreuses analogies. Comme Wandregesile, le jeune Philbert fut recommandé par son père au roi Dagobert et à vingt ans quitta la cour et la vie militaire pour la vie claustrale. Lui aussi avait été lié, dès sa jeunesse, avec saint Ouen, le puissant archevêque de Rouen, et ce fut dans ce même diocèse qu'il se fixa définitivement pour y élever la grande abbaye qui, comme Fontenelle, fut dotée des bienfaits de Clovis II et de la saintâ reine Bathilde (i). »

Ce fut en 654 que saint Philbert, né en Gascogne, ancien abbé de Rebais, fonda Tabbaye de Jumièges, grâce aux libéralités de Clovis II et de sainte Bathilde.

Saint Philbert, suivant une habitude cénobitique» fît bâtir trois églises ; une au nord dédiée à saint Denis et à saint Germain, une au midi à saint Pierre, celle du milieu à Notre-Dame {2)* Autour de ces trois églises , le fondateur groupa Tensemble de ses bâtiments monastiques, et bientôt un grand nombre de religieux peupla le nouveau monastère.

Saint Philbert s^attîra les rigueurs du maire du palais, Ebroïo, pour lui avoir reproché ses débauches ^ il fut exilé pendant neuf ans. Puis il revint à Jumièges, qu il quitta bientôt pour fonder d'autres monastères, notamment une abbaye de femmes à Pavilly dont sainte Austreberte fut la première abbesse.

Saint Philbert fut calomnié, par Ebroïn, dit-on, auprès de saint Ouen, qui le fit enfermer dans la tour d'Alvarède, sur les remparts de Rouen (actuellement rue de la Poterne), mais saint Ouen laissa bientôt sortir son ancien ami.

i. Mon taie mbert- i^ês Moines d* Occident^ vol. II, p, 591^

2. Abbé Cochet, Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure t 304,

NOTES Û^ART ET L>' ARCHÉOLOGIE 8l ^ )

Saint Philbert fonda le monastère de Noirmoutiers, puis celui de '

Menti villierSj dans le pays de Caux. Il mourut à Noirmoutiers, le 20 août 6841 âgé de soixante-huit ans.

C'est sous le gouvernement de saint Philbert que Ton place la ^

Légende des Enervés j dont le tombeau existe encore dans les ruines * \

actuelles.

Saint Philbert laissa son monastère, déjà en pleine prospérité, aux ,

mains de saint Aichadre ou Achard, On assure que sous ce second abbé, il y avait neuf cents religieux et quinze cents frères convers ou employés aux travaux. C'est sous le gouvernement de saint Aichadre qu'eut lieu la mort miraculeuse des quatre cent cinquante moines, arrivée en quelques heures- Nous parlerons plus loin de cette touchante légende.

Sous Tabbé Landnc, l'un des successeurs de saint Philbert ^ deux hôtes illustres furent enfermés à Jumièges et tondus* C'étaient Tassillon ^ duc de Bavière, et son fils aîné Théodon. Ils avaient trahi Charlemagne : le puissant empereur les envoya à la garde des moines et les obligea à se faire moines eux-mêmes* Ils moururent à Jumièges.

En 841, les Normands, sous la conduite de leur chef HastîngSj ravagèrent les bords de la Seine ^ le monastère ne fut pas épargné. Les invasions normandes se renouvelèrent fréquemment. Rollon apparut. Les religieux virent leur asile saccagé, puis détruit entièrement. Jumièges devint un déserti Les choses restèrent en cet état de désolation jusque vers 930.

A cette époque un grand changement s'était produit dans la vieille Neustrie qui n'avait pas même gardé son nom. Elle avait reçu celui de Normandie, de ses farouches envahisseurs- RoUon le marcheur, RoUon le pirate était devenu chrétien, 11 avait épousé la fille du roi ; Char les-le- Simple n'avait pas osé la lui refuser. Devenu duc de Normandie, RoUon avait mis sa formidable épée à la défense de son nouveau duché, et il était bien gardé dans sa main puissante, bien gardé et bien gouverné aussi, car, dit-on, le duché de Normandie était devenu aussi florissant que le royaume de France était malheureux- Guillaume Longue*Epée avait succédé à RoUon, son père. Chrétien lui aussi, il songea à la restauration du monastère. A la suite d'un incident de chasse, un peu légendaire peut-être, il le releva de ses

ruines; les cloîtres se repeuplèrent. Les ducs^ successeurs de Guillaume Longue-Epée, se plurent à enrichir Tabbaye.

La grande église fut restaurée par Tabbé Robert Cïja m part qui ^ appelé en Angleterre en 1042 par Edouard le Confesseur élevé à Jumîèges, devînt évêque de Londres puis archevêque de Cantorbéry, Robert Champart revint mourir à Jumièges en 1056, Il avait rapporté d'Angleterre un missel et un pontifical renfermant la formule de couronnement de s rois anglo-saxons , écrits dans Tabbaye de Newminster, à Winchester, de 980 à 990, Ces manuscrits existent encore, ils sont conservés à la bibUothèque de Rouen,

Une grandiose cérémonie eut lieu sous le pontificat deMaurille, archevêque de Rouen (1067), en présence de Guillaume le Conquérant. Ce fut la dédicace de Téglise commencée par Robert Champart, Une grande foule en fut témoin ^ notamment des seigneurs, des é vaques et des abbés normands. Le Conquérant qui aiïectionnaît beaucoup Jumièges T enrichit par ses largesses.

On assure que le serment de Harold qui assurait au duc Guillaume la possession de l'Angleterre à la mort d'Edouard le Confesseur fut prêté à Jumièges,

Vers io8û, florissaît à Tabbaye le moine Guillaume de Jumièges, qui a laissé en huit volumes une Histoire des Nortnands^ empruntée en partie à Dudan de Saint- Quentin et dédiée à Guillaume le Conquérant, Malgré quelques erreurs, son livre est écrit avec exactitude et même avec une certaine élégance de style (i)<

Quand mourut Guillaume le Conquérant au prieuré de Saint- Gervais, cefuretit Guilbert, évêque deLisieux, et Gonthard, abbé de Jumièges, qui rassistèrent et le soignèrent.

Vers cetfe époque, on éleva T église paroissiale de Jumièges, sous le vocable de saint Valentin, en reconnaissance d'un miracle obtenu par Tintercession de ce saint,

En 1198, Richard Cœur de Lion vint à Jumièges^ îl y passa les fêtes de la Pentecôte et, en souvenir du bon accueil qu il y reçut, îl accorda aux religieux le droit de marché à Duclair (2), Il y eut échange de bons procédés entre ce prince et Tabbaye : au temps des

I . Ce pontifical a dû servir au sacre d^Edotiard le Confesseur. 3. Abbé Taugard. Gêagrapkie de la Seine-Inférieure. Arrondissement de Romn, p. 275,

revers, Jmnîèges contribua dans une large mesure à la rançon de Richard Cœur de Lion,

Au XlV^ siècle, Tabbaye était considérée comme le séjour et T asile

des rois, des seigneurs^ des prélats et des religieux j etThospice, celui du peuple et des pauvres. L*abbé et les moines dépensaient tous les ans la moitié de leurs revenus à recevoir les uns et à secourir les autres (i). La charité des moines était passée en proverbe, témoin ce dicton populaire : « Jumîèges T Aumônier j& (2}.

Les lettres étaient cultivées à Jumièges, Son école était alors pourvue de professeurs de philosophie, de logique et de grammaire. La bibliothèque passait pour une des plus riches de la France (3)

L'abbé Guillaume fut choisi, en 1339, pour rendre les honneurs funèbres à Jehan Roussel Marc d* Argent, fondateur de 1 église Saint- Ouen de Rouen. L'abbé de Saint-Ouen était décédé au monastère de Biharel, près Rouen, le 7 décembre 1339-

La guerre de cent ans ruîna Jumièges. L'abbaye fut investie et prise en 1358 par huit cents hommes qui la pillèrent pendant six jours* L'abbé et les religieux se réfugièrent à Rouen. Le monastère resta presque désert- Les terres cessèrent d'être cultivées et les religieux: se trouvèrent si dépourvus que plusieurs moururent faute de pouvoir se procurer le nécessaire (4)- Jumièges fut repris sur les Anglais en 1365, Les religieux revinrent au monastère*

De 1389 à 1418^ Tabbaye fut gouvernée par Simon du Bosc, né à Rouen ; il joua un rôle important dans le grand schisme d^Occident. En reconnaissance des services rendus à l'Eglise, Alexandre V accorda à Simon du Bosc et à ses successeurs le droit de porter la mitre , Tanoeàu et autres ornements pontificaux. Simon du Bosc fut un des vingt commissaires qui jugèrent Jean Huss*

Pendant son administration j de nouveaux malheurs éprouvèrent le monastère. La plupart des religieux, voyant Harfleur aux mains des Anglais, s'étaient retirés à Rouen. Ceux qui restaient furent décimés par la peste. Après la bataille d' Azincourt, l'abbaye fut pillée et dé*

1, Deshayes, Histoire de V abbaye royale de Jumièges^ P- 5^-

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